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Billet de blog 16 nov. 2020

Nooddle devant moodle une histoire numérique de la cuisine chinoise.

Une dystopie déchirante devenue réalité. Présentiel et distanciel sont sur un bateau, présentiel tombe à l'eau et là c'est la merde..

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Déchirante car elle force à aborder de front la question du grand âge. En effet, personne ne songe aujourd’hui à se pencher avec sérieux sur le calvaire numérique des baby-boomers (orthographe vérifiée CQFD) qui, non contents d’être accusés par leur progéniture,convertie au quinoa et aux toilettes sèches d’avoir tué la planète, sont désormais sommés de devenir des experts du télétravail. Or, qui dit « télétravail » dit « numérique » et là, pour certains de ces égarés cacochymes, le drame commence.
L’humiliation d’être initié par un e-trentenaire sémillant, adepte des « apéros-zoom » (une curiosité née pendant l’ère du confinement qui intéressera les paléontologues du futur) au surf sans l’océan ne peut être décrite avec des mots. Des manifestations physiques tout au plus. La sueur au front, les bouffées de chaleur quand le juvénile pédagogue explique à l’ancien dépassé qu’un fil d’Ariane n’a rien à voir avec la mythologie grecque mais tout à voir avec Moodle, cet instrument virtuel formidable qui permet de communiquer avec des élèves par exemple et de leur envoyer sous forme de pixels Crimes et Châtiments et son adaptation en dessin animé réalisée par les studios Pixar à diffuser sur écran à cristaux liquides. L’ironie face à ces techniques « facilitatrices » (au masculin, facilitateur, « qui facilite », note de la traductrice) est elle-même datée au carbone 14, an 1960 du premier millénaire.
Mis devant le fait accompli, nous les obsolètes n’avons pas vu venir, bloqués que nous sommes à Gutenberg, ce monde qui se déploie sur une toile invisible mais obsessionnelle et fait de nous des moucherons à la portée du moindre prédateur encodé.
Même l’humour ne parvient plus tout à fait à sauver du désarroi. Il n’a fallu qu’un virus dont la vigueur est inversement proportionnelle à la taille pour achever un processus déjà en cours depuis quelques années. En gros, tout salarié aux doigts gourds et à l’entendement ralenti devant un ordinateur est, à terme, presque condamné au chômage technique. Comment avouer qu’après des années d’étude arides, d’apprentissages de tous ordres, de kilomètres de phrases lues, de concepts ingurgités, on se retrouve aussi démuni qu’un cancre qui ne comprend rien aux racines carrées?
Chaque ministre, au plus haut niveau de l’état, fait comme si cette « transition » allait de soi, était acceptée de tous et que, par exemple, dans l’éducation nationale, la notion de « continuité pédagogique » grâce aux « outils informatiques » était une vérité révélée aussi peu contestable que l’existence de Dieu pour le croyant.
Parlons-en de l’éducation nationale. Donc, l’informatique à l’école. De la maternelle à l’université, on n’y échappe pas et les rectorats sont devenus les temples du « tout numérique ». Une journée d’enseignant ressemble comme deux gouttes d'eau à celle d’un commerçant qui pratique le « click and collect » à la différence près que l’on ne collecte pas toujours ce que l’on clique. Du simple appel le matin qui vire au cauchemar quand le logiciel a des vapeurs jusqu’au moment où face à un écran, on se retrouve à parler dans le vide comme un clodo au bout de sa vie sur un quai de gare à 5 heures du mat, l’enchaînement est fatal. Sans parler des mails professionnels, nés dans les abysses des DASEN, DAFO et autres DSDEN, rédigés par des monstres des profondeurs qui usent d'un lexique qui fait passer la novlangue d'Océania pour de la grande littérature et ne semblent exister que pour persécuter le pauvre fonctionnaire.

Avoue-t-on encore sans s’excuser et le rouge aux joues, son animosité pour le monde virtuel alors que l’on est censé l’adorer comme le veau d’or ? La fonctionnalité, la rapidité, l’instantanéité, l’efficacité ennuient, les formateurs informatiques font bâiller, les logiciels et plates-formes pédagogiques fatiguent. On aimerait avoir le talent d’un pamphlétaire pour déverser des imprécations contre ce Golem au risque de faire braire les ânes. Hélas, on n'est qu’un professeur pris en tenaille entre le « distanciel » et le « présentiel », les Dupond et Dupont de la pédagogie qui, depuis mars, résument à eux seuls l’acte d’enseigner. Entre les deux, des bandes passantes et une disparition progressive de ce qui fait l’intérêt du métier, le lien de transmission d’humain à humain, de corps à corps. Certes, personne n’est responsable de la survenue de Sars-Cov-2, pire qu’un méchant Marvel mais son exploitation sans vergogne par le ministère de l’éducation nationale relève du tour de passe-passe et de l’opportunisme le plus crasse. Depuis quand rêve-t-on d’isoler les enseignants, de leur enlever toute velléité de contestation, d’en faire disparaître des milliers, de les contrôler, de les sanctionner ? Depuis longtemps. L’outil informatique aux mains d'un ministre qui œuvre à la destruction du libre arbitre des enseignants permet tout cela et plus encore. Non seulement enseigner sans le numérique est impossible puisque le clavier et l’écran sont devenus les intermédiaires indispensables entre l’élève et le professeur mais aussi parce que penser autrement devient la preuve de son obsolescence programmée (reset impossible avec les vieux). Il est désormais admis (vraiment?) que le numérique est appelé à prendre de plus en plus de place à l’école et même si les neurologues et les pédopsychiatres alertent sur les dangers de son utilisation en continu et ce, dès l’école élémentaire, l’éducation nationale en est le VRP infatigable et vise à très court terme la pixellisation du corps enseignant dans son ensemble, déjà bien entamée avec la Loi pour une école de la Confiance. Il est plus facile de régner sur des connexions que sur des professeurs, roseaux pensants, lointains vestiges d’une époque révolue. Le plus triste dans toute cette affaire est peut-être la collaboration des principaux intéressés à cette machine infernale, leur adhésion plus ou moins volontaire à ce mécanisme. Que l'on se rassure, je n'en appellerai pas aux mânes de De La Boétie pour discourir sur nos servitudes. Il a bien mérité de se reposer le pauvre.

Je vais donc enfermer ce message dans une bouteille et le jeter à la mer dans l’espoir qu’il flotte jusqu’à une plate-forme numérique et finisse sa vie sur des réseaux asociaux.

Noodle devant Moodle, irrécupérable, définitivement.

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