Blanquer, l'UNEF, le racialisé non mixte et le petit lapin.

Une fable comme les aime le ministre de l'éducation nationale. Vous pouvez rajouter une belette dans le titre.

Comme en ces temps de couvre-feu et de confinement, les Français s’ennuient, ils se jettent avec voracité sur la moindre polémique qui passe, un peu comme la formation d’une tempête tropicale que l’on guette sur l’image satellite et qui suscite la peur en même temps que l’excitation. Or, voilà qu’au large de l’Océan Hystérique se forme une dépression sévère qui s’apprête à dévaster nos côtes déjà meurtries par cinq années de vents contraires.

Dans « Qui a peur de Roger Rabbit ? », le supplice de la trempette a fait frémir des générations d’enfants. Un bain d’acide attend quiconque ose braver un caïd du Milieu. Or, la trempette se démocratise grâce à En Marche ! Personne ne songerait comparer un député de LREM à un mafieux irascible à moins de faire preuve de mauvaise foi. Quand « Génération Identitaire » crame dans l’acide chlorhydrique, on se réjouit. On se souvient, parce que l’on a un certain âge, que Charlie Hebdo avait autrefois milité pour la dissolution du « Front National » et qu’au nom de la représentativité démocratique, on avait renoncé à faire disparaître un parti, même très minoritaire (à l’époque, il l’était encore) car une partie de l’électorat français se serait senti lésé. A l’époque, Jean-Marie Le Pen, grand-père putatif de Génération identitaire, ne cachait pas ses amitiés particulières.

Autre temps, autres mœurs.

Aujourd’hui, le maître de la trempette a pour nom Jean-Michel Blanquer et on craint le pire. Voilà un homme politique qui restera dans les annales pour avoir inventé « l’école de la Confiance », inspiré directement par ses jeudis après-midi d’enfance passés à regarder le serpent Kaa dans Le Livre de la Jungle.

Blanquer donc s’attaque à l’UNEF, ce syndicat étudiant auquel une partie des 50/60 ans a eu affaire dans sa jeunesse de près ou de loin, soit pour y adhérer soit pour s’en défier et s’en démarquer. On n’en retracera pas l’histoire, indissociable de celle du dépérissement du parti socialiste. Ce qui intéresse aujourd’hui, c’est la façon dont le ministre de l’Éducation nationale, à la faveur des événements délétères à Sciences-po Grenoble, ne cache plus sa volonté d’en découdre avec un syndicat en perte de vitesse.

Et Jean-Michel s’apprête à terrasser le dragon. Lance au poing, mâchoires serrées, le voilà parti en croisade contre les réunions « non mixtes racisées ». Les mots écorchent, surtout « racisées » qui sonne mal alors, au risque de recevoir quelques pierres mais dans une volonté de concorde, tentons une traduction ou plutôt une illustration.

Tu es, au hasard, une femme. Tu es noire (voyants au rouge, alerte intersectionnalité!), tu as fui ton pays, tu as subi, au cours de ton périple, des sévices sexuels, tu as été esclave.  Tu arrives pourtant en France en dépit de tout et, au hasard des errances et des rencontres, tu te rapproches d’associations ou de syndicats. Tu es seule, sans repères linguistiques et tu rejoins, par l’intermédiaire de ces associations et de ces syndicats d’autres groupes de femmes, noires elles aussi et qui, elles aussi, ont subi des violences sexuelles. Vous discutez car vous parlez la même langue, échangez, témoignez et mangez ensemble. Vous avez besoin d’être entre vous.

Tu as survécu au pire et voilà que sur ton chemin se dresse un ancien directeur de l’ESSEC, né à Paris dans le 8ème arrondissement, préservé de tout et, tant mieux pour lui, choyé par des parents aisés. En consultant la biographie, tu découvres aussi qu’il a passé deux ans en Colombie en tant que « chercheur coopérant » à l’institut d’études andines à Bogota.  A son départ en 1991, de mauvaises langues prétendent qu’il ne parlait pas un mot d’espagnol, sûrement d’avoir trop fréquenté les cercles non mixtes racisés, en d’autres termes les fumoirs des expatriés blancs. Bref, et sans en rajouter, dans la personne de Jean-Michel Blanquer, tu ne discernes pas un humaniste éclairé, capable d’imaginer le monde en dehors de sa sphère d’activités (de « sa zone de confort » dirait Psychologie magazine) car il n’a guère de talent pour être un « transfuge social » à rebours, une sorte de chemin qui mènerait vers une modestie et une compassion retrouvée.  Il a son rond de serviette au « Siècle », sorte de club très fermé pour gens qui se pensent influents, mis brutalement en lumière par le récent scandale Olivier Duhamel, ex-chef dudit club.

On pourrait donc attendre que Blanquer s’en prenne au Siècle et, de la même manière qu’il le fait pour l’UNEF, en dénonce les dérives et les sectarismes. Pas du tout, pas un mot sur le sujet, juste quelques articles focalisés sur la seule personne d’Olivier Duhamel et de vagues rétrospectives, le Siècle en cinq dates ou « Qui sont-ils ? ». Que l’on retrouve la quasi-totalité des membres du gouvernement dans l’annuaire du Siècle n’a évidemment aucun lien avec l’absence de réactions de l’actuel ministre de l’Éducation nationale.

L’UNEF, en revanche, quelle proie de choix. Éclaboussée par ses pratiques douteuses à l’IEP Grenoble, par une succession de dysfonctionnements dont la presse s’est fait l’écho ces derniers mois, essoufflée par sa longue histoire depuis 1907, elle est le bouc émissaire idéal qui fera même oublier les liaisons dangereuses de Blanquer avec « Avenir lycéen », un syndicat maison, rempli d’étudiant-e-s prosélytes, financé par des subventions accordées par le ministère de l’éducation nationale, mécène pour l’occasion. Une enquête pour détournement de biens publics est en cours.

 

C’est donc avec une consternation énervée que l’on lit les récentes déclarations de Blanquer dans la presse (du moins celle prompte à lui tendre un micro). Dans le Figaro, édition du 19/03, on apprend que le ministre cherche des solutions « légales » pour interdire des pratiques qui, selon lui, « ressemblent au fascisme ». La déclaration martiale « En tant que ministre de l’Education, chaque fois que je constate des choses de ce type, je considère que cela doit être porté en justice et je réfléchis à d’éventuelles évolutions législatives pour empêcher cela » sonne l’hallali. Ministre de la chasse à courre plutôt que de l’éducation nationale, voilà le triste spectacle qu’offre un homme qui, depuis cinq ans, traque la subversion et le « fascisme » (sic) où qu’ils se trouvent sauf dans son entourage proche. Et les journalistes de BFMTV et de RMC servent de rabatteurs. C’est dire.

Toi donc qui auras retrouvé tes copines noires pour causer de sujets qui ne regardent personne d’autres que toi et tes copines noires, tu te rendras coupable de dérives fascisantes, manipulée par des syndicalistes indigénistes pro Dieudonné qui veulent la mort de la république une et indivisible. Fichtre. Personne n’imagine que si tu parles avec tes copines, libre, tranquille, d’expériences tragiques communes ou de tes déboires avec le préfet local qui te refuse un titre de séjour parce que ton récit de vie est « stéréotypé », cela n’est pas parce que, comme le prétend Blanquer sur RMC, tu participes à une réunion « raciste (…)  tout simplement en utilisant le mot racialisé pour couvrir l’idée de racisme. » mais plutôt  parce qu’afin de t’inscrire dans une nouvelle vie, dans un nouveau pays, tu dois te débarrasser des souvenirs post-traumatiques qui te hantent ou apprivoiser la douleur de l'exil. En quoi, ces réunions seraient-elles contraires à « l’universalisme » ? Depuis quand, des discussions, mixtes, non-mixtes, racialisées ou pas, font-elles peur au point qu’un ministre s’en émeut ? Que craint Blanquer exactement ? Et Les Républicains, vent debout ? Et certains socialistes qui ont pourtant usé leur fond de culotte à l’UNEF ? Cette polémique, après d’autres, dit assez le fossé en train de se creuser entre une jeunesse qui ne semble pas avoir de gros problèmes avec certains termes ou acronymes qui font pousser des cris d’orfraie aux gardiens de l’ordre moral et des caciques politiques vieillissants qui, tels les zombis en costards de Romero, sont en ordre de marche pour défendre leurs privilèges et leur place au fumoir. Blanquer universaliste ? Darmanin représentant des Lumières ? Macron, lecteur de Spinoza ? De qui se moque-t-on ? Il ne s’agit que d’une bataille sordide, menée par de tristes sires aux abois, prompts à hurler au fascisme dès que l’occasion se présente, assis sur leur tas d’or comme des avares.  Jean-Pierre Mocky aurait pu en faire un film. Il est mort, dommage.

 

Il a été question de dissoudre l’UNEF, comme on vient de le faire pour « Génération Identitaire ». Bien sûr, il n’en sera rien mais l’amalgame fait des ravages dans un contexte nauséabond où chacun choisit son camp, se jette à la figure tous les -isme à disposition et se regarde, satisfait, dans son miroir, convaincu qu’il est le seul héritier légitime d’une histoire prestigieuse.

 

Je ne prétends pas, avec ce texte, proposer une analyse exhaustive des dérives actuelles ni même en avoir les capacités.  Je pense juste, comme mes parents me l’ont appris, que quand certaines personnes, par exemple, les ministres de Macron, les Républicains, quelques éditorialistes connus, une poignée de vieilles gloires recyclées en guise d’intellectuels ou encore les séides faisandés de Marine Le Pen, parlent de démocratie, de libertés individuelles et d’éthique, il y a le feu au lac.

Et, au printemps 2021, ils parlent tous et le lac est en feu.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.