Mes chers compatriotes, vous allez creuser à partir du 11 mai!

Reprise scolaire à partir du 11 mai? Le monde se divise en deux catégories; ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi tu creuses.

  Jean-Michel Blanquer est ministre de l’éducation nationale et Père Noël. D’abord, comme au père Noël, on peut écrire une lettre. Il lira les meilleures sur BFMTV le 10 mai. Il a aussi son calendrier de l’Avent. Chaque enfant ouvre la petite fenêtre qui le concerne et trouve dans la niche un chocolat avec une date. Les 3-6 et 10 ans, une truffe le 11 mai. Les 11-15 ans le18 et les 7-77 ans, non ça c’est Tintin et les vieux en EHPAD, enfin tous les autres, le 25. Et hop, la chenille redémarre en même temps que l’économie. Pas tous à la fois,en demi-groupes et pas plus de 15. Le virus sera impressionné par un tel dispositif et Blanquer sera un peu le Wellington de la pandémie, celui qui a foutu une pile à Napoléon. Tout sera donc plié le 30 mai. Les agonisants seront morts, les infectés internés dans des hôtels Ibis budget et les bien-portants tracés et protégés par l’application « Halte ! Covid 19 ». Après tout, le débarquement en juin 44 a aussi fait des victimes civiles et tout le monde s’accorde à dire qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs (plus un pour la poêle disait ma grand-mère) et tous les historiens, à part cet emmerdeur d’Howard Zinn, le répètent, c’était une croisade pour sauver le monde libre ! 

Donc, le 11 mai, « c’est acté ! », ce verbe à qui l’on tordrait volontiers le cou de ses propres mains tant il conduit le prolo à l’abattoir. Qu’est-ce qui est « acté » ? La diffusion de la deuxième saison « Covid, le come back» dans les hôpitaux ? L’immunité collective « en marche » ? Les subventions à Total, aux actionnaires des EHPAD Koryan ? Les personnels de l’éducation nationale (la « 2ème ligne » comme dit le président de la république qui se prend pour le général Bigeard), leurs élèves serviront-ils de lieux de passage au virus, seront-ils condamnés à devenir les cousins germains des pangolins dans un grand maelstrom biologique ? Le hashtag sera-t-il inspiré par David Lynch #I’m not a pangolin I am a human being? En d’autres termes, cette rentrée programmée soi-disant en concertation avec tous ses « acteurs » (Monsieur le ministre, on n’est pas au théâtre quand Desdémone salue le public à peine trois minutes après avoir été étranglée par Othello!) ne peut être qu’une plaisanterie. Plaisanterie d’ailleurs confirmée par Edouard Philippe dès le dimanche 19 avril qui demande aux français, face caméra, un peu de patience avant que le plan de confinement ne soit totalement « finalisé » d’ici une dizaine de jours. Donc, après calcul aux alentours du 30 avril. Pendant ces deux semaines, des dames et des messieurs sérieux s’enfermeront dans une pièce sous des plafonds à caisson, consulteront des experts et des savants infectiologues, virologues, astrologues et se feront expliquer pour la 100ème fois les mécanismes de transmission du virus, réfléchiront à comment faire pour s’extraire de ce merdier, prendront des décisions. Et au bout de cette chaîne, Sibeth Ndiaye fera un communiqué et cela, c’est peut-être le pire.

Pendant ces quinze jours, il ne se sera rien passé dans les établissements scolaires, aucune désinfection, aucun stockage de masques, aucun calendrier de tests, aucune réinstallation des salles, aucun échange avec les enseignants, les agents de nettoyage, les personnels de labo, les cuisiniers, les intendants, les pions, rien car, le premier ministre a prévenu que ce temps était celui de la planification. Le plan, dit-il, est « en train d’être travaillé » (sic). Nous voilà donc arrivés au 1er mai, fête du travail, le lendemain c’est le week-end et sans qu’on l’ait voulu ou décidé, on arrive déjà au lundi 4 mai. Reste une petite semaine pour tout mettre en place (un peu l’équivalent du grand ménage avant l’arrivée des vacanciers dans une location Airbnb), les millions de masques, de tests, les aménagements matériels, la gestion des personnels à risques, des syndicalistes énervés et ça y est, ils sont là, à la porte de la classe les petits Huns morveux, déjà prêts à sauter dans les bras de la maîtresse qui,pendant le week-end de Pâques, s’est tricoté un masque avec des restes de laine.

On a déjà tant dit, tant écrit, tant disserté sur les défaillances de l’état, ses mensonges depuis janvier, son amateurisme, sa veulerie que les mots sont désormais des poulets sans têtes. La publicité comparative a remplacé la pensée, photo du monde d’avant, photo du monde d’après (toutes les variantes sont envisagées, mieux, pire, pareil, tirons les leçons de etc. Les restes putrides des partis politiques, hors LREM, se « positionnent »). La lassitude intellectuelle est telle que les enseignants s’apprêtent même à retourner en classe malgré les avertissements (ceux du conseil de l’ordre des médecins,de l’OMS,de l’INSERM) pour ne pas entendre une fois encore qu’ils vivent dans une tour d’ivoire,qu’ils ne sont pas solidaires des salariés,des chômeurs partiels,des parents isolés,des femmes battues,des chômeurs,des enfants de prolos,du trou dans la couche d’ozone et des chiens errants. Peut-être même certains sont-ils convaincus par les discours du ministre Blanquer sur les élèves décrocheurs en déshérence qu’il faut sauver pour les besoins de l’économie de marché. Le même Blanquer qui aura inventé, avec Pierre Mathiot, la réforme la plus inégalitaire de l’histoire de son ministère et aura poursuivi le travail de fossoyeur entamé par ses prédécesseurs (actuellement les académies sous la houlette de recteurs fantoches continuent le sale boulot et mettent en bière la rentrée de septembre avec toujours moins de professeurs,moins de postes, moins d’heures, moins de contenu pédagogique). Des protestations se font entendre mais isolées, sporadiques, impuissantes, encore trop faibles. N’y allez pas le 11, élèves, professeurs, c’est folie! Lisez plutôt Thoreau sur la désobéissance civile. Faites sienne sa devise « être éveillé, c’est être vivant ». Jamais cette phrase, une parmi d’autres écrite par cet homme qui depuis sa cabane de Walden refaisait le monde en clouant des planches, n’aura été aussi vraie qu’aujourd’hui. Il s’agit d’être vivant face à ceux qui parient sur la mort des laborieux pour garantir leur survie et leur richesse.

La modération, l’objectivité, la neutralité, la mesure, le vivre-ensemble ne sont que les outils conceptuels utilisés par l’état pour raser ce qui dépasse et criminaliser la contestation. Depuis qu’elle est au pouvoir, la République en Marche a érigé l’idiotie polie en dogme qu’elle défend à coup de LBD et de grenades lacrymogènes (aucune déprime ne résiste 5 minutes à un discours de Muriel Pénicaud, à une allocution d’Emmanuel Macron ou à l’annonce d’Agnès Buzyn de quitter le ministère de la santé en pleine crise sanitaire). Or, le monde enseignant est pour beaucoup constitué d’anciens élèves studieux qui pendant leur enfance se sont tenus à carreau au premier rang et ont levé la main pour attirer l’attention de l’instituteur. Il a encore du mal à lancer des boulettes à la gueule du dirlo, à accepter la possibilité du désordre et celle de la solidarité sans chef. Le défi du 11 mai est à relever. Frédéric Lordon dans une récente tribune intitulée « Patience », publiée dans les Blogs de Médiapart écrit sans se soucier de la bienséance qui cryogénise les cerveaux: « C’est que le forcené retranché à l’Elysée est en train de fabriquer un monstre Frankenstein en cousant des bouts de bidoche avec du fil de fer. » Quand l’état déraisonne,débloque, figé dans une verticalité dangereuse, n’a-t-on pas le devoir d’être plus sensé que lui ? En d’autres termes (et pour reprendre ceux de Lordon) est-on obligé de suivre les injonctions d’un sociopathe qui « assumera » lors d’une allocution en juillet le nombre de morts occasionné par sa décision de rouvrir les établissements scolaires à partir du 11 mai ?

Telle est, semble-t-il, la question que les enseignants devront se poser d’ici le 11 mai. De leur réponse collective dépend sûrement la suite des évènements.

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