Suppression de France Ô: crime contre la culture, mépris pour l'Outre-mer

Ainsi le premier acte politique de Roselyne Bachelot, toute nouvelle ministre de la Culture, serait d'enterrer France Ô. Une décision incompréhensible pleine de mépris pour les Outre-mer et les ultramarins alors que la crise du Covid19 entraîne au contraire la nécessité de plus de solidarité. France Ô doit être plus que jamais maintenue et modernisée dans une démarche participative

"Sur France Ô, je pense que la question est résolue parce que finalement on était arrivé à une sorte de confinement de l'Outre-mer dans le service public audiovisuel et l'Outre-mer doit participer à l'ensemble de l'audiovisuel". Roselyne Bachelot ministre de la Culture sur France Inter le 9 juillet 2020

En pleine crise du coronavirus le premier acte politique du gouvernement Castex en matière culturelle serait (si l'on en croit la déclaration de Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, ce jour sur France Inter) de fermer la chaîne France Ô dédiée aux Outre-mer et visible sur le Canal 19 de la TNT.

Certes, cette décision avait déjà été "actée" par le gouvernement Philippe avec une disparition programmée pour le 9 août prochain mais la crise du coronavirus avait rebattu les cartes, France Ô tout comme France 4, elle aussi menacée de fermeture à cette date, ayant été fort utile durant le confinement en reliant plus que jamais au quotidien les ultramarins de l'Hexagone à ceux des Outre-mer.

Cette décision est d'autant plus incompréhensible que France Ô est non seulement un outil de solidarité et d'échanges pour les outre-mer ( à travers la diffusion quotidienne des journaux des chaines la 1ere sur son antenne qui permettent aux 2 millions d'ultramarins qui vivent ici d'être en lien avec ceux qui vivent là bas) mais aussi et surtout une formidable vitrine pour les cultures des Outre-mer. Concerts, pièces de théâtre, littérature, fictions sont au coeur de la programmation de cette chaîne unique dans le paysage audiovisuel français et qui est en outre le premier diffuseur de documentaires dans l'Hexagone !!!

A l'heure où la pandémie du Covid19 fragilise l'ensemble des filières culturelles, la fermeture de France Ô signerait un véritable un coup de poignard, une fin de non-recevoir et un assassinat en règle pour les artistes ultramarins. Plus que jamais les artistes et les créateurs des outre-mer privés de salles de concerts, de spectacles et de salles de diffusion de cinéma ont besoin de l'appui et du soutien de la chaine France Ô pour diffuser leurs oeuvres auprès du grand public dans l'Hexagone comme dans les Outre-mer.  

Plus choquant encore, cette interruption de France Ô intervient dans le contexte de la mort de George Floyd aux Etats-Unis un épisode à l'issue duquel les députés de l'Union européenne ont pris, à l'initiative du Réunionnais Younouss Omarjee, une résolution reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité (déjà reconnu en France en 2001 par la loi portée par la Guyanaise Christiane Taubira) et invitant les Etats européens à accentuer leurs efforts pour lutter contre le racisme et les discriminations. Or France Ô, créée dès 2005, est un formidable outil de lutte contre le racisme en mettant en valeur la richesse et la diversité de la France des Outre-mer issue en bonne partie d'une tragique histoire coloniale. Les documentaires exceptionnels consacrés par France Ô à Aimé Césaire, ou encore à Edouard Glissant pour ne parler que de ces deux penseurs majeurs du XXe et XXIe siècle en sont l'illustration. Comment le gouvernement peut-il dès lors décemment rayer ce trésor culturel qu'est France Ô du paysage audiovisuel français ?

En outre, comment le gouvernement de la France pourrait-il supprimer la chaîne en pleine Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine proclamée par l'organisation des nations unies (ONU), une chaîne qui a tous les atouts pour devenir un puissant vecteur de rayonnement et d'échanges pour les outre-mer et pour la France dans le monde dans les régions Caraibe-Amazonie, de l'océan Indien, de l'océan Pacifique, et de l'Atlantique nord ? 

A la place, le gouvernement propose que les programmes concernant les outre-mer soient davantage visibles sur les chaînes France 2, France 3 et France 5 avec une émission par ci, par là de temps en temps. Une plaisanterie doublée de mépris ! Pour qui nous prend-on ? Certes, il est nécessaire que l'Outre-mer soit visible sur toutes les chaînes du service public. C'est même une obligation inscrite dans la loi depuis 1986 mais force est de constater que cette obligation n'a jamais été respectée par l'Etat !!! En ce sens, le Pacte de visibilité, signé en 2019 par France télévisions, est une avancée nécessaire mais pas suffisante. France Ô doit continuer d'exister aux cotés des autres chaînes du service public avec une diffusion 24/24. Elle doit être changée et modernisée, certes, pour répondre, au mieux, aux attentes du public qui doit - ne serait ce qu'au titre de la redevance qu'il acquitte - avoir son mot à dire sur le contenu de la chaîne en étant associé dans une démarche participative à ses programmes et à sa direction.

Car tel est bien le noeud du problème. Le gouvernement Philippe, sans jamais consulter le grand public sur la chaîne, a justifié la fermeture de France Ô par son manque d'audiences !!! Mais qui peut croire en de pareilles balivernes ? France Ô avec un budget de quatre fois moindre fait parfois deux fois plus d'audiences que France Info chaîne de service public sur la TNT !!!

La vérité est que depuis sa création cette chaîne n'a jamais bénéficié d'un budget et d'une promotion digne de ce nom c'est à dire comparable à ceux alloués aux autres chaînes de service public. Pire, sa gestion a été confiée pendant de longues années à des personnes non ultramarines dénuées non seulement de culture mais aussi de compétences pour la gérér !!! Il y a quelques années la chaîne Arte (cogérée par la France et l'Allemagne) avait des problèmes d'audiences. Qu'ont fait les gouvernements ? Ils n'ont pas supprimé Arte. Ils l'ont modifiée et modernisée et ajustée et aujourd'hui c'est un succès. Alors pourquoi le gouvernement ne pourrait-il porter des changements à France Ô ? La France ferait-elle moins pour les Outre-mer que pour l'Allemagne ?

Enfin, le gouvernement en fermant France Ô souhaite qu'un site internet prenne le relais de l'antenne télé. Si un portail numérique Outre-mer 1ere a bel et bien été lancé en juin dernier sur France Télévisions, là encore cela ne saurait suffire. La crise du Covid19 a montré combien les inégalités devant le numérique étaient grandes dans notre pays et combien nombre de personnes, et en particulier les personnes démunies mais aussi les personnes âgées, étaient exclues de la sphère internet. Le gouvernement ne peut pas exclure des pans entiers de sa population de la société. Au contraire, il doit inclure et c'est pour cela que France Ô qui apporte un plus indiscutable à l'ensemble national doit être maintenue. Pour nous il est hors de question que nos ainés qui regardent tous les matins les informations en provenance des Outre-mer soient privés de ce service public à partir du 10 août.

En raison de la crise du Covid19, les mois et les années qui viennent s'annoncent terribles pour la France et pour le monde. Plus que jamais notre société a besoin de solidarité et de sens pour toute sa population et pour tous ses territoires. France Ô maintenue, renouvelée et modernisée doit être par excellence ce lieu où s'exprime la solidarité de la Nation envers ses outre-mer mais aussi celui où s'expriment la force, la vitalité et la richesse ( culturelle, économique, technologique, sportive) de ses outre-mer dans la République. 

La décision de supprimer France Ô serait une grave erreur à l'endroit des ultramarins qui ne verraient que mépris, injustice et révolte après cette annonce. Dans sa déclaration de ce 9 juillet la ministre de la Culture a laissé entendre que la décision sur le sort de France Ô n'était peut être pas définitive. Il y a peut être lieu pour le nouveau gouvernement de Jean Castex de lancer enfin une concertation populaire et participative sur la question, de réviser le choix fait par son prédécesseur, et de définir de nouveaux objectifs pour France Ô au vu de la situation exceptionnelle que nous traversons.  

En attendant le Cercle Saint George XXI appelle tous les citoyens, toutes les personnalités du monde culturel, éducatif, associatif, sportif, social, économique et toutes les organisations sociales et professionnelles à se rassembler pour dire "Non" à ce crime contre la Culture que serait la fin de France Ô. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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