La Nausée. Voilà ce nous qu'inspire jusqu'à aujourd'hui l'élection présidentielle de 2022 qui constitue à n'en pas douter un vol ou pour le dire autrement une escroquerie démocratique de haut vol.
Le vol c'est l'absence de débats contradictoires entre les candidats au premier tour qui a privé la Nation d'un salutaire exercice démocratique.
Sans débats pas de démocratie, sans démocratie pas de République digne de ce nom. La volonté du président de ne pas débattre contre ses concurrents à priver le pays et les citoyens d'un exercice éclairé et assumé de confrontations des idées et des propositions.
Ce refus de débattre a eu pour effet de sous-exposer les petits candidats et d'étouffer l'expression de revendications les plus diverses de la société française.
Le vol c'est l'étrange sous estimation par les instituts de sondages des intentions de vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon qui était pointé à l'avant veille du scrutin jusqu'à 8 points en dessous de son score réalisé le 10 avril au soir .
Il est bien aisé de comprendre que si les instituts -qui ne se sont pas trompés pour estimer les votes en faveur d'Emmanuel Macron et de Marine Le Pen - avaient annoncé 21% ou 22 % pour le candidat de l'Union populaire durant la semaine précédent le vote nombre d'électeurs de gauche auraient davantage encore voter utile en se reportant sur Jean-Luc Mélenchon qui serait sans doute qualifié pour le deuxième tour aujourd'hui.
Le vol ou l'escroquerie de haut vol c'est la quantité de reportages consacrés à l'Ukraine durant le premier tour par les grandes chaines télévisées qui ont préféré traiter de cette situation certes dramatique plutôt que du quotidien et des préoccupations des électeurs et des citoyens français lors du principal et crucial rendez-vous démocratique du pays. Comme par magie et depuis la véritable entrée en campagne pour le deuxième tour d'Emmanuel Macron l'actualité en Ukraine a soudainement été reléguée au second plan.
Le vol ou l'escroquerie de haut vol qui écoeure des millions de citoyens c'est de voir ou d'entendre des personnalités éminentes (Lionel Jospin , Robert Badinter, Bernard Cazeneuve) qui se précipitent au micro des médias mainstream pour inciter, à la veille du deuxième tour, les Français à "sauver la République" quand le mandat présidentiel qui s'achève a été marqué par un recul sans précédent des libertés et des droits de la population.
Où étaient les anciens ministres et Premier Ministres pour dénoncer, durant ce mandat des reculs sans précédent pour la liberté des citoyens (notamment durant la crise sanitaire ), où étaient ils pour dénoncer avec force la maltraitance infligée aux institutions et en particulier au pouvoir législatif et à l'Assemblée Nationale quand ces derniers se sont fait littéralement marcher dessus par un flot continu d'ordonnances, où étaient les grandes autorités morales de ce pays pour dénoncer la mise au ban infligée aux syndicats et l'absence de réelles discussions avec les partenaires sociaux qui ont été traités comme des marionnettes notamment lors de la réforme des retraites, où étaient ces grandes consciences de gauche pour dénoncer avec force et conviction le véritable camouflet infligé par le gouvernement aux membres et aux travaux de la convention citoyenne pour le climat dont les propositions les plus significatives ont été soit éliminées soit largement édulcorées ?
Ainsi le premier tour de l'élection présidentielle aura été dans le droit fil d'un quinquennat marqué par la brutalité du pouvoir : face aux gilets jaunes, face aux manifestants contre la réforme des retraites pour ne prendre que ces exemples. Un quinquennat marqué par le mépris affiché et répété du président face aux citoyens qui selon ses termes n'avaient qu'a "traverser la rue"pour trouver du travail quand il les a assimilés par ailleurs à des "riens" ou des "gueux" ou des "enfants" (dans ce dernier cas pour parler des élus des Outre-mer). A travers ces paroles brutales le chef de l'Etat aura fortement contribué à diviser les Français, et à les dresser les uns contre les autres et à alimenter le terreau de l'extreme droite alors même qu'il devait être selon la Constitution le garant de l'unité de la Nation.
A ce titre la violence et la maltraitance infligées par le gouvernement aux personnels soignants pourtant en première ligne pour sauver les vies des Français durant la crise du Covid restera comme une tache indélébile sur le bilan d'Emmanuel Macron. Où étaient les grandes consciences de ce pays pour dénoncer ces coups de boutoir contre le pacte républicain ?
Voilà ce qui ne va pas. Cette subite obligation de sauver la République arrive après tant et tant de silences complices durant cinq ans face à une action gouvernementale brutale et arrogante qui a entrainé dans le pays un sentiment de haine tenace vis à vis d'Emmanuel Macron et de ses ministres dont une quantité impressionnante ont été mis en examen.
Nous ne partagerons pas cette haine. Mais ce déni démocratique et cette absence de débats de fond ( sur le pouvoir d'achat, sur le chômage, sur l'urgence climatique, sur la santé, sur l'éducation) au premier tour avec la diversité des points de vue qui aurait du s'imposer confine à la farce et se transforme pour des millions de citoyens en amertume voire en dégoût avec le sentiment que l'élection du 10 avril leur a été volée.
La vérité c'est qu'il s'agit non pas d'une farce mais d'une tragédie : la République se fourvoie depuis 20 ans au moins et le 21 avril 2002 qui a vu l'extreme droite accédé au deuxième tour de l'élection présidentielle. Qu'est ce qui a fondamentalement changé pour améliorer la représentation de la population dans sa diversité d'opinions politiques ? La proportionnelle a t elle été mise en place ? Non. Le peuple a t il été consulté sur les grandes décisions concernant l'avenir de la Nation ? Oui mais à une seule reprise en 2005 avec le référendum sur le traité européen : le peuple s'est prononcé contre mais le texte a ensuite été adopté au le parlement (par les partis de gouvernement) sous la présidence de Nicolas Sarkozy en 2009.
Le même Nicolas Sarkozy (condamné dans l'affaire Bismuth -il a fait appel- et inquièté par ailleurs dans plusieurs affaires judiciaires ) qui a annoncé au lendemain du premier tour le 12 avril 2022 qu'il voterait dans "l'interêt de la France" au deuxième tour pour Emmanuel Macron lequel a déclaré que ce soutien "l'honorait"...
La tragédie se nourrit du fait qu'en face de lui, pour le deuxième tour de l'élection présidentielle du 24 avril prochain, Emmanuel Macron aura une nouvelle fois comme en 2017 Marine Le Pen représentante du Rassemblement national. Héritière du Front National elle porte, sous des abords adoucis, un projet qui n'en demeure pas moins xénophobe et autoritaire. Mais dans le contexte de déliquescence démocratique qui caractérise le pays depuis 20 ans, et accentué durant le dernier quinquennat, la candidate d'extreme droite apparait aux yeux d'une large frange de la population et en particulier des classes populaires comme un rempart précisément contre "la mainmise d'une élite sur le pouvoir". En 2017, face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron avait promis un renouveau démocratique du pays et de baisser le poids de l'extreme droite. Or c'est précisément la politique inverse qu'il a menée, sa promesse, notamment d'instaurer la proportionnelle aux législatives, n'a pas été tenue et l'extreme droite, avec la montée concomitante d'Eric Zemmour et de Marine Le Pen, n'a jamais été aussi élevée au premier tour d'une présidentielle. La nausée. Nausée partagée par des millions de Français qui seraient obligés de choisir entre "la peste et le choléra" le 24 avril prochain.
Face à ce paysage politique et moral désastreux, et révoltés par ce sentiment d'une élection volée par l'absence de débats de fond, de nombreux étudiants de plusieurs universités appellent d'une part à boycotter le deuxième tour de la présidentielle en n'accordant leurs voix ni à Marine Le Pen ni à Emmanuel Macron et d'autre part à se mobiliser pour les élections législatives où espèrent-ils le débat ne pourra pas être escamoté. Au delà de cette prise de position de nouveaux acteurs politiques que sont ces jeunes il est certain que la France ne pourra faire cette fois-ci l'économie d'un véritable sursaut démocratique et d'une refondation radicale de la République que nous appelons de nos voeux.