Le mois de MAI 68 aux Chèques postaux de Paris

Après la fermeture de quelques bassins miniers, le général De Gaulle gouverne, les étudiants étudient, les travailleurs travaillent, les femmes sont au foyer, tout semble calme et paisible dans la France de 1967, malgré la répression qui s'est abattue sur les grévistes du bâtiment guadeloupéens qui réclamaient une augmentation de salaire. Il y a eu plusieurs morts.

1Le mois de mai 68 aux chèques Postaux de PARIS

 

 

Il paraît que la France s'ennuie selon un éditorial du Monde, finie la guerre d'Algérie par la signature des accords d'Evian, le mouvement de solidarité avec la lutte pour l'indépendance du Vietnam a atteint son but, le partage du monde de l'après-guerre n'est pas ébranlé, les économistes sont satisfaits de l'état des choses après la fermeture de quelques bassins miniers, le général De Gaulle gouverne, les étudiants étudient, les travailleurs travaillent, les femmes sont au foyer, tout semble calme et paisible dans la France de 1967, malgré la répression qui s'est abattue sur les grévistes du bâtiment guadeloupéens qui réclamaient une augmentation de salaire. Il y a eu plusieurs morts.

Calme très relatif troublé par les dernières manifs de soutien au peuple vietnamien et au niveau intérieur par les remous provoqués par les ordonnances sur la Sécu prononcées par le général De Gaulle.

 

C'est en 1968 que Martin Luther King a été assassiné, en 68 que le CHE a été abattu et en Août 68 que les chars russes sont rentrés dans Prague.

Déjà, à partir de 1966, le nombre total des journées de grève a augmenté.

Le 10 janvier 1968 la CGT et la CFDT ont adopté une plate-forme revendicative commune qui va contribuer à relancer l'action1.. A Bordeaux, Besançon, Caen, Vénissieux on assiste à des grèves dures où les jeunes travailleurs jouent un rôle prépondérant et nouveau.

Aux chèques, quelques mois avant, à l'appel de la CFDT et de la CGT il y a eu une grève sur la réduction du temps de travail avec un pourcentage de grévistes meilleur que d'habitude, mais pour le reste la vie suit son cours. Les premières grèves avec occupation d'usines interviennent à Nantes et St-Nazaire. Le 15 mai , l'usine Renault de Cléon est occupée et son directeur séquestré.

A la radio on suit les événements de la fac de Nanterre, on en parle un peu dans les services. Ils sont jeunes comme nous, mais ce sont les étudiants, un autre monde. Pour la majorité d'entre nous, le monde du lycée n'est pas très loin, cependant, avec notre boulot aux PTT, on est passées à autre chose, on est entrées dans le monde du travail d'une façon définitive, même si on a d'autres aspirations que de faire ce travail toute sa vie, on pressent que les études c'est fini.

Non, ce n'est pas l'usine, mais ce n'est pas non plus l'emploi de bureau dont nos parents rêvaient pour nous en ayant eu accès à un emploi de « fonctionnaire ».

Ces jeunes qui osent se révolter, nous font rêver. Si certaines les qualifient de petits bourgeois,de« fils à papa » ils sont privilégiés par rapport à nous, mais ça fait rien, tels des aimants ils nous attirent.

 

La manifestation du 13 mai, point de départ de la grève :

Dans ce climat, la manifestation unitaire du 13 mai pour protester contre les violences policières à l'encontre des manifestations étudiantes réunit à paris près de 800.000 personnes et des dizaines de milliers dans les grandes villes de France. Un groupe important de filles des chèques a pris place dans le défilé.

Les manifestant protestent contre la répression policière et disent : « 10 ans ça suffit »

La grève se répand comme une traînée de poudre, le mouvement s'étend et au soir du 18 mai on compte deux millions de grévistes Au soir du 18 mai on compte 2 millions de grévistes. Le 20 mai au matin 6 millions de travailleurs sont en grève, parmi lesquels les filles des chèques.

Le 15 mai l'usine Renault de Cléon est occupée et son directeur séquestré

Le 18 mai au matin les grilles d'entrée sont fermées au moment de la prise de service à 7heures 30.

Réunis en assemblée générale, les gars de la nuit après la manifestation de la veille ont décidé la grève et la fermeture des grilles afin d'informer le personnel qui prend le service à 7h30 le matin.

Dans l'impasse Bourseul, la CGT et FO appellent le personnel du jour à rentrer dans le mouvement. Pour la CFDT, Odette ma copine se jette à l'eau et prend la parole pour dire que les conditions de travail dans les salles et dans les services féminins de Paris-chèques nécessitent de partir en grève pour faire aboutir nos revendications.

La grève est votée à main levée impasse Bourseul. A 8 heures les portes sont ouvertes, celles qui n'ont pas voté la grève s'engouffrent rejoindre leur service. Les grévistes restent dans devant le centre et se discutent entre elles.

Dans la matinée un comité de grève se constitue avec plusieurs représentants et représentantes de chaque organisation syndicale .

C'est une intersyndicale où le représentant de la CGT par accord tacite s'auto-désigne comme porte-parole du « comité de grève »constitué de 4 militants de chaque syndicats : 4 CGT, 4 CFDT, 4 FO. Cette parité apparente ne peut dissimuler les rapports de force réels avec une CGT très majoritaire qui va dominer pendant la grève même si elle est contrainte par moments de laisser une certaine place à la volonté d'expression de « la base » gréviste.

Dans la matinée le chef du centre, responsable de l'immeuble est destitué de son rôle par l'intersyndicale qui lui fait savoir que désormais il est sous son contrôle.

Un groupe de grévistes est désigné pour garder l'entrée de son appartement. Dans tous les services ça discute ferme.

Le changement de brigade qui se fait à midi trouve un centre en pleine ébullition. 0 quelques militants CGT et CFDT on passe dans les services de notre division pour appeler au débrayage. On se fait interpeller, dans ma salle une copine m'interpelle « Vous êtes folles, vous voulez la guerre civile »

Toutes organisations syndicales confondues les militantes expliquent dans les services que s'est le moment de faire aboutir les revendications qui jusque là se sont heurtées au mur de la Direction une des réponses: « Vous voulez couler les chèques postaux, la réduction du temps de travail, c'est impossible » quasiment l'utopie du siècle.

Beaucoup se laissent convaincre et l'idée de la grève gagne rapidement du terrain. Comme pas mal de filles suivent l'actualité de près, elles se mettent en grève et avant l'arrêt total des moyens de transport, préssentant que ça va durer un certain temps, elles prennent le train pour rejoindre leur province. C'est dommage pour l'animation de la grève et l'occupation des locaux;

Les langues se délient, les comptes se règlent, chacun, chacune choisit son camp :

La majorité est d'accord, c'est le moment d'y aller. Des cadres zélés tentent en vain d'empêcher les discussions. Ce jour là le « taisez vous mesdames » ne marche plus , même celles qui sont contre la grève n'arrêtent pas de parler.

Les cadres qui essaient de refuser l'entrée des services aux syndicalistes qui expliquent les raisons de rejoindre le mouvement en sont pour leurs frais. Ils se rendent compte très vite qu'ils sont débordés et abandonnent la partie.

Dans les services, les filles écoutent, elles veulent savoir, se faire une opinion avant de déterminer leur attitude, elles se doutent que le mouvement sera long et que ce n'est pas une grève comme d'habitude. Contrairement aux « traditions » des centres de tri, à part la rue, il n'y a pas de possibilité de se réunir en assemblée générale pour une discussion et une information collective. C'est chacune qui se détermine en fonction d'éléments qui lui sont propres.

« Mes femmes ne sortiront pas «  dit-il :

Pourtant elles vont sortir aux cris de « liberté au bancaire ».

Le bancaire, le service disciplinaire des chèques où Monsieur le chef de division sévit quotidiennement, tente un jour de plus, un jour de trop, de faire régner sa terreur habituelle par des menaces.

Ce jour là, les filles humiliées chaque jour, rabaissées à la moindre erreur, parfois insultées, se ruent sur lui, lui crient leur détestation. Non il n'a pas le droit de les traiter comme il le fait, elles sont des êtres humains.

C''est lui qui est sous les huées, sous la colère de celles qui subissent chaque jour ses brimades, elles qu'il traite comme des incapables, des moins que rien, elles qu'il accable de son mépris lui disent enfin ce qu'elles pensent. Les militants syndicaux sont obligés d'intervenir pour protéger le monsieur et lui éviter le lynchage. Il a ce qu'il mérite mais il faut éviter tout incident qui serait vite exploité par les anti grève.

Pendant ce temps, le comité de grève, se pose le problème de la popularité du mouvement et de ne pas nuire aux personnes les plus en difficultés, par exemple payer les retraites aux vieux, les pensions aux handicapées. Il est décidé de maintenir un guichet ouvert aux « à vue » rue des Favorites tenu à tour de rôle par des grévistes et ceci tant qu'il y a des fonds en caisse.

Tous les matins jusqu'à l'occupation des locaux, il y aura assemblée générale dans la rue jusqu'à 8 heures. Les filles viennent, s'intéressent, discutent, regardent en rigolant leurs chefs « préférés » et non grévistes se casser le nez sur des grilles fermées après avoir vaincu tous les obstacles pour venir travailler. Le zèle n'est pas récompensé, ma bonne dame .

Chaque jour, les stratégies se précisent de part et d'autre : pour dissuader de faire grève, certains cadres acceptent que les filles arrivent à midi, signent la feuille de présence et repartent aussitôt. Leur préoccupation première n'est pas le service à rendre aux titulaires de compte, mais de faire échec à la grève.

Du côté grévistes, les discussions vont bon train, on commente les infos de la radio et de la première chaîne de télé dont les principaux journalistes rejoignent la grève. Les « jaunes »du TF1de l'époque font un journal télévisé de plus en plus déprimant, eux-mêmes n'ont plus l'air d'y croire.

Bizarrement les clivages syndicaux ont l'air d'avoir disparu pour un moment. Ce qui prime, dans l'ambiance générale, c'est le grand plaisir de jouer un bon tour à nos grands chefs qui nous prenaient jusque là pour des gamines relativement inoffensives mises à part quelques fortes têtes.

Bien sûr ils pensent : « elles sont manipulées par les syndicats » , et certains des plus radicaux contre la grève espèrent reprendre rapidement tout ça en main, la CSL (confédération des syndicats libres) jouera son rôle contre le mouvement, un syndicat « jaune » et un peu fasciste c'est là que c'est utile.

Si les archives syndicales n'ont pas gardé beaucoup de traces de Mai 68 aux chèques postaux, ceux qui en ont gardé un souvenir cuisant, ce sont nos directeurs et chefs de centre qui ne pensaient pas que ça pouvait leur arriver à eux, habitués qu'ils étaient à considérer les femmes comme quantité négligeable, ils en ont été extrêmement choqués.

Le piquet de grève :

Au fil des jours, la grève s'organise, avec l'organisation d'un piquet de grève à 7h30 et au changement de brigade de 12 heures, appelé aussi « mur de la honte ».

Les non grévistes doivent rentrer devant une haie de militants pas toujours très psychologues. Les hommes sont les plus agressifs, certains d'entre eux jettent des pièces de monnaie aux filles qui rentrent. Ils ne cherchent pas à discuter et surtout à comprendre.

Les raisons pour lesquelles certaines filles ne font pas la grève ne sont pas uniquement dans le fait de ne pas vouloir perdre de l'argent, ou par positionnement politique contre la grève. Pour quelques unes, c'est l'interdiction formelle du mari, la grève, ça ne se fait pas pour une femme, mais elles tiennent tête, elles affrontent le piquet de grève.

Pour d'autres, mariées à des postiers, c'est un certain partage des rôles, mon mari fait grève au centre de tri de la Gare du Nord, on ne peut pas faire la grève à deux. C'est donc elle qui vient bosser et qui se paye le piquet de grève et les petites humiliations. Elle non plus ne dira rien, elle ne fait pas grève, un point c'est tout.

D'autres encore élèvent seule un enfant et dans l'angoisse du lendemain, elle vont travailler même si elles préféreraient être dans le mouvement. Les attitudes agressives telles que le fait de lancer des pièces de monnaie renvoient les femmes à leur condition non seulement de femme mais de prostituées.

Le piquet « mur de la honte » est un moment de tension non seulement entre grévistes et non grévistes mais aussi entre grévistes aux conceptions différentes.

Au moins une fois par semaine les membres du piquet de grève se rendent à la Recette Principale Rue du Louvre chercher des fonds pour verser 200frs à chacune pour survivre, les distributeurs automatiques de billet ça n'existe pas.

A midi on mange à la cantine , le cuisinier gréviste mitonne quelques ragoûts tant qu'il y a des denrées dans les frigos.

Le blocage des transports en commun, les restrictions sur l'essence rendent chaque jour plus difficile l'accès au centre

 

 

Jeunesse de la grève en France 1871-1890 Michèle PERROT éditions du Seuil

La grève comme événement social et culturel au cours duquel émergent des pratiques, des comportements, des modes de vie, des valeurs, en clair, une culture.

Mais ce tragique de la grève ne peut masquer une richesse symbolique qui déferle dans une vague de joie, symbolique de la fête bien avant 1936. « Si les révolutions sont les grandes vacances de la vie, les grèves sont celles du prolétaire. Elles dèssérent l'étau des horaires rigides, des cadences lancinantes. En elle-même indépendamment des revendications qui la justifient, la grève est déjà une libération. Et la joie qui l'accompagne explique pour partie la rareté des manifestations de violence.

Jacques Le GOFF

 

 

Le temps à la une !

Quand la grève éclate , la revendication qui ne se discute même pas c'est celle de la réduction du temps de travail, ce qui n'est pas forcément le cas dans les autres services de la Poste qui insistent les uns sur les retraites, d'autres les conditions de travail, les primes etc..;

Après l'Assemblée générale et le piquet de grève et ensuite l'occupation des locaux, on allait à deux ou trois voir ce qui se passait dans Paris.

Des lieux prestigieux ouvraient leurs portes à une avalanche de paroles, tout le monde parlait, les connus, les inconnus, les femmes, les hommes d'ici et d'ailleurs, les jeunes, les vieux.

La Sorbonne, l'Odéon, l'école du cinéma d'autres endroits encore étaient ouverts, on s'engueulait, on rigolait, on écoutait des discours quelquefois incompréhensibles. Certains ont méchamment qualifié cela de « diarrhée verbale », non c'était plutôt de rattraper le temps où on s'était tus, où on ne pouvait pas dire l'essentiel, ce qu'on pensait, ce qu'on vivait chacun dans son univers.

Des groupes se formaient dans les rues où pendant quelques jours les voitures ne circulaient plus faute d'essence, des groupes se formaient, se mettaient à parler de ce qui leur tenait à coeur, leur travail, leur vie, leur peur, de ce qu'ils voudraient et le débat s'engageait dans ces groupes mobiles qui se faisaient et se défaisaient dans l'heure

C'était à la fois étrange et très joyeux; de nouveaux titres de journaux fleurissaient : le pave, Action, l'enragé, des affiches sérigraphiées ornaient les murs : « Le pouvoir est dans la rue », « Etudiants travailleurs même combat », « laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes », « ouvrez les yeux, fermez la télé »

Chaque soir, jusqu'à tard dans la nuit, chacun, chacune suivait les événements l'oreille collée au transistor : Tel patron a été séquestré, De Gaulle est parti, les étudiants réoccupent la Sorbonne. Georges Séguy vient de faire une déclaration

Des grévistes de l'ORTF venaient à Bobino parler de l'information , de la censure, Frédéric Pottcher parlait de la justice même François De Closet en était, c'est dire !

La télé dont quasiment tous les journalistes sont grévistes est hors jeu, quelques « jaunes » de TF1 débitent des communiqués impersonnels et totalement creux. C'est à la radio qu'on s'informe La nuit Le quartier latin s'enflamme, les radios font les reportages en direct, ce fut un mois radiophonique, le festival de la parole partout.

Bizarrement, un moment les clivages syndicaux ont l'air d'avoir disparu, ce qui prime c'est l'ambiance générale, le grand plaisir de jouer un bon tour à nos grands chefs qui nous prenaient pour des gamines inoffensives à l'exception de quelques fortes têtes.

1-Jacques CAPDDEVILLE rené MORRIAUX, POLITIS du 5 Mai 1988

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