Après la catastrophe, la transition écologique

Que vienne un temps dont on s'éprenne Arthur Rimbaud

Au cours des derniers mois, on a pu s'émouvoir devant les images des incendies dantesques qui ont embrasé la Sibérie, la Californie, l'Amazonie, l'Australie... des forêts boréales défigurées par l'extraction de sables bitumineux, des kilomètres de déchets plastiques flottant à la surface des océans, des métropoles où l'air est irrespirable, des canicules, des sécheresses et des inondations à répétition... On pouvait être déstabilisé en lisant des informations ahurissantes : la quasi-totalité des glaciers européens a reculé depuis 1950, la moitié des animaux marins a disparu en quarante ans, 67% des arthropodes (insectes, araignées,,,), au cours de la dernière décennie.

Depuis des années, les membres de la communauté scientifique, comme tous les acteurs engagés dans la transition écologique, ne cessent d'alerter sur la dévastation environnementale en cours et sur la nécessité impérieuse de sortir d'un système économique toxique et écocidaire pour s'engager dans d'autres voies respectueuses des limites planétaires. Hélas, la transition écologique, projet qui vise à préserver la planète habitable pour les générations actuelles et futures et l'ensemble du vivant se heurte à deux incompatibilités structurelles majeures : les intérêts immédiats du pouvoir économique et financier et des programmes politiques sur des échelles de temps trop courtes. Par ailleurs, dans une société urbaine, consumériste, technologisée et saturée de divertissements, la perception de la dévastation écologique en cours peine à se faire une place durable dans les esprits. Les chiffres paraissent abstraits, les réalités dramatiques sont lointaines, et chacun peut avoir le sentiment -l'illusion- que sa vie quotidienne n'est pas directement impactée, que, malgré tout, chaque matin, la vie suit son cours. Jusqu'au jour où, brutalement, soudainement, tout bascule.

Les mises en garde scientifiques ne concernent pas uniquement la question climatique et la destruction des écosystèmes. Les spécialistes de santé publique alertent depuis les années 1970 sur les effets amplificateurs des dommages causés à l'environnement, sur la santé humaine : la déforestation, le commerce d'animaux sauvages, l'étalement urbain, l'agriculture et l'élevage industriels, la mondialisation des échanges commerciaux sont un cocktail explosif, expliquent-ils, pour la propagation d'agents pathogènes. Plus de 350 maladies infectieuses sont apparues ces dernières décennies et la faune sauvage abrite 1,7 million de virus inconnus. Parmi les zoonoses, maladies transmissibles de l'animal à l'homme, le virus SARS-CoV-2 est loin d'être classé parmi les plus mortels, nous voilà prévenus.

Nous savons également qu'en raison du dérèglement climatique, la fonte des sols gelés dans les zones septentrionales, pourrait libérer des pathogènes disparus depuis des millénaires. Le dégel du permafrost est qualifié par les chercheurs de bombe climatique et sanitaire. Des climatologues tombent en dépression parce qu'ils sont terrifiés par les courbes, les graphiques, les projections issus de leurs propres travaux. Nous ne sommes pas devant un film de science fiction hollywoodien, nous sommes face à la réalité.

De plus en plus souvent, sous la pression de l'opinion publique ou par vraie conviction, des élus, des dirigeants intègrent des mesures visant à préserver l'environnement dans leur programme. Au niveau individuel comme au niveau collectif, plusieurs prises de conscience doivent se conjuguer et se généraliser :

Premièrement, la transition écologique n'est pas un enjeu parmi d'autres, c'est l'enjeu autour duquel doit s'articuler aujourd'hui l'ensemble des politiques publiques : santé, travail, éducation, culture, agriculture, énergie, mobilité... Il ne s'agit pas de saupoudrer quelques mesures écolos sur un programme électoral, pour faire tendance, la transition exige une cohérence d'ensemble et une coordination entre les acteurs, les habitants à toutes les échelles territoriales. 

Deuxièmement, la transition écologique n'est pas une option, respecter les limites naturelles n'est pas un choix, c'est une obligation et une urgence absolue. Permettre aujourd'hui l'exercice de responsabilités politiques, à quelque niveau que ce soit, à des personnes inconscientes des enjeux ou ignorantes des réalités scientifiques n'est pas une attitude responsable.

La transition écologique est un projet solidaire et démocratique autour duquel les habitants des territoires, notamment les plus jeunes générations peuvent se regrouper et s'enthousiasmer. Les territoires, totalement tributaires des chaînes d'approvisionnement et dont on mesure aujourd'hui la vulnérabilité, doivent s'orienter vers une autosuffisance, en particulier au niveau alimentaire et énergétique, en privilégiant l'agroécologie et les émissions bas carbone. Les services publics doivent être revalorisés, l'économie sociale et solidaire favorisée, la société doit s'emparer de la notion de biens communs avec le soutien de la puissance publique. Des milliers d'innovations fourmillent déjà partout, il faut les multiplier.

Le projet de transition exige d'être lucide, ce n'est pas et ne sera pas un long fleuve tranquille. Toute les lobbies industriels vont s'employer à poursuivre une relance fondée sur les énergies fossiles sitôt la catastrophe sanitaire actuelle passée. Avec l'appui des banques, des institutions et des États, les secteurs de l'automobile, de la publicité, de l'agro-alimentaire, des compagnies aériennes et maritimes, du tourisme pourraient faire du jour d'après, une reproduction du jour d'avant. C'est-à-dire préparer la prochaine catastrophe, le confinement suivant et, en fin de compte, nous rapprocher un peu plus du précipice.

Aussi tragique soit-elle, la pandémie de Covid-19 est temporaire, elle aura une fin. Le dérèglement climatique et la disparition des espèces sont, elles, des perturbations environnementales irréversibles, avec lesquelles il n'y a pas de retour en arrière. La toute puissance que pourrait prétendre avoir le système politique, économique et technologique actuel sur la nature est une illusion. Comme le résumait le biologiste américain René Dubos : « nature strikes back »,  la nature rend coup pour coup . Sur le plan sanitaire par exemple, à chaque fois que la recherche invente un vaccin ou un antibiotique, la nature invente une maladie nouvelle. Il n'aura fallu que quelques semaines à un virus mille fois plus petit qu'un grain de sable pour assigner à domicile la moitié de l'humanité et déclencher une catastrophe sanitaire, humanitaire, sociale, économique et financière d'une ampleur planétaire.

Il y a plus dangereux que la pandémie de Covid-19, ce serait de ne pas savoir en tirer les leçons.

Stéphane Cuttaïa

coordinateur Collectif Gilets Verts

https://www.facebook.com/gilet.vert.transition/

 

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