Pour la fin du certificat de capacité à mariage

J’ai quatre grands frères. Arabes. Musulmans. Selon ce que cette société nous renvoie, je pensais qu’au pire, les seuls pouvant compromettre mes aspirations de femme libre seraient ces barbus basanés. Or celui qui a refusé que j’épouse l’homme de ma vie représente notre Etat dit de droit : un consulat français.

« 1. A partir de l'âge nubile, l'homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. (…) 3. La famille est l'élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l'Etat. »
(Article 16 de la Déclaration universelle des droits de l’homme)

 

J’ai quatre grands frères. Arabes. Musulmans. Selon ce que cette société nous renvoie, je pensais qu’au pire, les seuls pouvant compromettre mes aspirations de femme libre seraient ces barbus basanés. Or celui qui a refusé que j’épouse l’homme de ma vie représente notre Etat dit de droit : un consulat français.

Il y a quelques années, j’ai rencontré un médecin syrien, exilé dans un pays limitrophe au sien, comme des millions d’autres. Il apprenait le français au centre culturel de l’Ambassade afin de poursuivre, dans le cadre du programme Campus France, son internat chez nous. Quant à moi, j’étais venue en Orient perfectionner mon arabe le temps de soutenir ma thèse. Un an avant de me connaitre, mon tendre avait cherché à rejoindre son oncle chirurgien en France, lequel avait proposé de le parrainer. Mais son visa étudiant avait été refusé et la loi autorisait la France à ne pas dire pourquoi. Son oncle aisé avait les capacités de financer son séjour. Tant pis pour lui, tant mieux pour les trafiquants de migrants dont le crime organisé tire sa clientèle des refoulés du visa. Car la plupart des réfugiés tentent la voie légale avant de se décider à lever les voiles. Mon beau s’est ainsi retrouvé bloqué dans ce pays voisin sans possibilité de rentrer en Syrie. Il avait en effet fui son université à cause des bombardements et, sans son statut d’étudiant, il n’y avait plus de dispense au service militaire. L’armée l’attendait à la frontière. Les mafieux, eux, rodaient autour de l’Ambassade de France, proposant leurs services aux désespérés. Mon mari a une fois refusé leur offre farfelue de franchir l’Europe via la Biélorussie en se faisant passer pour des campeurs espagnols. Dans ce point de non-retour, il pouvait subvenir à ses besoins dans le pays voisin grâce à son oncle et il se concentrait donc sur son projet Campus France. Du fait de la discrimination opérée par le Ministère du travail local envers les réfugiés syriens trop nombreux, il travaillait aussi - sans permis de travail - pour une autorité diplomatique qui lui épargnait les dénonciations. Mais les employés locaux jouaient de cette peur et le faisaient chanter à l’occasion. Il risquait l’enfermement dans un camp de réfugiés puis l’expulsion en Syrie.

Dans cette bulle à part nous nous sommes aimés, savourant les bonheurs simples, les amitiés communes et le soleil à volonté. Il ne se voyait pas en miséreux, petite chose fragile pour laquelle les ONG accourent et protègent. C’était juste une parenthèse – indéterminée certes – dans sa vie de classe moyenne supérieure. Comme exilé, il n’attendait la pitié de personne. Il ne se voyait lui-même pas comme un réfugié : il avait les mêmes vêtements, le même smartphone et le même ordinateur que quand tout allait bien. Il se sentait disons comme un touriste de passage qui se maintient en vie le temps nécessaire. Dans ce contexte, pour préparer notre projet d’union il fallait de l’organisation. J’avais eu des échos des procédures de mariage mixtes sans trop comprendre pourquoi elles mettaient si longtemps à aboutir. Nous avons donc anticipé l’attente en demandant une autorisation de mariage valable un an pour que cette marge de temps permettre de réunir nos proches - entre les siens exilés de toutes parts et les miens sur deux continents. Nous nous rendions, sereins, au consulat français pour l’entretien de capacité à mariage, sûrs que notre amour et compatibilité crevaient d’évidence. En effet, nous approchions tous deux la trentaine, tous deux étions docteurs et communiquant en trois langues (anglais-arabe-français). Je pensais, moqueuse, que les refus concernaient les cougars ménopausées et leurs gigolos ou les gros retraités adeptes de fraiches Asiatiques. Mais pas nous.

Après avoir été séparés dans deux bureaux, si j’avais su à quoi menait le questionnaire sur la réalité de notre couple j’aurais boycotté cet entretien humiliant et infantilisant. Je faisais confiance en l’administration française. Mais ici, mes réponses étaient reprises à la négative. On cherchait la faille. Comme les raisons de notre mariage. L’amour, l’envie de fonder un foyer étaient des raisons trop personnelles, modifiées par l’expression : « pression sociale ». En effet, pour vivre en couple dans un Etat islamique comme celui où nous résidions, il fallait être mariés. Le concubinage ou la colocation s’apparente à de la fornication condamnée à de la prison ferme. Les hôtels et propriétaires tolèrent cette mixité pour les Occidentaux mais pas pour les personnes aux noms à consonance arabe, alors que la loi est la même pour tous. Après plus d’une heure d’interrogatoire et le monde s’accumulant dans la salle d’attente du consulat, faute d’alternative présentée, nous avons dû signer un rapport biaisé, avec pour raison de notre mariage la pression de la société.

En comparant avec d’autres couples, certaines compatriotes en sont venues aux larmes devant les propos moralisateurs des agents fustigeant cette folie qu’est d’épouser un étranger. Elles ont signé cette même raison sur le rapport et leurs unions ont été acceptées. Mais leurs fiancés n’étaient pas syriens. Leurs pays ne crépitaient pas sous le feu de la guerre. Quand j'ai demandé à corriger ce passage, l'agente consulaire a refusé que je lui dicte ce qu'elle devait taper - alors qu’il fallait retranscrire mes dires. Mais cela, je ne peux le prouver, il n'y avait aucun témoin pour me protéger de ces abus. Ma seule revanche aura été de corriger devant l’agente ses fautes d’orthographe avant de signer son rapport. Rapport dont je n’ai pas eu la copie. Deux mois d’attente s’en sont suivis. Le verdict tomba – non sans mon insistance pour recevoir la réponse dans le délai régi de huit semaines : des indices sérieux amenaient à soupçonner une non-intention matrimoniale. Mon fiancé avait donc d’autres vues en tête. J’ai voulu prendre note de ces indices sérieux mais le Consul ne m’a pas reçue. Le dossier était renvoyé au Procureur de la République à Nantes qui prendrait la décision finale. Ici encore, la méprise de l’agente (qui a prétendu ne pas connaître l’adresse du Procureur alors qu’elle venait de me remettre un courrier du consulat qui la contenait) aura montré que Google est plus efficace pour informer les usagers. A ce stade de la procédure, face à sa réplique « votre droit est d’attendre deux mois de plus » la réponse du Procureur, j’ai compris grâce aux forums en ligne que je pouvais envoyer des témoignages et photographies à Nantes. En moins de trois jours, de peur qu’une décision ne soit déjà prise depuis Nantes, nos amis, voisins, colocataires se sont mobilisés et DHL a fait le reste avec leurs témoignages sur notre amour. J’ai finalement fait appel à la conseillère consulaire, qui s’est placée en médiatrice, afin de relancer l’équipe quant aux délais d’attente. Au final, grâce à la réactivité de nos amis, le soutien de la conseillère consulaire et la détermination de notre couple, le Procureur- qui ne nous a jamais croisés de sa vie et se basait sur le rapport négatif du consulat – a validé notre projet d’union. Le consulat a alors dû me remettre le certificat de capacité à mariage, valant certificat de célibat pour pouvoir me marier à l’étranger.

De cette expérience, à part une atteinte à notre vie privée par des questions poussées jusqu’à nous demander notre religion ou à nous faire la morale sur notre mode de vie, à part une insulte à ma dignité quant à mes capacités à séduire un homme par un argument autre que mon passeport rouge, je ne retiens rien. Et cette séparation des corps pendant le questionnaire, pour vérifier que nous nous connaissons bien, n’a eu d’utilité que de me mettre à la place d’Andie Macdowell quand elle épouse Gérard Depardieu dans Green Card. Dans un autre film, une fiancée syrienne passe des barbelés pour rejoindre son amant en Israël. Pour mon fiancé syrien, cela aura été des délais arbitraires et un ton condescendant impossible à prouver.

Dans ce drame amoureux, si l’on regarde à plus grande échelle ce mécanisme de sélection des bons couples mixtes, le gouvernement projette-t-il de limiter à la source la première cause d’immigration en France : le regroupement familial? Ce garde-fou du certificat de capacité à mariage est pour moi contraire au droit fondamental de fonder une famille. Quand bien même l’on voudrait se marier avec un clochard roulé en boule sur le trottoir. C’est notre choix, point. Quand bien même au bout de quelques mois. Je réponds « Carla et Nicolas ». Aussi, par principe de bientraitance et de bienveillance, les agents consulaires devraient se contenter de prévenir nos compatriotes des risques de déception amoureuse qu’est d’épouser un étranger tenté par l’émigration et expliquer les voies de recours (procédure d’annulation de mariage). Des témoins devraient assister à ce type d’entretien – non plus interrogatoire - car la ligne est fine entre d’un côté des vérifications formelles et de l’autre la violation de la vie privée, la familiarité, le jugement de valeurs. Pourtant à ce propos, quand les « expats » français se marient avec leurs concubins juste avant une mission à l’étranger - pour bénéficier des avantages familiaux - ici on considère qu’il y a intention matrimoniale, sans soupçon de visée économique. On ne fait pas non plus de leçon de morale aux nantis qui osent à leurs risques et périls financiers épouser des prolétaires.

Alors pourquoi se mêler de la vie sentimentale des couples mixtes ? Contrer l’immigration non choisie par tous les moyens. Je pensais que ma nationalité et les droits qui en découlent étaient mon héritage immatériel transmissible à mon partenaire de vie et au fruit de nos entrailles. Peut-être par peur de dissoudre cette nationalité, l’Etat s’attaquerait aux possibles héritiers indésirables. Le passeport rouge, c’est sa chasse gardée, sa prérogative. Après tout, quand on le renouvelle il faut le rendre. Il ne nous a jamais appartenu. Et dans des cas extrêmes, on peut nous le retirer si l’on est binational. Rien n’est acquis. Je ne me suis d’ailleurs jamais battue pour ce droit du sol qui est le mien. Mes parents ont fait des grèves de la faim dans les années soixante-dix, quatre-vingt pour le droit de travailler ici, pas pour la nationalité. Ce sont d’autres des siècles plus tôt qui se sont battus pour mon droit. Alors, que l’Etat me refuse une union avec un étranger – de surcroit réfugié de guerre - par peur d’une immigration de plus ou d’une dilution de cet héritage commun qu’est la nationalité, que l’on me traite ainsi entre quatre murs me fait ressentir que, droit du sol ou pas, je suis aux yeux de la France aussi misérable et insignifiante que mes ouvriers de parents dans leurs plus tristes années de labeur. En une génération, je ressens que nous n’avons monté ni en estime ni en respect. Et aujourd’hui, entourée de mon époux et de notre fils Raphaël - « Dieu guérit », tout finit par guérir - devant le poste de télévision, je ris. Je ris face à l’hypocrisie du gouvernement soi-disant sensible à la détresse des réfugiés alors qu’en parallèle il limitait fortement les visas en vue de demandes d’asile et les parrainages privés pour la réinstallation de ces individus.

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