Comment Marie Christine Verdier-Jouclas, députée LREM, défend-elle Laetitia Avia ?

Savoir-mentir, jonglage et maîtrise du discours en interview : Marie-Christine Verdier-Jouclas sur Radio Occitania le 13 mai 2020.

Les “scandales”, pour LREM (La république en marche), c’est comme les perles, ce mouvement/parti les enfile avec aisance et rapidité ; mais là où ça devient fort, c’est quand les scandales se superposent. Ainsi, tandis que l’exécutif tremble des genoux en anticipant le mouvement de contestation sociale ou encore les batailles judiciaires à venir en réaction à sa gestion de la crise “covid”, Laetitia Avia, députée LREM, présidente du bureau exécutif et porte-parole de LREM, se retrouve avec son propre scandale à elle (elle doit en faire des jaloux) suite à la parution d’une enquête journalistique sur son comportement vis-à-vis de ses collaborateurs et collaboratrices. Ce qui attire notre attention ici ce n’est pas tant ce scandale mais l’interview d’une député LREM - Marie-Christine Verdier-Jouclas - à Radio Occitania le 13 mai 2020, lors de laquelle elle est questionnée sur l’affaire “Laetitia Avia”. Une interview qui pourrait constituer un contre-exemple dans un cours de communication politique dans une école de commerce. Mais avant de décortiquer cette séquence, permettez-nous un petit récapitulatif du contexte. 

 

C’est quoi cette histoire ?

 

L’histoire est simple : Laetitia Avia, défenseure de la loi contre la « haine » sur Internet, s’est adonnée elle-même à une activité “haineuse”, utilisant des insultes et autres quolibets discriminants à l’encore d’une origine ethnique, d’une orientation sexuelle et des femmes d’après une enquête publiée par Mediapart ; rien que ça ! Dans l’ensemble, d’anciens collaborateurs et d’anciennes collaboratrices rapportent des faits étayant un comportement de harcèlement révélateur de l’intériorisation, par Laetitia Avia, de rapports de domination dans la hiérarchie sociale. Si la députée, caractéristique du “nouveau monde” dont s’est targué LREM - elle s’engage en politique en adhérant au mouvement d’Emmanuel Macron -, est relativement méconnue du grand public, elle semblait néanmoins avoir la confiance des cadres de son parti et de l’exécutif en ce qu’elle porte en ce moi de mai 2020 une loi contre les contenus haineux sur internet. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’elle faisait l’objet d’une couverture médiatique en raison de son comportement. En 2017, le Canard Enchaîné affirmait qu’elle aurait mordu un chauffeur de taxi. Le fait ne semble pas avoir ému outre mesure son parti politique ni le gouvernement, et depuis, comme le détaille un article de lesnumeriques.com, Laetitia Avia avait tenté de “nettoyer” sa page Wikipédia mentionnant l’information, (cette tentative malheureuse figure désormais, dans une mise en abime, sur sa bio sur wikipédia). 

Bref tout semblait aller pour le mieux pour la macroniste. Elle paraît à la lumière du soin qu’elle accorde à corriger son image publique, mais aussi son action comme député dans une majorité pléthorique où elle est parvenue à se distinguer de ses collègues en portant un projet de loi, bien rôdée aux us et coutumes de la classe politique française. Ce qui devait alors constituer une étape importante pour la parlementaire tourne au vinaigre depuis la parution de l’enquête de Mediapart, puisqu’elle est désormais discréditée - au moins auprès d’un certain nombre de citoyen-n-es qui ont suivi cette actualité. 

Comme bien souvent, et c’est cela qui nous intéresse, le ou la professionnelle de la politique prise la main dans le sac, préfère crier “c’est pas moi” plutôt que d’admettre immédiatement et sans détour son erreur. Laetitia Avia a dénoncé des “mensonges” et annoncé vouloir porter plainte. Pourtant, ce sont bien ces détours qui motivent notre réflexion. Marie-Christine Verdier-Jouclas - abrégée dorénavant en MCJV parce que c’est long à écrire - se montre solidaire de la version de sa collègue. Vous verrez comment la défense de Laetitia Avia, dans les réponses de MCJV aux questions visiblement dérangeantes du journaliste Martin Lom (pour écouter, c’est par ici, vous pourrez aussi lire la retranscription, essaimée au fil de notre billet), s’apparente à une valse, un jonglage des mots. Déstabilisée, la député ne semble pas maîtriser ce cadre. Retour sur une interview en trois temps.

 

Temps 1. Décrédibiliser Mediapart : la contre-attaque de MCJV

 

“_ Martin Lom : Comment finir cette interview sans évoquer l’article de Mediapart publié hier soir, cinq anciens collaborateurs parlementaires de Laetitia Avia, députée de Paris, ont témoigné de leur expérience au sein de l’équipe de votre collègue ; ils décrivent une ambiance de terreur au travail, ils dénoncent aussi, preuves à l’appui, des messages à connotations sexistes, homophobes et racistes (...) vous personnellement comment avez-vous réagi à la vue de ces messages ?

_ Marie-Christine Verdier-Jouclas : Alors, franchement… ‘fin… Mediapart… voilà. Mediapart. Je… je… je ne comprends pas… je je suis… atterrée parce que, je rejoins complètement ce que dit Laetitia Avia, ce n’est que mensonges. Et je ne comprends pas qu’on puisse laisser euh… sortir ce genre de choses. C’est comme y a pas longtemps, où Mediapart a affiché euh, comme quoi il fallait destituer euh, Macron, avec des mots très violents. Mais enfin, je veux bien… la liberté euh… de la presse. Et heureusement que nous l’avons, et heureusement que nous avons des libertés, mais à un moment donné, je rejoins Laetitia, je pense que par rapport à ce journal, il y a de l’acharnement complet contre Macron, contre le gouvernement, et contre les députés de la majorité.”

 

Ce qui saute à l’appareil auditif ici, c’est que la première réaction de MCJV est l’attaque. Curieux non, quand on veut défendre ? En fait pas tant que ça quand on croit l’adage populaire, “la meilleure défense c’est l’attaque”. Par ailleurs, cette attaque a un autre objectif que la défense elle-même ; il s’agit de décaler la discussion (vous savez, comme quand on essaie de détourner l’attention d’un enfant qui fait un caprice ou pose une question dérangeante). Une technique facile mais efficace, mais on le verra le journaliste est loin d’être idiot. Au lieu de se prononcer immédiatement sur le scandale, MCJV préfère déplacer la réflexion sur Mediapart. C’est une technique vraiment classique répétons-le ; à quoi bon répondre à une attaque quand il suffit de discréditer d’emblée celui qui la porte ?

Les expressions et mots utilisés par la députée du Tarn le montrent clairement. Alors que Martin Lom cite les propos rapporté dans l’enquête de Mediapart, MCJV répond “mensonges” et parle d’’un “acharnement complet”. Elle disqualifie le problème avant même de l’aborder. Et puis au passage, si ça permet de filer une gifle aux médias, pourquoi s’en priver maintenant que les poignets sont échauffés. MCJV taloche le coeur du problème : "je veux bien… la liberté euh… de la presse” ; ah la fameuse liberté contestée de celles et ceux qui l’utilisent librement. Rien ne vaut le paradoxe d’une liberté sous contrôle. Par une pirouette classique, la députée rappelle "heureusement que nous l’avons [cette liberté de la presse]”, mais pour signifier que le trop est l'ennemi du bien, trop de liberté tue la liberté ; ou, pour le traduire de manière cynique, la liberté des contre-pouvoirs n’est bonne que tant qu’elle n’est pas trop contre. Vous l’aurez compris, nous jugeons sévèrement cette attitude qui à notre sens nuit à la démocratie.

Plus encore, et pour achever la bête immonde Mediapart, MCJV manifeste l'effarement, l'incompréhension de celle qui ne comprend pas le souci, un peu comme quand un flic vous arrête après une infraction et que vous feignez la surprise “je ne vois pas ce que j’ai fait madame” : “Je… je… je ne comprends pas… je je suis… atterrée”, “Et je ne comprends pas qu’on puisse laisser euh… sortir ce genre de choses”, “Bah écoutez euh… je je… franchement je suis euh mais euh… je suis, vraiment éh médusée par rapport à ça”, “je ne comprend pas”. Cette manière de procéder est amusante, quoique modérément efficace ; c’est la posture du lapin immobilisé par les phares d’une voiture en pleine nuit, sauf que ce lapin là, sait très bien que les phares ne l’effraient pas. L’effarement et l’absence de compréhension ont pour mission de rendre le travail de Mediapart absurde voire dangereux. Cela donne aussi corps à la version de Laetitia Avia, en sous-entend que l’enquête du média n’est pas crédible pour MCJV qui la connaît comme député du groupe LREM. Sauf qu’en insistant autant, comme s’il était question d’un sujet aussi grave que le meurtre par exemple, MCJV nous montre toute l’étendu de son jeu d’acteur lapinesque.  

 

Temps 2. L’heure du jonglage : faire tourner sa langue 30 fois avant de parler

 

_Martin Lom : Donc vous ces messages je vais en lire 2 « on a voté l’amendement des PD », « ça sent le chinois ». Il y a également eu un message sur la longueur d’une robe de votre collègue Aurore Bergé, ce sont des choses très concrètes. Donc ces messages ne vous ont rien évoqué ?

 

_MC.VJ : Mais non moi je n’ai jamais vu ces messages. Je sais pas comment il faut que je vous le dise.

 

_ML : Vous n’avez pas lu l’article de Mediapart ?

 

_MC.VJ : Non mais si, mais je veux dire je n’ai jamais eu connaissance de ces messages. Moi, je sais je sais pas si c’est des messages qui sont euh… euh…  vrais ou pas vrais. Enfin je je…”

 

Les professionnel-le-s de la politique sont parfois ridicules dans leurs communications ; comme ces mauvais clown qui n’amusent plus personne. Les deux partagent aussi un goût prononcé pour le jonglage, sauf que les balles sont remplacés par les mots. On va voir ça tout de suite, mais notons d’abord que MCJV se piège. Alors que Martin Lom lui demande “Donc ces messages ne vous ont rien évoqué ?”, elle répond sans hésitation : « Mais non moi je n’ai jamais vu ces messages. Je sais pas comment il faut que je vous le dise. » Toute perche tendue… le journaliste, malin, lui demande ensuite si elle a lu l’article. A partir de là les hésitations et les incohérences s’enchaînent dans son discours car elle prend conscience qu’elle ne peut pas contester la teneur de l’article de Mediapart sans l’avoir lu, ça ne se fait pas quand même. Cependant les exemples donnés dans l’article sont tellement parlants, comment faire comme si ce n’était pas choquant, ni même possiblement le cas puisque les preuves avancées par Mediapart sont convaincantes - Mediapart montre des captures d’écran-. MCJV doit-elle dire que c’est un montage ? C’est quand même risqué. Sa réponse est donc la suivante : « Non mais si », c’est-à-dire non je l’ai lu, mais si j’ai raison, Mediapart a menti.

Ensuite c’est le moment d’entamer la valse. Mettons-nous encore dans sa peau. Quel mot choisir pour ne pas trop se mouiller mais en même temps attaquer Mediapart, mais en même temps défendre sa collègue et donc soi-même, mais en même temps ne pas paraître pour une stupide ou une menteuse ? Cela donne des phrases étranges du type : « si c’est des messages qui sont euh… euh… vrais ou pas vrais ». Le choix des mots n’est pas trop mauvais, puisqu’elle laisse la porte ouverte - « vrai »-, tout en gardant la possibilité affirmée que Mediapart ait diffusé de fausses preuves - « ou pas vrai » -. L’interview est toujours plus difficile pour MCJV, tant et si bien que le journaliste doit l’orienter pour qu’elle complète sa réflexion.

Mais le jonglage continue ! Parce que le journaliste, décidément bon, veut savoir si elle pense que les messages sont vrais ou pas : « Bah écoutez euh… je je… franchement je suis euh mais euh… je suis, vraiment éh médusée ». Le piège se referme, il faut qu’elle prenne position maintenant à cause des bonnes questions du journaliste. Mais comment ne pas trop se mouiller quand même ? C’est ça la solidarité du jeu politique, on reste concurrent et il faut, quoi qu’il arrive, s’en sortir, les rats quittent toujours le navire en politique, même au milieu de l’océan. On va peut être verser dans la surinterprétation mais MCJV refuse une fois de prononcer le mot “vrai”, comme pour se prémunir, comme si elle sentait qu’elle faisait une erreur : “si ces messages sont”. MCJV cependant finit par reprendre le contrôle de son discours, comme si elle prenait confiance.

 

Temps 3. Lapsus ou langue de bois : nier et faire bonne figure.

 

_ML : Vous remettez en question peut-être la véracité de ses messages publiés dans l’article de Mediapart ? 

 

_MC.VJ : Bah écoutez euh… je je… franchement je suis euh mais euh… je suis, vraiment éh médusée par rapport à ça. Je ne comprends pas parce que si ces messages sont, moi je n’ai jamais eu connaissance de ces messages, je n’ai jamais vu ces messages. Et je peux vous dire qu’on a plein de boucles, qu’on communique énormément sur les boucles, je n’ai jamais vu un message de ce type là. Jamais. En trois ans. Jamais. Par contre, si si effectivement ces messages existent parce que je peux pas dire que… ‘fin pour moi c’est faux. Mais après il faut apporter la preuve. Donc je me garderais bien de de dire que… que… que c’est faux je n’ai pas de preuve. Mais si ces messages existent, il faut les condamner immédiatement. ‘Fin, je veux dire aujourd’hui on a voté justement euh une loi et elle va repasser pour euh… être actée définitivement, contre des propos haineux, des insultes, etc. sur les réseaux sociaux. Mais c’est pas que sur les réseaux sociaux, c’est sur.. je veux dire c’est partout. Donc si c’est message ont vraiment circulé, mais c’est inacceptable et inadmissible.”

 

Passés ces instants, le discours de MCJV gagne en fluidité pour malheureusement devenir le gimmick triste d’un robot cassé ; les répétitions remplacent les hésitations : “c’est faux” - deux fois-, “jamais” - cinq fois -, “si” - quatre fois… L’idée aurait pu être formulée très simplement comme suit : “Je pense que Mediapart ment, et que Laetitia Avia est victime, mais si ces propos s’avéraient authentiques, il faudrait les sanctionner”. Mais bon hein ho ! On devient pas députée pour prendre la parole sans en abuser. 

Et l’abus se manifeste par lui-même quand c’est MCJV qui faute par un lapsus : “Donc je me garderais bien de de dire que… que… que c’est faux je n’ai pas de preuve” ; vous l’aurez compris, elle aurait du dire “que c’est vrai”. Ce lapsus n’est peut-être pas si marquant que ça puisque, comme son discours tournant en rond comme un chien chassant sa queue, elle reprend ce qu’elle prononce deux phrases plus tôt, “pour moi c’est faux”. Malgré tout, et sans tout réduire aux phénomènes inconscients ou voir la vérité vraie dans ceux-ci, les lapsus, même à moitié, ont cela d’intéressant qu’ils révèlent en partie ce que la personne discourant ne peut ou ne veut exprimer clairement. Dans un sens, le jonglage des mots discuté plus haut correspond à cette idée centrale ; les individus ne peuvent maîtriser entièrement leur discours et laisseront échapper, de manière non-intentionnelle, des bribes de leur conflit interne.

Pour aller plus loin sur cette question de la maîtrise du discours, évoquons la défense la principale intéressée. Laetitia Avia a pu faire entendre ses arguments sur Twitter [Dans un fil publié le 12 mai] et dans une interview [Le 13 mai à Sud radio]. On passera rapidement sur la communication twitter puisqu’il faudrait être sacrément secoué pour mettre des hésitations dans un gazouillis. Dans un thread, la députée recourt au même procédé que MCJV en s’attaquant directement à Mediapart : “accusations mensongères et incohérentes”, “manipulation honteuse”, “tableau mensonger”. Procédé aussi présent lors de l’interview : “accusations mensongères”, “accusations qui sont euh… incohérentes”, “des messages à caractère privés sont complètement déconnectés… euh… de… leur contexte”, “sont manipulés… à des fins aujourd’hui… de d’affaiblir ce texte que je porte aujourd’hui”. On le voit là, les hésitations sont présentes mais on est loin du défilement de “euh”, de la parade du cirque effectuée par sa collègue. Peut-être est-ce parce que son avenir politique est en jeu, et qu’à ce moment là, comme un animal protégeant sa vie, on est prêt-e à tout pour s’en sortir. la différence peut aussi résider dans un manque de préparation de MCJV à cette interview, ou tout simplement à une moindre maîtrise de l’interview. Pour autant, le discours de LA est moins confus, plus assuré et sans nuance ; Mediapart a menti et “je dépose plainte” pour vraiment montrer que ce méchant titre de presse a bel et bien menti. 



Si les stratégies de défense de MCJV sont identifiables et classiques - l’attaque et le déni principalement, nous essaierons de continuer de les chroniquer -, son manque d’aisance pendant cette interview l’est moins. Preuve supplémentaire pour étayer ce jugement : l'intéressée elle-même n’a pas relayé son interview sur Radio Occitania sur les réseaux socionumériques, ni même sur son site internet. Un rapide coup d’oeil permet pourtant de voir que ses passages TV/Radio et interviews presse font l’objet d’une communication de MCJV.  Plusieurs facteurs peuvent être avancés pour expliquer ce raté : le rôle du journaliste - percutant -, un manque de préparation de MCJV ou plus largement de maîtrise de l’interview politique. Contrairement à François de Rugy par exemple au moment du “HomarGate”, ou encore à François Fillon en 2017 qui maintenaient leur version des faits vaille que vaille, il est possible que Marie Christine Verdier-Jouclas n’assume pas - encore complètement - sa mauvaise foi dans pareilles circonstances.



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