"La langue parlée, c’est du corps qui parle"

« J’écris dans l’écoute » « La langue, c’est du corps. La langue parlée, c’est du corps qui parle »

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"J’écris dans l’écoute. Cette œuvre de grande taille est d’abord une rupture. Bingo : qu’on l’aime ou pas, on retient son nom. C’est le style qui choque, très anti-conventionnel. Mais qu’est-ce que c’est. Et en plus c’est immense. C’est une provocation inacceptable. Rien ne tient. Tout est en lévitation. C’est considéré comme l’an un. Ça va jouer sur l’impact émotionnel. Il faut des rythmes, des courbes, du mouvement, de la dissonance. La langue, c’est du corps. La langue parlée, c’est du corps qui parle. Du corps animal. La langue va chercher dans des coins où on ne va pas souvent, comme si l’inconscient se créait dans les rues. C’est un peu comme ma démarche. La langue est parquée dans un zoo, langue animale. Vous entrez dans une grotte. En Sibérie, l’âme se trouve dans le nez et perdre son visage c’est perdre son âme.  Les sources, les premiers éléments, ce sont les cinq sens. Et la respiration. J’écris dans la manière de composer, dans les reprises, dans les portraits réalistes en transformation. J’écris dans la première pierre qu’est l’image. Cette femme qui avance, qui emporte la foule derrière elle, profondément inscrite dans l’inconscient, opposée à l’industrie institutionnelle, cet homme chevauchant un squelette, avec l’idée de faire cavalier seul clairement représentée. J’écris dans la sculpture sur glace, de jour comme de nuit, dans l’art de la vannerie japonaise muée en objet sans utilité — imaginez : des centaines de personnes quittent leur vie de tous les jours, ils sont coupés du monde, filmés en permanence ; aujourd’hui l’institut a été détruit mais l’expérience continue, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre —, j’écris dans l’énergie de l’institut détruit. Parfois ce que je fais sans me soucier du résultat est meilleur que ce que je fais en essayant d’être parfait. Peut-être oui oui, peut-être bien. Pendant la réalisation, on change de cible. Et au final, tout sera peut être mis à la poubelle, mais je ne regrette rien, pas une seconde. J’écris devant le public, en direct. C’est libre, j’ouvre une porte où des choses que je ne contrôle pas peuvent arriver. C’est une manière de montrer aux gens. C’est intense. Transmettre, c’est une manière de travailler encore. J’écris dans le fécond, dans le très naturel, dans la langue animale retrouvée, parquée, dans le corps avec sa pertinence. Il faut aller chercher dans toutes les images qu’on a produites depuis la préhistoire, en passant par toutes les époques, en allant d’un endroit à l’autre, et je ne sais pas, je ne sais pas si ça pourra jamais être fini. Immontrable. Hors scénario. En recul. J’écris dans les coulisses. Des gens mis au ban, en marge de la société, s’expriment. C’est un mouvement complexe, des gens ordinaires, c’est quand même magnifique. Ce qui est fascinant, c’est que le très simple montre le très compliqué. C’est la culture. C’est politique. Ça nous empêche de renoncer à être transporté vers un monde qui nous est inconnu. Populaire. Accessible. J’attache beaucoup d’importance à l’observation. L’observation témoigne d’un engagement profond envers son environnement. C’est regarder de manière plus utile. J’ai pris conscience que j’avais perdu le contact, mais ça n’a pas toujours été le cas. Il y a une chose étrange, quand on vit et qu’on travaille on a rarement le sentiment d’être entouré de marées, de langues, de drames corporels, d’incidents, de commerces, d’espaces désincarnés qui dépassent les lois de la nature, de coupures. La cause de la panne ? Un câble rompu. On a besoin de câbles. Il ne suffit pas de prendre en photo un câble, il faut y ajouter un acte. Un acte poétique. J’écris les cours d’eau qui ont débordé. Je soulève des points d’interrogation. Je voudrais exécuter quelque chose qui parle sous cet angle. Et qui a figuré sur des cartes anciennes. Qui a été rayé de la carte. La disparition des îles. Ce qui aurait pu arriver. Il faut soulever ce sujet, le remonter à la surface. Le laisser là. Le revêtement se dépose, ça prend une texture. C’est complètement influencé par la morphologie du monde. Il faut pouvoir parasiter l’espace public. Je propose un décor en trompe-l’œil, bien connu pour sa résistance. J’expose les différentes façon d’agir. L’unité manque. C’est justement une tentative de tout rassembler. Venez quand même avec moi et attendez de voir ce qui va se passer par la suite."

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