(le flanc de l'éléphant est un mur, sa défense une lance et sa trompe un serpent)

"rhizomique, économique et commercial, sensible, intellectuel, sociétal, anthropologique, historique, politique"

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Ce matin les cloches sonnent pour la messe médiévale. Je n'ai pas besoin de me déplacer pour imaginer les silhouettes, les collants, les tabards, manteaux, tuniques, mitaines, poulaines et cottes de mailles, couronnes de fleurs dans les cheveux, touailles, guimpes et tourets, bourses de cuir à la ceinture, robes de toiles ou de soie damassée, bijoux symboliques, héraldiques, je fais confiance à mes contemporains bien nés et/ou de classes moyennes pour développer une énergie considérable à coudre ou louer des costumes. C'est un moyen-âge d'apparat-d'apparence, un parc à thème avec ses goodies d'épées en bois en vente pour les enfants, walt-disney à la cathédrale, une fiction. On pourra trouver ça charmant. Se dire que c'est une métaphore, parce qu'après tout la vie est costumée. Lors des dernières commémorations (Trump était là), à l'aube, un prêtre est venu bénir la mer. Ça partait d'un beau geste, même si bien sûr ça survolait sans trop de dommages les décisions d'empêcher des bateaux de sauvetage d'accoster, les décisions légales, juridiques, institutionnelles, de laisser se noyer les noyés. Mer bénie, toujours tu chériras la mer. Ces jours-ci la baignade est interdite ("Des taux inhabituels de bactéries de type escherichia coli ont été détectés dans la journée de jeudi" / "l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer -Ifremer- compte plus de sept mille tonnes de déchets déversés chaque jour dans les océans"), alors on ne se baigne pas. On prend des notes. On écoute, on regarde. On observe les gens et les costumes d'époque, on esquisse des gestes superstitieux pour se préserver des orages. Une autre façon de se protéger est la construction de compartiments étanches : la fête costumée est un de ces compartiments, les taux et pourcentages en sont un autre, on peut caser dans différents compartiments l'effacement des ruisseaux sur les cartes IGN pour faciliter l'épandage de substances toxiques, les ministres qui selon certains journalistes "gagnent en autorité" en donnant des ordre illégaux, l'anniversaire d'une école créée par une héritière investie dont le nom du grand-père est gravé sur un poignard des Jeunesses hitlériennes, etc.

"Je pense que l’art ne résonne qu’à l’échelle artistique", dit quelqu’un qui compartimente nettement, et si ça se trouve ce quelqu’un aime l’art, mais l'art à part, l'art bien propre qui n’influence pas le quotidien, l'art installé dans les limites de ses frontières étanches. La pensée compartimentée est mon ennemie. Chaque sujet est tentaculaire, rhizomique, économique et commercial, sensible, intellectuel, sociétal, anthropologique, historique. Chaque sujet est politique. C'est bien pratique les classements. Classer permet de respecter l'organisation du réel sans le faire tanguer. Si on commençait à penser que le mouvement Dada a encore des choses à dire aujourd'hui, que Claude Simon et Marguerite Duras sont hautement politiques, quel désordre ce serait. Désordre, c'est le titre du dernier livre de Leslie Kaplan, et il est politique, tout comme était déjà politique Chaussures de Nathalie Quintane, tout comme est politique L'Ordre du Jour d'Éric Vuillard. Qu'est-ce qu'on regarde et comment : c'est politique. "Ils séparent nature et culture, individu et société, raison et passion, ordre et désordre alors qu'il faudrait les lier en une complémentarité antagoniste. Ils ne peuvent concevoir que des antagonismes soient complémentaires ou que des complémentarités soient antagonistes." dit Edgar Morin. Il y a l'histoire des "aveugles et de l’éléphant" : chacun d'eux touche une partie de l'animal et la décrit selon ce qu'il estime être juste (le flanc de l'éléphant est un mur, sa défense est une lance et sa trompe un serpent). L'éléphant a non seulement disparu, mais il n'a jamais existé. Pour (re)trouver l'éléphant dans son entièreté, pour éviter qu'il soit gommé par nos perceptions trop friables, il faudrait reculer, mettre en commun nos sens compartimentés, nous faire confiance, englober, aplanir et enjamber les frontières, les limites rassurantes des déguisements et des totems. Quand le dernier humain utilisera la "dernière goutte de pétrole pour faire frire le dernier rat", les classements rassurants tomberont d'eux-mêmes (oh comme j'aimerais écrire un "si" au lieu d'un "quand" dans cette phrase).

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