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Billet de blog 13 juin 2018

Nous sommes tou·te·s des #DamesDeFraises

Depuis quelques semaines, les saisonnières marocaines en Espagne, celles qu’on nomme plus facilement les « fraisières » (Catherine Castro, 2011), les « mouimates » (Hicham Houdaifa, 2008), ou les « dames de fraises » (Chadia Arab, 2018), sortent de l’ombre avec des affaires sombres d’agressions sexuelles. Une marche de soutien est prévue le 17 juin 2018 à Huelva, en Espagne.

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La mise en lumière de ces agressions, révélées par des journalistes allemands, espagnols et marocains, et confirmées par la première arrestation qui a eu lieu ces derniers jours remet en question tout un système de deal théoriquement bien huilé et réfléchi en amont : des femmes contre des fraises.

Tout a commencé fin des années 2000 lorsque l’Espagne et le Maroc, à travers une idée qui peut sembler originale, ont décidé de mettre en place un échange économico-migratoire. C’est ce qu’ils ont appelé la migration circulaire. Il s’agit d’un programme dit « éthique », qui devait satisfaire les deux pays : répondre à un besoin de main d’œuvre ponctuel en Espagne tout en luttant contre l’immigration clandestine, et en apportant des devises pour le Maroc. Le ministère de l’emploi de ce dernier pays réalise, via l’ANAPEC (Agence Nationale de promotion de l’emploi et des compétences) tout le recrutement et l’accompagnement du côté marocain. En Espagne, c’est la mairie de Cartaya qui s’en charge par le biais de la FUTEH (Fundacion para trabajadores de extranjeros en Huelva), qui accompagne cette migration circulaire des Marocaines dans la province de Huelva. Cette fondation a dû fermer ses portes en 2012 suite à l’arrêt des financements par l’UE. Mais des milliers de Marocaines ont continué à partir chaque année pour une saison, malgré les nombreuses difficultés.

L’échange de bons procédés entre les deux Etats pose la question de l’« éthique » de ce programme. En effet, cette politique migratoire circulaire est doublement discriminante, car d’abord elle est clairement sexuée. Elle ne s’adresse pas aux hommes. Elle se limite aux femmes et les oblige à avoir des attaches familiales, conditions qui imposent – du point de vue du programme – le retour de ces femmes au Maroc. Le droit à la mobilité est remis en cause puisque les employeurs ont à leur disposition des migrants uniquement au moment où ils en ont besoin tout en les payant au minimum, et tout en négligeant les charges sociales (retraite, chômage, etc.). C’est déjà ce qu’Abdelmalek Sayad (1977) observait dans le premier âge de l’émigration concernant les hommes algériens qui venaient seuls en France pour travailler et que, d’une certaine manière, on ne se donnait pas la peine d’« intégrer ».

Mais là, il s’agit ici seulement de femmes. Et pas n’importe lesquelles !

En effet, derrière les accords entre les Etats, il y a des mères en grande précarité et pauvreté, majoritairement originaires du milieu rural, non scolarisées pour la plupart, laissant enfants et parfois maris au Maroc. Il s’agit très souvent des femmes parmi les plus fragiles du pays, des veuves ou divorcées. Ces saisonnières en Espagne sont soumises à de nombreux rapports de pouvoir qui s’inscrivent dans un continuum allant du pays d’origine au pays de migration. Dès le Maroc, les hommes de l’entourage de ces femmes sont en général considérés comme dominants dans une société marquée par un sexisme quotidien. En Espagne les chefs des exploitations sont en grande majorité des hommes « blancs », de nationalité espagnole. Une triple domination intervient et favorise l’exploitation de ces saisonnières : la nationalité (des Marocaines et des employeurs espagnols), le sexe (des femmes saisonnières et des hommes employeurs), la classe (des ouvrières agricoles et des entrepreneurs agricoles), et un contexte post-colonial qu’il ne faut pas négliger entre deux pays. Cette imbrication de rapports de domination minimise la parole des principales concernées, qui sont soumises à la mondialisation économique qui implique leur pays (le Maroc) et ses relations avec l’Europe. Leur parole est mise en doute. On les menace d’expulsion si elles osent parler, résister ou lutter contre la violence qu’elles subissent, dans un contexte de silence assourdissant de la part des Etats, qui sont pourtant à l’origine du départ de ces femmes.

Au Maroc, il existe un déni des agressions sexuelles contre ces saisonnières, difficile à saisir. C’est la parole des principales concernées, des victimes, longtemps confisquée, qui est mise en doute. Cela remet en question la politique migratoire circulaire et l’engagement du pays dans des échanges bi-nationaux, sans pouvoir être dans la possibilité de protéger ces citoyennes à l’étranger.

En Espagne, après avoir longtemps ignoré ces agressions[1], le 25 mai le bureau du procureur de Huelva travaille en étroite collaboration avec le Conseil de la justice andalou et une ONG pour connaitre la vérité. La Guardia Civil et l’inspection du travail se sont saisies du dossier, afin de clarifier cette situation et d’arrêter les potentiels harceleurs ou agresseurs de ces femmes. Ces violences apparaissent dans un contexte espagnol où les rapports femmes-hommes restent violents. 12,5 % des Espagnoles auraient déjà été victimes de violences conjugales, selon une étude du ministère de la Santé. Les agressions des Marocaines s’inscrivent dans ce contexte de violences envers les femmes en Espagne. Sans oublier un contexte international qui libère une partie de la parole des femmes avec les campagnes #MeToo aux Etats Unis (Moi aussi), #BalanceTonPorc en France, #Cuéntalo en Espagne (raconte-le), qui encouragent les femmes à dénoncer et à raconter leurs expériences d’agression sexuelle ou d’harcèlement.

Pour les dames de fraises, plus qu’une migration circulaire, il s’agit d’une véritable « migration de survie », pour reprendre la formule de Saskia Sassen (2010). Et pour revenir l’année suivante, elles doivent travailler de manière la plus consciencieuse, docile et soumise possible tout en restant silencieuse. Taire leur condition de travail, taire leurs revendications syndicales, taire leur douleur de la séparation avec leurs enfants, et taire aussi et surtout les abus sexuels dont certaines ont été victimes. Aujourd’hui ces affaires éclatent au grand jour, mais qui nous dit qu’elles ne seront pas encore une fois de plus doublement maltraitées. Maltraitées, car le moindre soulèvement, est synonyme d’expulsion, et de retour au pays d’origine, sans aucune certitude de revenir l’année suivante. En Espagne, dès qu’un conflit surgit, la migrante est réexpédiée chez elle, expulsable et jetable à tout moment. C’est aussi ça la migration circulaire, une migration choisie, choisie dès le pays d’origine, mais choisie aussi en Espagne, où on ne garde que les « meilleures », les plus rentables, les plus dociles, les moins revendicatives, les plus obéissantes.... Celles qui ont osé parler, vont-elles pouvoir revenir tranquillement au Maroc, et repartir l’année suivante en Espagne?

Cette violence universelle faites aux femmes prend la forme d’une violence symbolique, économique, sociale, politique, qui s’est longtemps conjuguée d’un silence pesant imposé aux femmes, et d’un silence de la part des Etats.

Des femmes ont peur de parler, peur de rentrer, ont honte et peut-être peur des réactions de leur famille, peur de ne pas revenir l’année suivante. Violences sexuelles s’imbriquent à la violence du non-droit à la libre circulation. Les travailleuses (ou les saisonnières) touchées par ces processus ont besoin d’être écoutées, défendues, qu’on leur rende justice en Espagne. Elles ont besoin d’être accompagnées, soutenues et réhabilitées dans leur parole au Maroc. Elles ont besoin tout simplement qu’on leur rende leur dignité. La reconnaissance de cette parole doit être entière, sans aucune suspicion, ni punition. C’est justement l’objectif de cette tribune : une sororité féministe et migrante pour que ces Dames de fraises retrouvent pleinement leur dignité tout au long des espaces qu’elles traversent.

Cette tribune est ouverte à signatures en envoyant vos coordonnées au mail suivant : damesdefraises@gmail.com

[1] Dès juin 2010, deux journalistes (Jeronimo Andreu et Lydia Jimenez) d’El Pais en faisait état dans un article intitulé « victimas del oro rojo » avec une plainte de plusieurs Marocaines et Polonaises qui se plaignaient d’abus sexuels de leurs patrons espagnols.

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