L’énergie de la mer doit être soutenue

Nos vies ont un impact indéniable sur l’environnement. Produire de l’électricité en mer fait débat. C’est innovant, en France, et finalement assez normal. Gardons nous bien de donner de grandes leçons, ou d’exprimer des conservatismes mal venus. La mer est la mère de toutes les humilités et c’est plutôt comme cela qu’il faut appréhender ce dossier compliqué !

L’intelligence, c’est le doute. C’est pourquoi je me garderai bien de porter de grandes certitudes. Mais le minimum d’esprit critique impose de regarder les alternatives quand on commente un projet. L’article de Laurent Mauduit paru dans Mediapart ce lundi 19 octobre 2020 sur le projet d’Ailes Marines pour le développement de l’éolien en mer ne peut laisser sans réagir. C’est visiblement un excellent travail d’investigation. Cela dit, même l’excellence journalistique ne doit pas permettre de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ou, tout au moins, il s’impose de porter un minimum de contradiction dans l’expression d’une telle opinion à charge et sans contraste, ou mise en perspective, véritable.

Aujourd’hui le nord de la Bretagne est principalement alimenté en électricité nucléaire produite à Flamanville, située à plus de 250 kilomètres de Saint-Brieuc. Nonobstant le coût, énergétique et environnemental du simple transport de cette énergie, nous savons bien que le vrai coût du nucléaire, et de ses déchets, nous échappe complètement. Nous laissons aux dizaines de générations futures le soin de les stocker et, éventuellement, de les traiter ... Combien ça coûte vraiment ? On ne sait pas. Tout simplement.

Une autre chose que nous connaissons moins bien que même la surface de la Lune, c’est le fond de nos mers et de nos océans. Comment fonctionnent-ils ? Quels sont les cycles du poisson ? Quel est l’impact véritable des activités de pêcheries côtières et hauturières ? Notre société contemporaine commence à peine à ouvrir les yeux. Nous sommes de jeunes étudiants en maternelle qui mesurons à peine les conséquences de nos actions sur la planète. C’est la modestie qui doit s’imposer à nous. Avant tout.

Dans ce contexte incertain, nous avons partagé des ambitions. La France s’est engagée à respecter des objectifs de production d’énergie renouvelable. C’était bien la moindre des choses. La notion de mix-énergétique et été inventée. Il faut la mettre en oeuvre. Un des premiers projets concrets, néanmoins très en retard sur nos voisins européens, concerne la baie de Saint-Brieuc. 62 éoliennes en mer sont prévues. C’est l’équivalent de 450 éoliennes à terre ! Cette technologie, désormais mature au niveau européen, offre indéniablement les meilleures promesses de production énergétique, avec des conséquences environnementales et humaines minimales, pour une électricité produite en proximité. C’est factuel.

À ce propos, il va bien falloir se résoudre à un constat nécessairement résiliant. Toutes nos activités humaines ont un impact sur l’environnement. Il faut donc toujours prévoir d’éviter, de réduire et de compenser les conséquences de ce que l’on entreprend. On pourrait rajouter qu’il faut aussi mesurer les impacts, au fur et à mesure, de l’exercice de toute activité. Ça parait logique ? C’est pourtant très nouveau. Pour l’éolien offshore, il est prévu que l’entreprise provisionne le coût du démantèlement de ses machines à la fin de leur exploitation. C’est inédit autant que nécessaire. Imaginer qu’une telle contrainte soit appliquée aux forages pétroliers, aux mines de charbon, aux pipelines de gaz et ... aux centrales nucléaires, relèverait de la science fiction ! Autre exercice qui force l’humilité, la France est en retard, très en retard, sur d’autres pays comme l’Allemagne, les Pays Bas, le Danemark, le Royaume-Uni, ou encore l’Espagne ! Pas étonnant que nous ayons du mal à décrocher des appels d’offres européens. Oh non, pas à cause de magouilles. A cause d’un manque de compétences. C’est difficile à admettre, mais pourtant très vrai.

C’est écueils, je me permets d’en parler, parce que j’ai administré des Collectivités Locales pendant 12 ans, en étant Maire de Paimpol et Vice-président du Département des Côtes d’Armor. J’ai pu témoigner, dans cette période longue et passionnante, du niveau d’incompétences dans lequel nous naviguons. La vérité est que nous payons, aujourd’hui, des bureaux d’études environnementaux, des universités, des centres de transfert et des organismes professionnels, avec nos impôts, pour qu’ils développent une connaissance que nous n’avons pas. C’est bien, mais ce n’est qu’un timide début sur la voie du développement d’activités vertueuses pour l’environnement et, de fait, pour nous même. Prendre l’argent des entreprises qui investissent, des financiers qui prennent des risques, est quand même plus pertinent ! A partir du moment, bien sûr, où la fiscalité est prélevée pour défendre l’intérêt général.

A ce propos, mon expérience personnelle et professionnelle illustre aussi la réalité de la gestion du Domaine public Maritime en France aujourd’hui, et de la façon dont certaines sommes sont “prélevées”. Créateur d’une entreprise dans la culture d’algues à Lézardrieux, dans les Côtes d’Armor, projet innovant développé en 2008, j’ai connu les conservatismes et les méthodes de certaines organisations de pêcheurs. Fraîchement sortis des bancs de l’école, nous sommes arrivés avec deux associés pour développer la culture des végétaux marins. Nous avons pu installer, après 18 mois de procédures et d’immenses difficultés administratives, une première filière de test au large de Loguivy de la Mer. Elle a tout simplement été détruite une semaine après ... Nous étions pourtant légitimement locataires du Domaine Public Maritime. Simples locataires. Comme Iberdrola sur son projet éolien. On ne devient jamais propriétaire de la mer ! C’est, et cela restera, un domaine public inaliénable de l’Etat. Alors pour une “privatisation”, le mot de vocabulaire apparaît déjà bien abusif. Mais, pour aller au bout de l’exemple, nous avons pu développer 12 hectares de cultures après 10 ans d’activité. Il a simplement  fallu payer comptant une “étude” à l’entreprise personnelle du Président du Comité Local des Pêches de l’époque. 18 000 € pour avoir le droit de développer une activité innovante et vertueuse ! Ensuite il a fallu payer l’étude “de moindre impact”, à l’organisation professionnelle, pour avoir le droit de développer l’activité. 8 500 € supplémentaires à débourser. Je n’oublierai jamais le jour où le vice-président du Comité Local des Pêches m’a regardé dans les yeux en me disant que “venir cultiver des algues devant Loguivy, c’est comme si je venais marcher dans ton jardin” ... Au delà d’une privatisation, c’est une véritable appropriation du domaine public qui s’impose. Morale de l’histoire ? Ce n’est pas l’Etat qui avait le pouvoir d’accepter, ou non, notre installation. Ce sont les représentants, plus ou moins vertueux, du monde de la pêche qui avaient ce pouvoir. Si on cherche des pratiques mafieuses, et je ne doute pas que beaucoup d’autres dérives existent à travers le monde, il n’y a pas que dans les organismes financiers internationaux qu’il faut regarder !

La véritable privatisation du Domaine Public Maritime existe donc déjà à une large échelle. Sa gestion a été abandonnée à des organismes lucratifs de représentations professionnelles. Elle est le résultat combiné de l’absence de gouvernance effective de l’Etat, de l’inexistence de documents de programmation efficaces et de la méconnaissance de ces milieux. L’exclusion des collectivités locales est certainement une des raisons essentielles de ces déviances. Une dynamique s’engage depuis peu pour y remédier. Nos principaux alliés dans la reconquête de la mer sont là. Les projets industriels, petites gouttes d’eau de mer dans l’océan, par la surface qu’ils représentent, sont la meilleure, si ce n’est la seule façon, de développer la connaissance de la mer et de mobiliser des moyens pour améliorer les comportements de l’Homme en mer. Certes, les aires marines protégées sont aussi un levier précieux pour améliorer nos compétences, notre analyse du milieu et nos pratiques. Mais elles coûtent tellement cher que leur développement reste bien timide et marginal.

Alors oui il faut soutenir les énergies bleues, celles de la mer, il faut accompagner le développement des éoliennes en mer, rester vigilants et exigeants, mais surtout bienveillants. Parce que la vérité, si difficile à entendre, est que, depuis Jean-Jacques Cousteau, nous sommes encore aux tous débuts de la grande aventure de compréhension du monde maritime et des conséquences que nos vies lui font subir. S’opposer à des projets raisonnables, aux impacts limités, alors même qu’ils sont les meilleurs leviers pour apprendre à faire mieux, serait absurde et contradictoire. En mer, les êtres humains sont aujourd’hui presque exclusivement des transporteurs, des chasseurs et des cueilleurs. Un équilibre doit se construire. Chacun doit pouvoir trouver sa place dans ces vastes espaces qui nous appartiennent à tous, et pour toujours. Alors vive la mer et ses énergies !

Jean-Yves de Chaisemartin
Vice-président du département des Côtes d’Armor

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