Le pape jésuite et le cardinal Barbarin

Le pape est à la fois un chef religieux et un chef spirituel. Ce cumul lui permet, au gré des époques et des circonstances, de revêtir la casquette qui lui convient. Au risque de provoquer de graves malentendus et même des scandales.

Pour n’avoir pas dénoncé à la justice les agressions sexuelles  commises par un de ses prêtres sur des mineurs, le cardinal Barbarin  a été condamné à six mois de prison. Après avoir fait appel il a  présenté sa démission au pape François ; celui-ci l’a refusée au motif que, si  la justice des hommes  n’avait pas encore dit son dernier mot,   l’archevêque de Lyon devait être présumé innocent. Cette décision en a scandalisé plus d’un ; au nom de la présomption d’innocence dont doit bénéficier n’importe quel citoyen, d’autres l’ont approuvée. 

Pour en saisir la portée et l’ambiguïté  pour ne pas dire l’hypocrisie, il  faut avoir en mémoire que le pape  est à la fois un chef politique et un chef religieux. Qu’est-ce à dire ?

L’Etat du Vatican a été créé  en 1929 par les accords dits du Latran ; des accords conclus entre le  pape Pie XI et le dictateur Mussolini. Tout petit par sa superficie (44 hectares) et sa population (moins de 500 citoyens), cet état indépendant a sa banque, sa police et son drapeau. Son régime politique est celui d’une monarchie théocratique. De droit divin, son chef, le pape donc,  concentre la totalité des pouvoirs (le législatif, le judiciaire et l’exécutif). Comme les autres états souverains, le Vatican nomme des ambassadeurs (les nonces) et en reçoit. A Paris, c’est même le nonce qui au nom de tous les ambassadeurs présente  les vœux du nouvel an au président de la République.  L’état du Vatican  siège dans de multiples organisations internationales et a signé un certain nombre de conventions. Dont celle concernant les droits de l’enfant.

L’organisation religieuse dont le pape est aussi le chef suprême s’appelle l’Eglise catholique. C’est une  organisation privée non gouvernementale. Elle compte deux milliards deux cents millions de membres ; selon des proportions très variables, il y en a dans tous les pays. Cette organisation internationale a ses dogmes, ses  valeurs, ses rites, sa langue (le latin), ses institutions de bienfaisance, ses lois et règlements (le droit canon). Elle est très centralisée ; de droit divin et s’agissant de foi et de mœurs,  son chef est infaillible; c’est lui qui nomme les évêques (4500) qui à leur tour recrutent les prêtres (440000). La totalité de l’encadrement de l’église catholique est de sexe masculin.  

Selon les circonstances,  le cumul de ces deux statuts permet au pape de jouer sur le tableau qui l’arrange.  Au nom de la morale catholique, directement ou par le biais des évêques par lui nommés qui à leur tour mobiliseront leurs ouailles, le Saint Père  peut par exemple combattre la loi sur le  mariage homosexuel. Sur ce front  on s’en souvient,  le cardinal Barbarin  ne fut pas en reste. Là c’est le  pasteur, le guide spirituel d’une communauté universelle qui s’exprime et à ce titre, il enjambe toutes les  frontières  nationales et peut se mêler des affaires intérieures d’un autre état.  

Mais quelques mois plus tard,  le même pape peut revêtir la casquette du chef d’état pour, au nom de l’immunité diplomatique, empêcher un de ses proches collaborateurs (Mgr Ladaria) de se rendre à la convocation du tribunal  lyonnais qui s’apprête à juger le même cardinal Barbarin.

Quand à l’ONU, en Février 2005, le comité pour les droits de l’enfant  dénonce le traitement de la pédophilie ecclésiastique par le Vatican, les représentants de Jean Paul II s’insurgent contre une « ingérence » dans les affaires intérieures de l’église. A les entendre, la responsabilité de l’Etat du Vatican s’arrête aux frontières de ce minuscule état.

Cela étant, venons-en à notre affaire de démission cardinalice récemment  refusée. Si  le cardinal a fait appel  alors il est encore innocent. Voilà ce qu’affirme le  pape. En adoptant le point de vue de la justice française, celle des hommes,  il s’exprime comme un parfait chef d’état respectueux de la souveraineté d’un autre état.

Mais pour lui l’essentiel n’est pas là. Pour lui l’essentiel c’est que ce salut au drapeau français le dispense de s’exprimer comme chef de l’église catholique : lui, le successeur de  Saint Pierre, qu’en pense-t-il en son âme et conscience ? Que disent le  droit canon et les services de la curie chargés de ces matières ? 

Pour les croyants ce sont là les questions cruciales et ces questions cruciales, Sa Sainteté le jésuite François les esquive. Mais il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner sa réponse : il n’y  pas là de quoi fouetter un chat ; mon ami le Cardinal Barbarin est innocent.

Là est précisément le scandale. Dans ce non-dit. Cette défausse.

A la fois spirituel et temporel  le pouvoir du pape est doublement absolu.

Avant qu’il ne  renonce définitivement à son rôle politique, le Dalaï Lama se trouvait dans une position semblable. Dans les pays où l’islam sert de base à la constitution,  la même confusion et le même absolutisme sont également observables. De même, à  certains égards, en Israël dans la mesure où cette démocratie parlementaire se définit comme l’état nation du peuple juif.

« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu !» Les évangiles mettent ces paroles dans la bouche de Jésus et  les catholiques les plus fervents les utilisent pour faire  du christianisme l’inventeur de la laïcité. Il faut croire  que ce message n’est pas encore parvenu jusqu’au Vatican. L’église n’y a pas encore été séparée de l’état. Il en va ici comme  de la morale sexuelle : faites ce que  je dis mais pas ce que je fais.

Pour clarifier la situation,  certains préconisent la suppression pure et simple de l’Etat du Vatican,  l’église redevenant une communauté de croyants avec le statut d’Organisation Internationale. Du genre par exemple Conseil Œcuménique des Eglises qui à Genève regroupe 350 églises en quête d’unité.  Avant d’en arriver là, beaucoup d’eau passera sous les ponts du Tibre et du Rhône.

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