POUVOIR ECCLÉSIASTIQUE, CÉLIBAT CONSACRE ET PÉDOPHILIE.

Si les prêtres pouvaient se marier, il seraient moins souvent pédophiles. Voilà ce que pensent de nombreux observateurs. D’autres estiment que ça n’a rien à voir. Qu'en est-il?

 

S'agissant de relations humaines, la question sexuelle est centrale mais celle du pouvoir l'est encore davantage  et dans la conception catholique du sacerdoce, la chasteté a pour effet sinon pour objectif  de renforcer ce pouvoir. Soit l’inégalité foncière qui, malgré certaines déclarations du concile Vatican 2, continue de caractériser les relations entre les  fidèles  et leurs « pasteurs ».  C'est par ce biais d’un pouvoir renforcé que le célibat consacré explique l'exceptionnelle  prévalence de la pédophilie dans le clergé catholique.  Ou à tout le moins, la culture du secret qui la protège et la nourrit.

Du point de vue théologique, le prêtre est un être à part, un être que l'ordination place au dessus du commun des mortels;  à mi-chemin entre le ciel et la terre; il est un intermédiaire,  le passage obligé entre dieu et les hommes; son élévation au-dessus de la condition humaine est indispensable à l’exercice d'une  fonction éminente entre toutes: donner dieu aux hommes et élever les hommes jusqu'à dieu. De dieu, il détient toute la vérité et tous les moyens du salut.  Ce n'est pas pour rien que, dans les milieux catholiques les plus ardents, les enfants, les adultes et les vieillards lui donnent du "mon père" et qu'il les traite de mon fils et de ma fille.  

Tel est le noyau dur de la définition théologique du prêtre et quelle qu'en soit la vulgarisation  qui en est faite, ce noyau dur n'a pas bougé. Il suffit de relire le catéchisme pour le vérifier. Le prêtre "agit au nom du Christ", « in persona Christi » il est son représentant, son instrument. Et quoi qu’il en soit de sa vertu ou de son indignité, cet instrument est garanti cent pour cent efficace tellement est incontestable la puissance de celui qui l’utilise.  Avec ce genre de postulat, les fidèles n'ont aucune  question à se poser sur la vertu de leur pasteur. 

Pédophile, fripouille, mécréant,  apostat, un prêtre reste  prêtre et s’il prononce les paroles sacrées avec le geste adéquat (on appelle ça un sacrement), il produira le même effet divin que le pape François ou le saint curé d’Ars. Le catéchisme est formel : un prêtre ne peut plus redevenir laïc au sens strict car le « caractère imprimé par l’ordination »[i] l’est pour toujours. Et cela pour la bonne raison que c’est dieu lui-même qui l’a fait prêtre et dieu est parfait, il ne change pas et ne peut être changé. Une fois qu’il a pris possession d’un homme pour en faire son ministre, cet homme ne peut plus lui échapper. L’état sacerdotal, on y entre mais on n’en sort pas. Du point théologique, un ex prêtre ça ne peut pas exister, ça n’existe pas.

Et la réduction à l’état laïc ? C’est juste l’interdiction d’exercer les droits et les pouvoirs sacerdotaux et non pas la perte de ces droits et pouvoirs. C’est une pancarte posée sur une fontaine d’eau potable pour en interdire l’usage. Ou l’absence de carte grise pour une voiture  en parfait état de marche.

Quand, à la messe ou ailleurs, un prêtre  prononce les paroles sacrées sur l'hostie et le calice, c'est réellement le corps et le sang du Christ qu'il tient entre ses mains pour les distribuer aux fidèles. Et vous voudriez que la nuit ces mains aillent « tripoter » le corps d'une femme? C'est pour prouver la réalité de leur consécration à dieu que les prêtres renoncent à toute forme d’activité sexuelle.  C'est impossible puisque trop inhumain? Voilà précisément la preuve définitive de la réalité de leur quasi divinité.  Taisez-vous et à genoux !

Entre les mains des pasteurs protestants, on le sait, la présence du Christ est moins réelle et ils sont le plus souvent mariés! Le lien entre leur « disponibilité sexuelle » et leur moindre « efficacité  sacramentelle » est plus intime  qu’on ne croit !

Il est incontestable que, pour  les catholiques, le célibat renforce l'exceptionnelle dignité du prêtre. Il en fait un homme encore plus sublime et  intouchable. Un homme sans partage, à plein temps et pour toujours consacré à dieu. Un homme de dieu.  Imaginez l’autorité que cela représente aux yeux d'un enfant de chœur et de ses père et mère qui l'envoient au catéchisme. Soupçonner ou accuser un homme de  dieu? Mais c'est impossible ! La seule éventualité qu’un homme si haut perché puisse déchoir à ce point, ne peut provoquer chez le croyant qu’une sorte de sidération psychique. Une sidération  presque toujours génératrice d’incrédulité et d’aphasie.

Toutes les victimes d’agressions sexuelles sont, à divers degrés, affectées par des traumatismes de ce genre. Mais pour un enfant  profané  par l’homme de dieu auquel il a été confié, c’est le ciel qui s’effondre.

Les progrès de la déchristianisation rendent toutes ces vérités de plus en plus incompréhensibles au plus grand nombre. Paradoxalement, ce sont ces mêmes progrès qui tendent  à faire  du prêtre un simple mortel et permettent qu’il soit traité comme tel.  Ce n’est pas un hasard si les pays qui ont fait des curés des justiciables ordinaires sont en général des pays largement sécularisés.

Si le pape François abolissait  l’obligation du célibat pour les prêtres, il ébranlerait  de proche en proche certains fondements du dogme catholique et il n’y aurait pas nécessairement moins de prêtres déviants sexuels dans le clergé. Mais, privés de cette aura divine que donne le célibat consacré,  ces criminels potentiels auraient moins de pouvoir et seraient moins dangereux. S’agissant de protéger nos enfants, ça n’est pas rien.

Charles Condamines, Licencié en théologie catholique et docteur en science politique. Auteur entre autres, de « L’église catholique au Chili  1958-1976: complicité  ou résistance ? » L’Harmattan, Paris, 1978.

 

 

[i] Catéchisme de l’église catholique, article 1582. Edit Pocket. Paris, 2007

 

 

 

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