Le jour où Bernie Sanders découvrit le socialisme en chair et en os

Après l'écrasante victoire de Bernie Sanders au Nevada, sa nomination au terme des primaires démocrates est tout à fait possible. Désespérés, ses adversaires l'assimilent à demi-mot à un dangereux communiste. D'où vient cette attaque ? Cet article est extrait du livre "Bernie Sanders: Quand la gauche se réveille aux États-Unis" publié chez VA éditions. Sortie le 27 février.

« Avant de m’engager en politique, j’étais avant tout un non-conformiste. Mais pour dire combien j’étais ignorant en matière politique, … Je me souviens comme d’hier de mon premier jour à la faculté de Brooklyn, lors de la journée d’accueil. Il y avait une foire dans la salle de sport, avec toutes les organisations estudiantines et les fraternités, pour filles et pour garçons. Leurs membres étaient là et distribuaient des fascicules.

Assis derrière une table, il y avait un groupe appelé le Club Eugene V. Debs. J’ai demandé : « C’est quoi ? Je n’ai jamais entendu parlé de Eugene Debs. » Ils m’ont répondu : « Oh, nous sommes le groupe socialist local. » « Des socialists ?! » J’étais choqué. Je n’étais pas contre, mais j’étais très étonné. J’avais des socialists en chair et en os assis juste devant moi ! »

Cette anecdote, racontée à un écrivain dépêché en reportage à Burlington dans les années quatre-vingt, montre à elle seule toute la charge politique et émotionnelle revêtue par le terme socialist aux États-Unis. Sanders donne lui même l’interprétation de l’anecdote qu’il confie également à un autre homme de lettres à la même époque : « Le socialism signifiait pour moi ce que ça signifiait pour tout autre jeune homme : c’est-à-dire que c’est du communisme et que c’est quelque chose dont il ne faut pas s’approcher ».

Dans le contexte politique américain donc, le terme socialist renvoie directement au communisme ! C’est pour cela également que terme peut représenter une insulte privilégiée par certains conservateurs extrémistes pour se référer aux politiques des démocrates. Quand Sarah Palin qualifie Obama de socialist par exemple, en citant sa réforme des soins de santé surnommée Obamacare, elle le traite en réalité de communiste.

Il ne s’agit pas d’une exception propre à l’American English ou au contexte historique et politique américain. Au Royaume-Uni également, socialism est l’opposé de capitalism. Alors qu’en Europe continentale le socialisme représente la moitié gauche de l’échiquier politique et s’oppose à la droite, en Grande-Bretagne, comme aux États-Unis, le socialism s’oppose au système bipartisan en place. Les termes socialism et communism indiquent tous deux une mise en commun des moyens de production. Mais socialism se distingue du vocable communism par le fait qu’il n’est pas affilié au communisme soviétique de Staline .

Pour marquer davantage cette différence avec le communisme pratiqué en URSS, on parle de “democratic socialism”, “non violent socialism”, “non revolutionary socialism”, ou encore de “European-style socialism”. Bernie Sanders l’explique d’ailleurs en général avec cette simple phrase: “Mon intention n’est pas de confier au gouvernement la gestion de l’épicerie du coin.”

Être un Democratic Socialist est encore différent de l’étiquette Social-Democrat où l’on abandonne l’idée de mise en commun des moyens de production pour s’approcher du socialisme réformateur d’Allemagne ou de Scandinavie auquel Bernie Sanders se réfère dans sa campagne de 2016.

À noter, une dernière précision: aux USA, les termes socialist et socialism viennent précisément d’être dépoussiérés par le candidat susmentionné et pour les gens avertis ne renvoient plus tout à fait à l’idéologie communiste .

Une étude de la Brookings Institution confirme cette évolution récente en évaluant la compréhension du mot par les Américains en 1948 et à nouveau en 2019. La réponse « propriété collective, prise de contrôle par le gouvernement » arrive en tête lors du tout premier sondage quand le résultat « égalité socio-économique » est le plus souvent cité lors de la dernière enquête. « Après la Seconde Guerre mondiale, les Américains voient le socialism à travers le prisme de l’Union soviétique. Aujourd’hui, ils l’envisagent à travers le prisme de l’État-providence », concluent les auteurs du rapport.

[1] DIONNE Jr E. J. & GALSTON William A., « Socialism : A Short Primer », Brookings, May 13, 2019.

 

 

 

 

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