Ce que révèle la toute première campagne électorale de Bernie Sanders

Il y a cinquante ans, en 1970, un parti alternatif de tendance socialiste et pacifiste éclot dans l’État du Vermont: Liberty Union. Son but est de contester le monopole des deux formations dominantes, toutes deux capitalistes et en faveur de la guerre du Vietnam. - Cet article est extrait du livre "Bernie Sanders: Quand la gauche se réveille aux États-Unis", VA éditions.

Un week-end de juin 1970, une nouvelle proposition politique voit le jour au Vermont. "Liberty Union" est le fruit d'un compromis. Deux tendances se rejoignent : « Liberty » pour l’individualisme et le mouvement anti-guerre du Vietnam ; « Union » pour indiquer que le groupe politique naissant défend la classe ouvrière et soutient les syndicats[1]. En somme, LUP c’est deux choses en une : un parti anti-guerre et un parti anti-capitaliste.

La guerre du Vietnam est le sujet qui divise la société américaine comme jamais depuis la guerre de Sécession. Et LUP a choisi son camp. Liberty Union considère la conscription (le service militaire obligatoire) comme une forme d’esclavage. La puissance destructrice de l’atome est aussi dénoncée par cette nouvelle formation politique. Le symbole peace & love se distingue clairement sur toutes ses affiches. Liberty Union est aussi un parti d’inspiration communiste qui réclame le partage des ressources et des richesses du pays, et le contrôle de celles-ci par l’État.

Bernie Sanders arrive l’année suivante à LUP. Il vient tout juste de s’installer à Burlington. Sanders entre en contact avec Liberty Union via son ami Jim Rader. Il assiste d’abord à une réunion informelle au cours de laquelle se décide le futur du micro parti.

Les membres les plus actifs du nouveau-né politique, qui se comptent sur les doigts d’une seule main, hésitent. Continuer en tant que parti tiers ou se fondre dans le Parti démocrate et infléchir sa trajectoire, cap à bâbord ? Car les choses bougent au Vermont. L’un des deux sénateurs qui représentent le Green Mountain State au Congrès, est décédé. Des élections spéciales sont organisées pour remplir le poste vacant, ainsi que pour combler celui du représentant à la Chambre (le Vermont n’en compte qu’un seul) qui démissionne pour se lancer dans la course. Lors de la réunion, Bernie donne son avis: Liberty Union doit continuer d’exister en tant que force politique indépendante.

Vient alors la convention politique proprement dite. Comme pour tout autre parti, la convention est un meeting électoral à la fin de laquelle sont nommés les candidats pour les élections à venir. Le nouveau-né de la classe politique du Vermont tient sa convention à Goddard College, un établissement d’enseignement supérieur réputé alternatif. Jim Rader y emmène son ami. Il s’agit d’approuver le programme du parti et de présenter des candidats à la Chambre et au Sénat des États-Unis. L’assemblée ne compte pas plus de trente ou quarante personnes.

Après moult palabres sur le programme de la nouvelle formation socialiste, vient le moment fatidique. Le speaker interroge la salle: « Il nous faut de la chair fraîche. Quelqu’un est candidat pour se jeter dans la fosse aux lions ? » Bernie, qui est venu avec son petit garçon de deux ans assis sur ses genoux, vient de s’engager dans une longue tirade sur l’économie, la guerre et la société américaine dans son ensemble … Il lève le bras !

Après un vote rapide à main levée il est nommé pour défendre les couleurs du tout nouveau parti local situé entre la gauche (left) et la gauche radicale (far left). Il commence donc sa carrière par une campagne ambitieuse, pour ne pas dire désespérée. Il n’est même pas un élu local, ni même une personnalité reconnue dans l’État, qu’il jette déjà son dévolu sur le Sénat fédéral, sans disposer d’une équipe de campagne, ni même des fonds nécessaires à une telle entreprise. Doris Lake est, quant à elle, la candidate nominée de Liberty Union pour le siège de représentant à la Chambre. À vrai dire aucun des deux candidats n’a rencontré d’opposition lors du vote. Ils étaient les seuls à se porter volontaires. Le destin de Bernie Sanders, jusque-là étudiant désœuvré depuis plusieurs années, se joue en un jour.

Le programme politique de Liberty Union est pour l’essentiel l’œuvre de Sanders lui-même. Concrètement il propose la nationalisation des services publics, la fin de l’éducation obligatoire, la légalisation de toutes les drogues et … l’aménagement des rampes d’accès sur les autoroutes pour les auto-stoppeurs. Le document inclut également un système de soins de santé universels et gratuits. Sur la politique étrangère: une stratégie de défense uniquement, comprenant le démantèlement des bases militaires, un retour aux milices citoyennes et aux garde-côtes.

Son programme revêt un côté libertaire très affirmé. Ses propositions sont pour moitié les mêmes que celles du Parti libertarien qui est fondé la même année. Cette formation, qui vient de voir le jour, allie de manière originale anti-militarisme, progressisme sur les questions de société et ultra-libéralisme en matière économique. En plus d’être candidat et responsable de la rédaction du programme du parti, Sanders à la charge d’éditer The Movement, un bulletin d’information mensuel qui a pour but de communiquer sur les idées défendues par Liberty Union.

Bernie a bien des idées tranchées et un diplôme de science politique. Mais est-il fait pour la politique ? Greg Guma se rappelle s’être rendu à d’une séance d’information organisée par le parti. Celui qui plus tard deviendra son biographe, pose une question somme toute attendue “Pourquoi voterais-je pour vous ?”. La réponse fuse: “Connais-tu notre mouvement ? As-tu lu des livres ? Si tu n’es pas venu pour rejoindre le mouvement, tu es venu pour de mauvaises raisons. Je ne veux pas savoir qui tu es. Je n’ai pas besoin de toi.[2]” Cette réaction à brûle-pourpoint du jeune candidat sénateur met en lumière un aspect peu flatteur de sa personnalité: il peut être colérique.

La première interview radio de notre néophyte politique est mémorable à plus d’un titre. Bernie se rend dans les locaux de WVMT, la plus vieille chaîne de radio du Vermont. Il se présente sans costume et joue la carte de l’outsider en refusant l’étiquette de politicien. Il est nerveux. Ses jambes tremblent tellement que l’on entend ses genoux claquer dans tout le Vermont ! L’ingénieur du son lui fait de grands signes derrière la vitre du studio d’enregistrement. À l’antenne, un auditeur interpellé s’enquiert: “Mais qui est ce candidat ?”.

Tout ne se passe pas comme prévu mais il faut un début à tout et Sanders se plaît à faire campagne. Il a trouvé un rapport de la Chambre sur les banques qu’il trimballe partout avec lui, citant les “meilleurs morceaux” à l’envi. Le poids énorme des banques et des multinationales à l’aune du peu qu’ont à dire les gens ordinaires sur cet agenda, lui inspire la réflexion suivante: Il est impossible d’avoir une démocratie réelle sans avoir une démocratie économique au préalable. Richesse égal pouvoir, et manque d’argent rime avec asservissement[3]. C’est pourquoi, pour éviter le pouvoir des lobbys et le détournement des institutions démocratiques par les grandes fortunes, il propose en priorité une réforme du mode de financement des élections.

Si le financement de la politique lui semble être le diable au cœur du système, le jeune candidat découvre bien vite un autre vice de la démocratie: la partialité (dans ce cas précis: la légèreté) des médias. En effet, le concurrent démocrate a trouvé un truc imparable pour ameuter les journalistes: il fait campagne en ski. Quand on lui tend le micro, il évoque ses ampoules aux pieds. C’est le feuilleton du jour. Difficile dans ces conditions de parler de la pauvreté en Amérique.

Bien que n’étant pas un des membres fondateurs du parti, Sanders devient rapidement une des figures marquantes de Liberty Union ainsi que son meilleur porte-parole. S’il ne se découvre pas une vocation, il est probable qu’il prend conscience de ses talents d’orateur. Ses amis radicaux le surnomment “langue d’argent”. Bernie est un harangueur né. Qui plus est, il ne ménage pas ses efforts pour parvenir à se faire entendre et consacre ainsi tout son temps libre à faire campagne. Il est infatigable.

Pour finir, sa candidature au Sénat récolte 2% du vote[4]. Bernard découvre lui aussi la dure réalité du vote utile : on l’écoute attentivement mais d’aucuns pensent qu’un vote pour un parti tiers c’est un vote perdu. Pas découragé pour la cause, quelques mois après il présente sa candidature pour le poste de gouverneur du Vermont.

Cet article est extrait du livre "Bernie Sanders: Quand la gauche se réveille aux États-Unis" publié chez VA éditions. Sortie le 27 février.

[1] « L.U.P. History », libertyunionparty.org.
[2] MURPHY Tim, « How Bernie Sanders Learned to Be a Real Politician », Mother Jones, May 26, 2015.
[3] Ousider in the White House, p 19-20
[4] Sur les campagnes pour Liberty Union:
- Ousider in the White House, p, 17 – 27.
- Why Bernie Sanders Matters, p, 65 – 72.
- Our Revolution, p, 25 – 29.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.