Lettre à l'ado que j'ai été

Dans le cadre de la sortie de « Lettres à l'ado que j'ai été » (Flammarion), j’ai tenté, comme les 28 auteurs du livre, de m’adresser à mon moi adolescente.

Chère Charlotte,

Tu as quatorze ans et un physique que d’aucuns jugeraient ingrat. Tu es en phase de régime qui finira par te faire perdre les dix kilos accumulés par excès de chocolat englouti en cachette. Tes dents attendent les bagues dont l’installation a nécessité de t’arracher quatre molaires et  t’a rendu le sourire troué de tes neuf ans. Laurent, le garçon de tes rêves ne te jette pas un regard – ce que tu préfères quand même largement à une œillade dégoûtée – tandis que ton voisin de table se moque ouvertement de toi. Pas que de ton physique non, il y a aussi le fait que tes bonnes notes t’ont irrémédiablement  placée dans la catégorie « intello de la classe».  En gros,  ta confiance en toi est au beau fixe au moment où tes copines rentrent dans du 34 sans effort et arborent des airs de star de cinéma. Rassure-toi, à l’aube de tes 30 ans, la situation aura bien changé. Tu auras certes encore affronté une phase d’acné aigüe jusque vers 20 ans mais c’est toi qui portes désormais du XS alors que ta copine qui pouvait manger n’importe quoi sans prendre un gramme s’en mord les doigts aujourd’hui. Quant à ta dentition, ce n’est toujours pas ce que tu préfères chez toi, mais elle a gagné en esthétique. Et quand tu reviendras chercher ton diplôme de fin d’école obligatoire dix ans après, tu auras l’intense satisfaction de voir de la jalousie dans les yeux de certaines de ces petites pestes que l’adolescence avait gâtées mais que la vingtaine aura gâchées. Tu comprendras ta chance crois-moi !

A quatorze ans, tes parents viennent de divorcer, ton père a déjà retrouvé l’amour tandis que ta mère vous supporte tes frères et toi et enchaîne les tâches ménagères  en plus de son travail, empêchant toute tentative de te trouver un beau-père. Mais là aussi, pas d’inquiétude, 15 ans après, tes parents auront retrouvé une forme de sérénité, lui marié depuis 13 ans, elle en couple depuis dix ans. Seul déception : l’appartement de ton enfance aura été rendu, les visites chez tes parents se feront dans des maisons où tu ne seras jamais à la maison.

Mais revenons à tes rêves. Le principal concernant ton avenir : le métier de journaliste. Tu ne le seras jamais mais n’en éprouveras pas de regrets. Il semble que ce métier n’était pas fait pour toi finalement. Ne renonce toutefois pas à tenter de le devenir car cela t’en apprendra énormément sur toi-même et sur les autres. Au détour d’un stage dans un journal à grand tirage, tu constateras à quel point tu peux devenir invisible – tu t’efforceras d’ailleurs par la suite de faire attention à ne jamais ignorer les stagiaires. Tu verras aussi à quel point l’ego surdimensionné de certains de tes collègues peut entamer le tien qui n’avait rien demandé et tu t’apercevras que ce même ego est capable de tout pour écraser les autres sur son passage. Enfin, tu découvriras le monde de la presse et ses emplois en danger, la nécessité pour conserver son poste de déterrer le meilleur « scoop » – même si des gens doivent en souffrir – et, bien sûr, tu seras confrontée à la nécessité de travailler plus vite, davantage et mieux que les hommes. Peur au ventre avant, pendant et après le travail, tu te demanderas alors pourquoi au juste et tu décideras de t’orienter vers la communication. L’avenir est assuré, pas comme prévu, mais mieux que prévu.

Si on résume, Charlotte, quatorze ans c’est le pire âge de ta vie et jamais tu n’auras la nostalgie de ce que tu es en train de vivre en cette année 2004. Mais c’est une année cruciale pour faire de toi la personne que je suis aujourd’hui. N’abandonne pas ton rêve de parler allemand, il m’a beaucoup servi, n’abandonne pas tes rêves d’écriture, ils te feront oublier tes soucis. En bref, crois en celle que je suis devenue !

Voir aussi sur le même modèle, le récit d’Henri Rouillier, dans le Nouvel Obs : http://www.nouvelobs.com/journaliste/418/henri-rouillier.html Les droits d'auteurs du livre  « Lettres à l'ado que j'ai été » seront reversés à l'association Marion La Main Tendue.

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