Avant de partir, je voudrais parler de quelques livres que j'aime...
Une femme lit… « Seins » de R. Gomez De La Serna[1]. Cet auteur qui a écrit (dit ?) : « Il y a des bigotes qui prient comme les lapins mangent de l'herbe. »…
C’est l’un des écrits les plus atypiques qu’il m’ait été donné de lire. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un essai. Non ! C’est un catalogue charnel, un inventaire fou, un recueil halluciné, le dictionnaire délirant d’un monomaniaque, n’abordant qu’un seul et même sujet, qu’un seul et même objet : le sein de la femme. C’est le livre d’un grand adorateur de seins, d’un collectionneur fébrile et compulsif, d’un gourmet nostalgique. La profusion est de mise. Certains grands espagnols ont couru le tour de France, d’autres ont combattu des moulins, lui a couru le tour des seins, combattu la mamelle banale. En plus de quatre-vingt textes, Gomez de la Serna dresse un panorama fleuri et surprenant de tous les seins de la terre.
J’ai découvert ce livre à sa sortie en poche. Et j’ai plongé dans cet univers parfois lyrique, parfois baroque, toujours singulier, émaillé de métaphores ahurissantes, avec un bonheur sans égal. D’ailleurs, je le parcours souvent, tant il est simple d’ouvrir une page au hasard et de se laisser surprendre par un sein. Je picore des seins, comme une poule des graines.
Des « Seins de Sirène », aux « Seins difficiles d’accès », L’auteur nous enseigne l’infinie variété de ses rencontres, sa passion pour cette excroissance charnue, si féminine.
Bref, vous n’êtes pas obligés de me donner un blanc-seing, mais ce bouquin est une fabuleuse ballade dans un univers surréaliste autant qu’humoristique. Et je suis sûre que ce cher Ramon, sans doute installé au paradis de tous les Saints, aura bricolé une éternité au jardin de tous les seins.
Mise en bouche, un extrait…
Celles qui furent tuées par leurs seins
Il y a des femmes aux seins splendides et rebelles qui sont consumées, aspirées et « suicidées » par leurs seins. Leurs seins ne pouvaient demeurer vierges et abstinents. Elles leur imposèrent leur volonté têtue de chasteté et leurs seins, en colère, se retournèrent contre elles, entamant une lutte sourde, une terrible rébellion. Ces femmes employèrent leurs heures exubérantes à aplatir leurs seins, dans un combat désespéré, une lutte terrible contre eux.
Mais leurs seins furent vainqueurs, se fortifièrent à leurs dépens, leur arrachèrent les entrailles, les vidèrent et se tendirent au vent comme d’arrogants étendards dont elles n’eussent été que la hampe décharnée. Défaites, elles regardèrent leurs seins triomphants, les seins qui leur avaient volé leurs poumons, les leur avaient séchés, et elles pressentirent leur fin. Leur mort s’ensuivit rapidement, car il n’y a pas qu’une balle de revolver pour contrarier la vie : une absurde abstinence le fait tout aussi bien.
[1] Poche, chez Actes Sud, 1995