Sauver la face

… Dimanche, j’étais présidente d’un bureau de vote. C’était ma « première fois ». Autant dire que j’étais inquiète, ayant à garantir l’intégrité du scrutin, autant qu’à veiller au bon déroulement du vote. J’avais trois assesseurs, dont une jeune femme en position éligible sur la liste adverse. Elle a été d’une aide précieuse, me transmettant tout ce qu’elle savait, d’expérience, sur la gestion d’un bureau de vote. Sans hargne, sans méchanceté, sans même quelque pique à propos de la liste que je soutiens… Au moment du dépouillement, nous étions toutes deux navrées de voir grossir la pile du Front Nat’.

… Un de mes assesseurs étant d’origine algérienne, un électeur l’a regardé bien droit, avec une fixité insistante, et a pris un bulletin bleu marine, un seul… ce qui n’est pas permis. Gentiment, Mohammed lui a intimé l’ordre d’en prendre plus, lui rappelant la règle.

 

Deux faits, deux moments. Et des faces à sauver… C’est ainsi que peut vivre une société sans qu’elle ne sombre dans la guérilla. Il faut sauver la face de l’autre pour sauver sa propre face. Je n’ai rien inventé, je dois ce type de réflexion à Erving Goffman, qui a théorisé les « rites d’interaction »[1]. Toutes les sociétés sont construites sur des codes, des rituels. Il n’y a qu’à regarder comment le « bonjour » s’organise d’un monde à l’autre. Ici, on prendra le temps d’évoquer la famille, la santé, quand ailleurs le salut sera bref, presque inconscient et peu disert. On peut perdre la face de ne pas respecter ou connaître le rite.

Je cite : « C’est, semble-t-il, une obligation caractéristique de bien des relations sociales que celle de garder une certaine face dans une situation donnée. Pour éviter la rupture, il est donc nécessaire que chaque participant se garde de détruire la face des autres. […] Enfin, il est fréquent que les membres d’une relation en viennent à partager une certaine face, si bien qu’en présence de tiers tout acte inconvenant de la part de l’un provoquera un grave embarras chez les autres. On peut donc considérer une relation sociale comme étant une situation où une personne est particulièrement forcée de compter sur le tact et la probité d’autrui pour sauver la face et l’image qu’elle a d’elle-même. »

Sauf que… sauf qu’aujourd’hui, le monde n’est plus à se protéger mutuellement, il est à s’aplatir le faciès du mieux possible. La jouissance est dans le sang qui coule du nez, dans l’arcade sourcilière éclatée, dans la lèvre tuméfiée. Ce faisant, sont dégradées la face réjouie et la face abimée. Il n’est que d’assister aux débats politiques les soirs d’élections pour comprendre à quel point le rite de destruction a remplacé le rite d’interaction. Les conséquences sont douloureuses. On peut ne pas partager des opinions, des orientations, des dogmes, des croyances, des représentations… vouloir écrabouiller c’est humilier. Et l’humiliation rend féroce. Elle crispe, elle enkyste des rancœurs que rien ne parait plus devoir apaiser. Alors qu’on devrait pouvoir être « loups » sur le fond et « doux » sur la forme, nous devenons « poux » sur le fond et « fous » sur la forme.

Et que dire des échanges sur les réseaux sociaux ? Chacun se croit pygmalion du voisin, versant dans l’agression quand la leçon n’est pas acceptée ou comprise. À force de partir à la dérive des mots pour mettre la tête de l’autre sous l’eau, l’on s’éclabousse soi-même. De ces combats ne survivent que des perdants. C’est ainsi que monte ce front de la haine. Il peut, tel le lierre sur la pierre, s’accrocher aux interstices de nos faces cabossées. Et de perdre la face, il faut faire bonne figure.

T’are ta gueule à la récré !


[1] Erving Goffman, Les rites d’interaction, Paris 1974, Aux Éditions de Minuit

 

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