Un p’tit avant dernier… pour la route ?

Moi, je ne crois qu’en une chose… il faut se choisir une vocation et se nourrir de cette vocation. Nourrir sa pensée, sa réflexion, ses émotions, son humanité…

Moi, je ne crois qu’en une chose… il faut se choisir une vocation et se nourrir de cette vocation. Nourrir sa pensée, sa réflexion, ses émotions, son humanité…


Vocation

Je suis né dans une petite bicoque accolée à des dizaines d’autres identiques. Ce doit être un foyer pour mères célibataires, parce que nous ne sommes que des familles avec des Môman et des Titous. Je ne suis pas le plus costaud de ma fratrie, mais, dès mon plus jeune âge, j’ai présenté d’indéniables dispositions au travail intellectuel, à la théorisation, à la curiosité. Ça agace bien mes frères et sœurs et, du coup, j’en rajoute.

La rue est joyeuse quand nos mères nous lâchent tous et que nous allons jouer ensembles dans les champs. Ça piaille, ça rit, ça pleure aussi parfois. La résidence est située à la campagne, il y a de l’espace à perte de vue. Au loin, on aperçoit les cheminées d’autres résidences, mais je n’ai jamais porté mes pas jusque-là, ça me parait bien loin pour mes gambettes de gamin. Je découvre le monde, mais le monde est hostile, alors môman elle nous dit toujours qu’il faut se garder bien de s’éloigner.

Dans mon univers, il y a aussi Grand-Pô et Grand-Mô. Ce sont ceux qui gèrent le lotissement, les patrons, quoi ! Ils viennent régulièrement inspecter les logements et, souvent, ils nous tâtent le ventre pour vérifier si Môman s’occupe bien de nous. Ben oui ! Elle n’a pas de mari pour l’aider, alors il faut bien que des personnes responsables jettent un œil. Surtout que nous sommes douze gosses… Et c’est du taf, douze gosses ! Ils nous amènent la pitance aussi, à heure fixe. Il paraît que c’est bon pour nous de manger régulièrement, que ça favorise la croissance. Je sais pas trop ce qu’ils mettent dedans, mais des fois, le goût est bizarre, des fois il y a des fruits et d’autres fois que la peau. Drôle de façon de nourrir les gens ! Il y a des jours où ça pue chez nous, une curieuse odeur. Ils appellent ça le lisier, les vieux. Et puis l’endroit du bain, ils pourraient le réhabiliter. Quand on est tous passés à la toilette, c’est boueux et on sort presque plus sales qu’en rentrant. Enfin, Môman dit qu’on est hébergés à titre gratuit alors qu’il ne faut pas se plaindre. On est des pauvres.

Grand-Pô et Grand-Mô, quand ils viennent à ma cabane, ils discutent, de nous je suis sûr, mais je ne comprends pas encore tous les mots, je suis trop petit. Il y a quand même des choses que je pige. Par exemple, je sais que nous, on est la famille Goret. Souvent, le vieux, quand il entre chez nous, sans frapper d’ailleurs, ce qui ne me paraît pas trop poli, il lance à la cantonade : « Alors les Gorets, ça engraisse ??? ». Je pense qu’il s’inquiète de notre moral. C’est ces jours-là qu’il nous tripote pour nous vérifier.

Quand je serai adulte, je connaîtrai le parler des patrons. Et même que je pourrai leur répondre. Je lirai des tas de livres, et j’irai me promener jusqu’aux autres endroits que j’aperçois au loin, jusqu’au bout du bout. J’irai rencontrer les autres vallées et j’irais voir si tous les patrons ils ressemblent aux miens.

Je commence à m’éveiller au monde et à sa beauté. Il faut dire que la vie est un ravissement, mais ma jeunesse, sans doute, me permet de savourer ce que je découvre avec enthousiasme, voire naïveté. Depuis quelques temps, je suis préoccupé par mon avenir. Je vois bien qu’il va falloir que je me trouve une vocation. Tous mes frères et sœurs ont déjà décidé de leur carrière, il n’y a que moi qui pinaille. Rien de ce qui ne m’est proposé ne m’emballe vraiment. Le plus grand veut devenir « reproducteur », je ne sais même pas ce que ça veut dire. Et j’ai une sœur qui sera « mère célibataire », comme Môman. Mais moi, je n’ai pas d’idées. Alors j’ouvre grand les yeux.

Dans le pré du voisin, j’ai repéré un type maigrichon et long, qui ressemble aux deux vieux, qui fait des tas de décorations avec des vieux pneus, des draps, des pots de peinture, il appelle ça du « Land’Lard », ou un truc qui ressemble. C’est un lard’tiste.

Je me poste à la barrière, et je l’observe. Il passe des heures avachi dans l’herbe, à rêver. Et puis, par moment, il se lève, il bouge un torchon ou il trempe un pinceau dans du bleu, du rouge, du jaune, et il l’agite pour que la peinture elle éclabousse. Et il se repose. Quand il a l’air satisfait, il sourit bêtement, il sort un appareil photo et mitraille son « land’lard ». Certains soirs, il y a plein de gens dans le champ, qui parlent fort, qui boivent, qui rient, qui mangent. Le lard’tiste, il est sapé comme un notaire, il a un nœud papillon et il fait de grands gestes. Il a l’air vraiment heureux.

C’est dit, quand je serais grand, je ferai de l’ard.

 

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