l'industriel et la jouvencelle suivi de "chute"

Un homme sage et avisé très occupé par ses affaires,

las de courir sans cesse et gagné par l'ennui d'une vie solitaire,

résolut un beau jour de battre la campagne afin d'y trouver femme.

sitôt dit, sitôt réalisé, il entreprit séance tenante de cesser sa carrière

confiant à la gazette locale le soin de diffuser sa flamme.

ce travail accompli, et sans plus y penser, il continua ses tâches journalières.

 

Non loin de là, vivait dans sa principauté

une gente et noble dame, retirée

des tourments de ce monde,

déçue par la lâcheté des hommes et leur faconde.

Elle n'avait pas renoncé cependant,

de rencontrer un jour un prétendant,

car se disait-elle, il doit bien exister

sur cette terre quelque tribun

pour venir avec moi partager

les délices de mon jardin !

 

Lisant la gazette, elle fut séduite par les propos

de notre damoiseau.

Je verrai bien se dit-elle, si cet homme en tout point avenant

sera comme il se définit, ardent homme énergique,

de bonne éducation, ouvert et dynamique,

et si d'aventure paraissant devant moi il saura se montrer galant,

de sa verve et de sa superbe me plaire et me charmer.

Sans plus attendre,

elle rédigea réponse, le conviant à se rendre,

un jour de sa convenance, dans sa principauté.

 

Quelques jours plus tard, notre sage homme recevait un billet,

la demoiselle l'invitant à venir prendre un thé.

L'après-midi fut agréable,

ils échangèrent quelques idées,

la dame le trouva tout à fait à son goût, et ma foi, fort aimable.

Rendez-vous fut donc pris pour un prochain déjeuner.

 

Pour cette occasion,

elle lui concocta avec délectation,

nappe blanche et fleurs d'été, hors-d'œuvre et mets appétissants

déployant sans compter, afin de le ravir,

tout le talent et la passion qu'elle pouvait lui offrir.

Quand il vint à sa table, elle trouva bienséant

de lui dédier, arrivés au dessert,

quelques uns de ses vers,

puis sans ambages elle lui donna son cœur et ses secrets.

 

Elle parlait au présent, d'amour, de soirées tendres, lui offrait

son jardin, loin des choses terrestres et des biens matériels.

Lui, voyait au futur et regardait plus loin

pour savoir de quoi pourrait bien être fait demain.

il lui parlait négoce, avenir rationnel,

elle lui parlait en rimes de couchers de soleil, des arbres en hiver ;

lui, très occupé, discutait de choses monétaires,

dissertait de raison, de planification.

S'attachant à saisir, ces considérations  pour elle inhabituelles

la dame l'écoutait, intéressée par ces idées nouvelles.

Las ! notre homme d'affaires très affairé,

par ses affaires surchargé,

battait la campagne, courait sa clientèle,

poursuivait sans relâche moult activités industrielles,

loin de se préoccuper davantage de notre damoiselle,

oubliant son projet il délaissait la jouvencelle.

Après quelques contacts sporadiques,

de brèves conversations téléphoniques,

(ce noble damoiseau n'ayant aucun moment

pour s'occuper de la dame et de ses tourments),

notre très affairé bonhomme dans un bref et succinct vocabulaire

adressa sa démission à la principauté sur un bristol des plus ordinaire.

"Tiens ! pensa-t-elle, je le plaçais plus haut, je le croyais plus beau,

qu'un quelconque bristol noirci de quelques mots !"

la donzelle pensa qu'elle avait du lui paraître bien sotte

avec ses poèmes à l'eau de rose, et son thé bergamote.

"Je ne comprends pas, se disait-elle aussi, comment on peut courir

à travers vaux et montagnes

battre à la fois l'amour et la campagne

pour espérer tout à coup ressentir

coup de foudre et passion !

Assurément, ce jouvenceau est homme d'exception !

A cette noble tâche il faut se consacrer,

préparer le terrain,

cultiver soigneusement l'amour que l'on pourra donner

quand il se présentera au détour du chemin,

être prêt à ne pas le manquer

quand un après-midi d'été

frappant à votre domicile

il vous demande asile.

 

Pourquoi se disait-elle, ce vénérable et docte personnage

de surcroît fort bon et fort sage,

a-t-il donc répondu à mon invitation puisqu'il n'était pas prêt

en toutes circonstances, à recevoir l'amour ainsi qu'à le donner ?

Qu'ais-je pu faire, qu'ais-je dû ne pas faire

pour à ce point lui déplaire

et me voir congédiée

sans autre forme de procès ?

En tout état de cause j'espérais plus de franchise et d'honnêteté

de ce gentilhomme et vaillant chevalier !"

 

Pour en finir, la jouvencelle se dit au demeurant qu'elle préférait

rester dans sa principauté

afin de profiter des bienfaits

et richesses que lui offrait son potager

plutôt que vivre avec un jouvenceau pressé, courant après le temps.

Avec lui il aurait fallu que toujours elle conjugue au futur

ne sachant pour sa part ne le faire qu'au présent

et que se perdre en conjecture

sur les affaires mercantiles de ce monde épuisant

doit être assurément réservé aux plus grands des esprits olympiens !

Car après tout, songeait-elle, il est vain

de chercher à savoir ce que sera demain,

le présent n'est-il pas préférable à l'avenir incertain ?

 

chute

 

Un homme sage, très affairé

par ses affaires qui le tourmentaient

au sortir de sa douche glissa sur le carreau

et s'emmêla les pieds.

S'ensuivit une dégringolade ;

patatras ! tout cassé, tout cabossé,

bien malade,

il fut contraint au repos

toute affaire cessant ;

tout déconfit,

notre sage homme

dû rejoindre son lit.

Patatras ! face de rat ! c'est la fée Carabosse

qui, prenant pitié de notre malheureux bonhomme

lui joua ce vilain tour, l'obligeant

à cesser son négoce.

 

Si prendre la route le dimanche est périlleux

quand on a la tête bien trop pleine,

il est tout aussi dangereux

de sortir de sa douche en semaine

quand par ses affaires, on est un peu distrait.

Faut-il pour autant se priver

de ses sorties dominicales

et de ses ablutions matinales ?

 

Demandez donc à la fée Carabosse !

 

 

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