MYTHIQ 27 : fou et réussi, 27 artistes morts à 27 ans saisis en 27 lignes par 68 écrivains et plasticiens.

Publié à l’automne 2013, ce livre richement illustré allie le livre d’art et le recueil de nouvelles. Coordonnés par Yann Suty, 27 écrivains et 41 plasticiens contemporains ont accepté de jouer un étonnant jeu à contrainte : écrire 27 lignes (et les illustrer) sans verser dans le simple hommage plus ou moins compassé, sur 27 artistes (essentiellement des musiciens) morts à 27 ans, complétant de figures moins connues, appartenant néanmoins elles aussi au « Club des 27 », les illustres Jim Morrison, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Brian Jones, Kurt Cobain ou Amy WInehouse.

Le résultat est très réussi, et l’énorme majorité de ces courts textes, irrévérencieux, subtils, poignants et / ou drôles, dégagent, seuls ou par leur assemblage, une curieuse poésie légèrement hallucinée, en parfaite résonance avec l’iconographie parfois sauvage du volume, qui fait la part belle au street art (les éditeurs de ce projet sont aussi les réalisateurs des anthologies visuelles périodiques Artaq).

Tous les textes mériteraient d’être cités, je me contenterai donc de mentionner au passage :
- Dave Alexander (le bassiste alcoolique tôt remercié par Iggy Pop) évoqué par Paul Vacca dans la sérénité retrouvée de qui ne redoute plus le licenciement,
- Jean-Michel Basquiat (qui fut aussi musicien) radicalement poétisé par Oliver Rohe (« La question est de savoir si l’apparition d’un enfant sauvage est aujourd’hui possible »),
- Chris Bell (le co-fondateur de Big Star) dont l’amertume terminale est joliment ressassée par Arnaud Viviant (« Le problème de Chilton, c’est qu’il n’aime pas assez les Beatles »),
- D. Boon (le chanteur des pionniers punk Minutemen) illustrant à sa manière l’expression « tombé du camion » sous la plume de Philippe Routier (« En réalité, depuis la disparition de D. Boon de nos radars et de nos enceintes, l’interstate 10 est devenue un ruisseau dormant et le songe du chanteur un conte muet »),
- Arlester Dyke Christian (le chanteur du combo soul-funk Dyke & the Blazers) qui voit grâce à Marc Durin-Valois la ville funky aussi belle qu’une balle (« J’crois bien que toutes les rues de ma vie seront toujours / Des funky, funky Broadway »),
- Richey James Edwards (le guitariste des Manic Street Preachers) dont la disparition jamais élucidée peut nourrir rumeurs et spéculations réinventées par Yann Suty (« Reste cette bonne vieille Vauxhall Cavalier métallisée, abandonnée près du Severn Bridge, la batterie à plat et à l’intérieur un foutoir sans nom, ce n’est plus une voiture mais un squat,… »),
- John Garrighan (membre fondateur du très punk Berlin Project, de Pittsburgh) dont l’art de la diatribe tous azimuts lui est retourné à la volée par Solange Bied-Charreton (« Le filet de bave a disparu sous la serpillère. Mon pauvre, tu es invisible. Tu ressembles à tout le monde, tu ressembles aux caprices de tout le monde »),
- Peter Ham (le guitariste de Badfinger) dont le mode de suicide permet à Marc Villemain une surprenante variation sur la paradoxale méticulosité nécessaire à la pendaison (« Et moi qui ne suis pas bien doué de mes dix doigts, contrairement à notre Badfinger, je serais bien foutu de le rater, mon nœud »),
- Les Harvey (le guitariste de Stone the Crows) dont qui d’autre que le Claro de « Chair électrique » eut pu rendre l’ultime arc de 10 000 volts (« Zone danger où sont où vont les mains trempées dans l’acier guitare d’une vie promise »),
- Brian Jones (que l’on n’a normalement pas besoin de présenter) ramené à son essence de sitar et de piscine par Laurent Binet (« Entre tous, le sitar symbolise Brian Jones le multi-instrumentiste défoncé parce que de loin ça ressemble à une pipe à crack géante, on sent bien que c’est un truc un peu indien, et en même temps on voit que c’est quand même un genre de guitare, comme le banjo ou la mandoline, mais avec un karma plus hippie »),
- Jim Morrison (que l’on a encore moins besoin de présenter) rencontrant sa déesse finale avant que l’ouragan ne frappe, en une fin poétiquement rêvée par Paul Verhaeghen,
- Gary Thain (l’un des premiers bassistes de Uriah Heep) confronté à la spirale de fascination et d’imitation propre au rock par Elsa Flageul (« On ne devrait jamais mourir. On ne devrait jamais rencontrer ses idoles »),
- Jeremy Michael Ward (l’électronicien de The Mars Volta) dont le permanent rêve éveillé, avec ou sans héroïne, prend un relief pensif et poétique grâce à Fabrice Colin (« Mais Jeremy fouina trop pas assez plutôt mal en tout cas et / Un dimanche californien pourri oublia d’ouvrir les yeux »),
- Denis Wielemans (le batteur des Girls in Hawaii) établissant un lien, ténu et magique, entre la mort d’un cerf et la musique qui frappe jusqu’au bout, avec Aude Walker,
- et Mia Zapata (la chanteuse du groupe grunge The Gits) dont le viol sordide et mortel devient atrocement emblématique d’un sale destin et d’une sale société grâce à Manuel Candré (« Agonie ensuite dans ce parking dans la ruelle, ça va durer, trop »).

Comme leurs collègues écrivains, les plasticiens impliqués, pour la plupart grands ou très grands noms de l’art urbain contemporain, ont joué le jeu à fond, et ont soigneusement évité l’hommage stérile pour réussir à trouver des résonances hardcore, ironiques ou poétiques, aux textes et à leurs sujets. En prime, sept pages d’introduction du sujet et du recueil rappellent avec clarté, intelligence et humour les origines du projet et les défis qu’il représentait.

À l’issue, un livre à l’image de son dessein, légèrement fou, d’une richesse insoupçonnée, que l’on aura un immense plaisir poétique et jubilatoire, et peut-être même un rien songeur, à lire et reparcourir régulièrement.

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Mythiq 27 de Collectif, éditions Gotham.Lab - septembre 2013 - 9782953425345 - 196 pages - 32 euros - dans toutes les bonnes librairies et par correspondance (http://www.charybde.fr/collectif/mythiq-27).

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