Ca fait du bien ce truc à République

impressions totalement subjectives et partielles de ce qu'il se passe à république depuis quelques jours.

«  C'est peut-être à ça que ressemble une révolution. A rien. Il y a des groupes assis par terre qui font leur vie, qui discutent de choses déterminées (les commissions) ou pas (groupes autoconstitués). On parle enfin à des gens qui sont des amis d'amis à qui on disait vaguement bonjour avant. On tombe sur des grèvistes de la fac à qui on n'avait pas eu l'occasion de parler vraiment là-bas. Qu'est-ce qui lie ces gens les uns aux autres ? Qu'est-ce qui fait qu'on s'y accroche ? Il y avait visiblement un besoin de parler ou d'écouter. D'écouter autre chose que ce qu'on entend d'habitude. Il y a aussi une recherche d'un truc qu'on appelle la démocratie. En réalité, on ne sait pas vraiment ce que c'est. Certaines interventions de l'Ag quotidienne ont l'air de sous-entendre qu'on serait tou-t-e-s d'accord, pourtant les interventions se contredisent. Faut-il voter sur tout ? Doit-on décider si l'on est « mûr » pour voter avant de voter ? Qui a le droit de parler ? Comment ? La tribune est-elle honnête et utile ? Il y a trop de monde pour être vraiment d'accord. Les orateurs parlent à un public évolutif.

On récupère des informations au fur et à mesure qu'on fait le tour. Il semblerait que des fascistes aient attaqué l'occupation à trois reprises durant la nuit de samedi à dimanche. Comment les gens ont résisté à la pluie. Que ça tient beaucoup sur des gens qui vont reprendre le travail lundi matin. On débat de l'intervention ratée des CRS du dimanche matin, que certains racontent en ces termes : « Ils ont retiré leur casque et nous ont dit : « on en marre, faites ce que vous voulez » ». D'autres accusent les autres d'avoir « négocié » l'occupation. Un débat récurrent puisque durant l'AG, il y a ceux et celles qui défendent la nécessité d'une occupation déposée en préfecture et d'autres la nécessité d'occuper sans autorisation. On se moque d'Hidalgo et Plenel, mais on adule Lordon, sorte de star autoproclamée, il n'est pas improbable que quelqu'un finisse par lui envoyer des poireaux dans la figure vu l'énervement qu'il suscite aussi. On n'aime pas les chefs, ni les représentant-e-s, mais on aime les belles prises de parole. Que Mélenchon et Besancenot trainent, tout comme Mermet et encore une fois Lordon, suscitent des froncements de sourcil. Le mouvement est plus divers que des intellectuels masculins blancs. On n'aime encore moins les représentant-e-s qui ne nous représentent pas.

Il y a beaucoup de paradoxes, parce qu'il y a beaucoup de gens divers et un nombre impressionnant de personne. Au fil de la journée, des seules tentes « officielles » : celle de l'accueil, de la cuisine et d'une ou deux commissions, on est passé à un espace enfant, une chorale, une tente LGBT-IQ, une commission pour la légalisation du cannabis, quelques ateliers supplémentaires dont un d'autodéfense, un débat sur le néolibéralisme, un autre sur l'université, des tables de librairies alternatives. Entre 16h et 22h, la place ne fait que se remplir. Il y a ceux et celles qui sont à fond, il y a celles et ceux qui sont là pour voir. Il y a des grèvistes d'ici ou là, notamment des universités de Paris 1 et Paris 8-Saint-Denis, qui apparaissent en tant que tels, par des panneaux ou des ventes de rectangle rouge. Il y a une commission convergence de lutte, mais les luttants de partout paraissent déjà avoir convergé. Il y a aussi des gens qui cherchent d'autres gens pour aller occuper ailleurs : « Je suis du 93, où la tente de la fac de Saint-Denis ? Je voudrais faire quelque chose chez moi. » Il y a des petits et des grands cercles. On passe d'un groupe à l'autre, sans que ça n'ait l'air de déranger personne. Il y a la rumeur d'une toilette construite avec une bache directement relié aux égouts.

L'AG est en elle-même un moment très étrange. Un micro autour duquel il y a une tribune invisible (en gros des gens qui notent les propositions et prennent la liste des personnes souhaitant parler, qu'on appelle les donneurs de parole). L'Ag est organisée en hémicycle. Quand quelqu'un-e parle, on peut par des signes signifiés son accord, le fait qu'on veille que ça accèlère, son désaccord… Trois heures de prise de parole ce dimanche, plus un long temps de vote. (Vendredi, à minuit elle durait encore). Certain-e-s se permettent des interventions plus longues, signe que devant la parole on n'est pas vraiment tou-t-e-s égaux. N'est-ce pas le propre de chacun-e de penser sa parole comme importante ? Le vote est un moment démocratie et d'absurdité à la fois. Quelqu'un a la charge de rappeler les propositions les unes après les autres pour qu'elle soit votée. À chaque proposition, il est demandé si les votant-e-s pensent que la question est mûre. Quand ce n'est pas le cas, le vote est reporté. On demande aussi qui sont les participant-e-s au vote. Puis on vote. Ceux-celles qui ne sont pas d'accord peuvent exprimer une opposition radicale. Auquel cas on revote après un mini débat. Le système est générateur de tensions. Les votes n'en finissent pas. On reprend les débats avant de reprendre les votes. C'est bien normal, mais tout le monde n'a pas cette patience. Certain-e-s partent, sans conséquence car d'autres qui arrivent les remplacent. Pour beaucoup l'heure a l'air d'être grave. Une femme dit d'ailleurs « on peut voter en un clin d'oeil des positions aussi graves ». Difficile de savoir à quoi elle fait référence. Celui qui proposait les votes est viré car jugé pas efficace. Une femme prend le relais. Les gens se concentrent autour de la tribune, comme il fait nuit, on a du mal à suivre. Certains votent une ou deux propositions puis s'en vont. On comprend vaguement que la démocratie représentative est pourrie, que le capitalisme est un système oppressif, qu'il faut un revenu ou salaire universel, qu'il faut moins consommer et défendre le prix libre. Les quinze dernières années de lutte et d'idées semblent tenter de se condenser dans cette occupation.

Autour de l'AG, on continue à s'affairer, en rigolant des décisions prises. « Ils ont décidé de ne pas rester la nuit, mais nous on restera ». « C'est vachement formaliste ». Une nouvelle bâche est installée entre quatre arbres pour passer la nuit et accueillir l'orage. La fontaine sert à nettoyer le céleri. La question de l'alcool semble poser problème. Faut-il vendre de l'alcool à la cuisine ? N'est-ce pas un risque pour les occupations ? Les jours ont l'air aussi d'avoir disparu. Ici s'affiche le 34 mars. Il est vrai que les dates se perdent. Le 5 avril, c'est demain ? Non après-demain, il faudra converger avec les lycéen-ne-s et les étudiant-e-s qui appellent à manifester. 

 

Au moment de terminer ce texte, un copain m'apprend que l'AG s'est interrompue suite à « une coupure providentielle » du micro vers 22h. Il y a du boulot encore. En attendant, beaucoup se disent prêts à remonter ce qui serait démonter, et comme dirait une dernière personne croisée en prenant le métro : « ça crée une atmosphère sympa. »

 

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