Monsieur Anarchiste, il faut qu'on discute du colonialisme

par Petar Stanchev
Texte paru sur http://www.kurdishquestion.com/index.php/kurdistan/west-kurdistan/mr-anarchist-we-need-to-have-a-chat-about-colonialism.html

Traduction vers le français A. Colombani


La critique dogmatique des luttes populaires pour l'autonomie au Chiapas et au Rojava révèle une mentalité coloniale qui ne devrait pas avoir sa place dans notre mouvement.

« Le dogmatisme est nourri par des vérités abstraites qui deviennent des habitudes de pensée. Aussitôt que vous mettez ces vérités générales en mots, vous vous sentez comme un prêtre au service de Dieu. » Abdullah Öcalan

En 2002, le journal étatsunien Green Anarchy publiait un article critique du mouvement zapatiste dans lequel l'auteur se permettait plusieurs jugements qui semblaient exprimer ses pires frayeurs  : « l'EZLN n'est pas anarchiste ». Dans cet article, les zapatistes étaient dépeints comme des « nationalistes d'avant-garde » et des « réformistes », à qui la commission d'attribution de la licence anarchiste déniait le privilège d'être qualifiés d'« anarchistes » – appellation dont les rebelles indigènes ne s'étaient jamais réclamés.

Le EZLN répondit à cet article même si le sous-commandant Marcos affirma que les  zapatistes ont peu à faire d'argumenter avec des « éléments insignifiants d'une frange idéologique » et qu'encore moins de militant-es doivent se sentir concerné-es par les jugements de ceux « dont la vertu principale est d'étaler leurs absence de finesse et de savoir dans les journaux et les magazines ». Tout de même Marcos décida de répondre à cet article parce qu'il y voyait un exemple du « bon vieux colonialisme » :

« Cette attitude, bien que cachée derrière un voile d'objectivité, est la même attitude que celle avec laquelle nous dealons depuis 500 ans, c'est-à-dire le fait que quelqu'un dans un autre pays et d'une autre culture pense savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous. »
Les positions prises par Green Anarchy ne sont pas une exception et n'appartiennent pas au passé. Certains éléments du milieu anarchiste aiment toujours critiquer à courte-vue, sans information, de manière dogmatique et sectaire les luttes des peuples du Sud, avec ou sans conscience du fait qu'ils reproduisent les logiques du colonialisme.

J'écris cet article en réponse à un article récent de Gilles Dauvé, qui calomnie le mouvement kurde au Rojava de la même manière. Un article similaire, construit sur des fondements logiques et éthiques douteux, a été publié par la fédération anarchiste à Londres.  Bien que je m'apprête à répondre spécifiquement aux critiques peu informées de l'article susmentionné, je  précise que les questions soulevées ici sont bien plus importantes pour le mouvement anarchiste occidental que pour les mouvements kurdes ou zapatistes. Ces derniers n'ont pas besoin des jugements ou des approbations de ceux qui, de loin, peuvent se payer le privilège d'être idéologiquement purs.

Mon inquiétude principale en écrivant cet article est que la mentalité coloniale et le dogmatisme profond de certains individus et groupes dans les cercles anarchistes occidentaux sont symptomatiques d'une crise profonde dans les capacités d'organisation et d'imagination de notre mouvement. Ce problème doit être un débat sérieux. Si nous échouons dans cette discussion, nous risquons de nous marginaliser et de transformer le mouvement en une sous-culture auto-centrée qui est incapable de se connecter avec l'extérieur. Cela ferait de l'anarchisme occidental une relique historique affaiblie et montrerait son impuissance à défier le statu quo.



Ne pas juger, ne pas perdre la tête


C'est cette affirmation qui ouvre l'article de Dauvé : nous n'avons pas à juger le mouvement kurde, mais nous ne devons pas perdre la tête en l'admirant non plus. Jusqu'ici tout va bien. Mais malgré ses prétentions à l'objectivité, l'auteur finit par faire ce qu'il nous a précisément prévenu de ne pas faire : il applique des concepts et standards de la politique occidentale à la révolution du Rojava et décide que la catégorie de « révolution sociale » ne lui sied pas.
Les anarchistes qui soutiennent la lutte pour l'autonomie démocratique (qui sont quand même un certain nombre) sont appelés à ne pas « perdre la tête ». Leur soutien est dépeint comme un signe de radicalisme mou parce qu'ils n'adhèrent pas à Dieu sait quel dogme puritain. Je dirais que c'est une curieuse forme d' « anarchisme » si on considère la richesse et la diversité des traditions anarchistes. Au delà du discours condescendant, il est intéressant d'examiner les faits et prétentions de ces révolutionnaires de salon « à la tête claire et dans le droit chemin ».
Les prétentions de Dauvé peuvent se résumer comme suit :
1. La lutte au Rojava est menée par une population qui « n'intéresse personne » et les grandes puissances laissent l'autonomie se développer parce que ça ne dérange pas l'ordre capitaliste.
2.  La révolution du Rojava, dans sa lecture la plus généreuse, est une lutte fondée à partir des principes du libéralisme occidental. Ce n'est pas une révolution sociale, elle n'affecte pas les structures profondes de la société et n'est pas explicitement anti-capitaliste.
3.  Elle n'a pas défié les appareils d’État et il s'agit d'une lutte nationaliste.

4. L'émancipation des femmes est une farce et une exagération, et la révolution n'est en rien féministe.

Comme les mêmes critiques s'appliquent à d'autres mouvements aux caractères similaires, notamment les zapatistes, contester ces points particuliers a un intérêt qui excède le Rojava.

La dignité de ceux qui ne sont personne

« Jamais plus un Mexique sans nous » est une des devises qui exprime l'essence idéologique du EZLN.  Le peuple indigène au Chiapas était inconnu, sans importance et oublié, abandonné sur le bord de la route à la faim et la maladie. C'est pour cette raison que le soulèvement de 1994 est souvent qualifié de « guerre contre l'oubli ». Cet oubli n'a jamais été et n'est toujours pas accidentel : c'est un produit délibéré du racisme et du colonialisme, externe comme interne [au Mexique, NDT], qui dévalue la vie et les souffrances des gens du Sud dans la mesure où souvent ils n'existent pas pour le reste du monde.

Quand ce silence fut cassé en 1994, le gouvernement mexicain et les médias de masse réalisèrent le pouvoir de l'information et imposèrent un blocus médiatique qui eut un succès relatif pour faire disparaître de la conscience de masse l'existence et les objectifs des Zapatistes au Mexique et à l'étranger. Dans un geste similaire, la lutte révolutionnaire des Kurdes a largement été absente des médias (du moins jusque la lutte emblématique pour Kobané) et la répression comme les agressions auxquelles ils font face de la part des puissance autres que EI continuent à ne pas être mentionnées.
Le mouvement zapatiste comme le mouvement kurde sont une menace au statu quo parce qu'ils offrent et mettent en pratiques des alternatives qui fonctionnent réellement. Le danger qui émane de l'existence de tels exemples a mené à leur absence persistante des médias mainstream et du débat public – et à un assault constant des forces réactionnaires sur le terrain.  Prétendre que ces mouvements existent par la grâce des grandes puissances simplement parce que ça ne les intéresse pas est grotesque.
De plus, prétendre que ces mouvements seraient laissés tranquilles parce qu'ils ne sont pas une menace contre l’État et le capital est extrêmement offensant pour la mémoire de ceux qui ont été tués, persécutés et expropriés par les gouvernements mexicains, turcs ou syriens durant des années. Les deux mouvements ont toujours été vigoureusement persécutés et le sont encore. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées. Une guerre sale et une confrontation militaire directe existe encore et toujours. Parce que le Rojava comme le Chiapas sont des régions riches en ressources naturelles, les affirmations de Dauvé selon lesquelles ils n'intéressent pas le capital et que pour cette raison on les laisse faire, sont contredites par les faits sur le terrain.


La révolution qui se réinvente elle-même

« Marcher et se poser des questions » est le principe essentiel que les zapatistes définissent dans leur effort pour avancer par delà des conceptions prédéterminées et étroites des luttes révolutionnaires. Les Zapatistes voient la révolution comme un processus dans lequel le peuple construit sa liberté d'en bas et apprend à se gouverner lui-même au fur et à mesure.
Ce principe rejette la traditionnelle notion marxiste-léniniste de l'avant-garde historique et immunise le processus révolutionnaire des tendances autoritaires perpétrées « au nom de la révolution » - celles-là même qui contaminèrent les régimes d’État socialistes du XXe siècle. Dans la même logique, la révolution au Rojava est vécue comme un processus, pas une application d'une formule prête-à-l'emploi.
L'utilisation enthousiaste de la terminologie occidentale et la tentative de classer la révolution du Rojava selon celle-ci donnent finalement l'impression que la vraie raison pour laquelle ces "anarchistes" supposément critiques sont sceptiques est simplement que quelques inconnus à la peau brune ont refusé de suivre les instructions de leur livre de recettes. Bien sûr, ces critiques se font sans preuves pratiques, si ces « anarchistes » ont lu le livre de recettes, mais ils sont de bien mauvais cuisiniers.
Pour prendre juste un exemple important, l'analyse de Dauvé de ce qu'il nomme la structure « libérale » des cantons de Rojava est fondée simplement sur sa lecture étroite du contrat social – le cadre légal des cantons – mais échoue à examiner avec autant de précisions le système de participation directe qui l'accompagne. Intéressant aussi qu'il prétende que la structure sociale dans les cantons kurdes n'a pas changé, ce qui entre en contradiction avec les preuves factuelles et les observations directes des journalistes, des étudiant-es et militant-es qui se sont rendu-es sur place.  
Sans aucun doute, ces structures démocratiques d'auto-gouvernement sont sous développées, ont de nombreux problèmes qu'on peut pointer et il reste beaucoup à apprendre. Cependant, ils réaffirment le principe que la vraie libération peut seulement se vivre et s'appliquer ici et maintenant par l'auto-organisation du peuple.
L’État, le nationalisme et le capitalisme
Le PYD (parti pour une union démocratique), comme force motrice de la révolution du Rojava, a reconnu l'intégrité de l’État syrien et propose un confédéralisme démocratique comme modèle préférable pour le pays entier une fois acquises la chute du régime et la défaite de Daesh. C'est un reflet du changement idéologique qui est né dans le mouvement kurde il y a quelques années, loin de ses volontés initiales de création d'un Etat kurde indépendant. Sous la plume d'Öcalan :
L'appel à une nation séparée sert les intérêts des classes dominantes ou ceux de la bourgeoisie, mais ne reflète pas les intérêts du peuple, ainsi un autre Etat ne serait que la création d'une injustice supplémentaire et réduirait le droit à la liberté encore une fois.
Le mouvement de libération kurde considère désormais l’État comme un ensemble d'institutions patriarcales, hiérarchiques et excluantes. Il ne peut y avoir de meilleures preuves sur les intentions du PYD que l'attribution de droits égalitaires à tous les groupes ethniques des trois cantons aussi bien à tous les niveaux des instances de représentation que dans leur participation active aux structures de base. Comme la militante kurde et étudiante Dilar Dirik l'expliquait dans sa déclaration à Bruxelles, la solution à la question kurde n'est pas de fonder un nouvel Etat, car l’État ce qui a engendré le problème.
Dauvé prétend qu'en secret le mouvement kurde n'a pas abandonné l'idée d'un Etat-Nation, mais simplement reformulé la proposition pour qu'elle apparaisse moins autoritaire. Voilà un drôle de paradoxe au coeur de cet argument : pourquoi le mouvement kurde adopterait un déguisement anti-étatique et libertaire afin de réaliser l'objectif secret de fonder un Etat kurde indépendant ? Sachant qu'il est très difficile d'organiser le pouvoir populaire et qu'il est sans doute plus facile d'acquérir la reconnaissance de la communauté internationale comme état-nation que comme communes confédérées dans un système décentralisé.
Comme la nature anti-capitaliste de la révolution de Rojava, le système économique des cantons est fondé sur trois principales colonnes : l'économie coopérative, l'économie ouverte et l'économie privée. L''économie coopérative qui se concentre sur l'agriculture et la production à petite échelle, est centrale. Elle est fondée sur une propriété communale et sur l'autogestion. Elle opère souvent hors du système monétaire. Plusieurs des terres ont été collectivisées après le départ des propriétaires terriens à la suite des prises du PYD. Les compagnies privées sont autorisées, mais elles doivent travailler avec les administrations et soutenir la révolution.
L'économie dite ouverte est fondée sur des investissements étrangers, qui restent malheureusement nécessaires pour le développement des infrastructures dans la région. Par exemple, il n'y a pas de raffineries de pétrole, même si le canton de Djezireh a de nombreuses réserves de pétrole. L'idée est d'attirer les investisseurs étrangers – mais seulement s'ils sont prêts à respecter la nature sociale du Rojava. L'économie locale sera développée dans les termes choisis par les habitants du Rojava et leurs assemblées, mais pas par les capitalistes occidentaux. L'industrie qui finira par se développer au Rojava sera sous le contrôle direct des travailleurs, du moins ce sont les intentions du PYD.
Selon Dauvé, la révolution au Rojava n'est pas anti-capitaliste parce que les « prolétaires » n'ont pas pris les moyens de production et que la propriété privée est toujours autorisée. C'est une affirmation risible dans la mesure où le prolétariat n'existe pas dans le sens occidental classique au Rojava. Ici encore, l'auteur illustre les limites des analyses de classe puristes fondées seulement sur des réalités de l'Europe industrielle du XIXe siècle datées et inapplicables.


Ce n'est pas une révolution des femmes ?

« La nature subversive d'un mouvement ou d'une organisation comme son caractère féministe ne peuvent se mesurer au nombre de femmes armées », assure Dauvé, selon qui l'idée selon laquelle la révolution au Rojava est aussi une révolution des femmes est fondée uniquement sur l'image des milices non-mixtes femme YPJ qui devinrent célèbres durant la défense héroïque de Kobané.
Il est vrai que nous ne pouvons mesurer le caractère féministe d'un mouvement simplement par la participation des femmes au conflit armé. C'est précisément pourquoi Dauvé aurait du faire plus de recherches avant d'accuser la révolution du Rojava de ne pas être assez féministe. Il mentionne rapidement que les femmes ont 40 % de représentation garantie dans les communes et que toutes les positions publiques ont deux têtes  : un homme et une femme. Mais ce que l'auteur manque est l'analyse sociale qui transforme activement les relations de genre dans tout le Kurdistan.
Dans le livre  La vie libre : le révolution des femmes,  Abdullah Öcalan insiste sur le patriarcat comme l'élément central de l'oppression qui a produit toutes les formes de hiérarchie et domination. Il argumente que notre civilisation est fondée sur trois formes de domination envers les femmes : celle qui est idéologique, celle qui passe par la force et celle qui est économique : « de cette relation  découlent toute les formes de relations qui favorisent l'inégalité, l'esclavage, le despotisme et le militarisme. »
Les mises en pratique des ces idées au Rojava sont nombreuses et elles incluent l'interdiction des mariages forcés, des crimes d'honneur, de la polygamie, des discriminations et violences sexuelles, et plus important, les questions liées aux femmes sont entre les mains des femmes. Les femmes ont leurs propres assemblées qui ont pouvoir sur les questions liées aux femmes et peuvent imposer leurs décisions aux assemblées mixtes si elles pensent que telle ou telle décision concerne ou impacte négativement les femmes.
Margaret Owen, défenseure des droits des femmes dans les conflits et avocate spécialisée en droit international sur les questions de droits humains, décrit le développement des droits du genre (gender rights) sous l'administration du PYD sous un jour très positif. Elle souligne l'existence d'un parti composée uniquement de femmes Star Union et la garantie de la participation égale des femmes dans les sphères de la vie publique, c'est-à-dire les « services associatifs, politiques, dans l'éducation, le médical, les espaces militaires, la police, le social et la finance ». Dans les espaces appelés « Maison des femmes », le mouvement a aussi développé un système de protection contre les violences masculines.


De l'impuissance sectaire à la créativité révolutionnaire

Aveuglés par la frustration de leur propre marginalité et isolés par leur incapacité à adapter leurs idées à la réalité et à construire une force sociale qui serait réellement capable de défier la modernité capitaliste et l’État-nation, des anarchistes occidentaux préfèrent encore aujourd'hui se retirer dans leur tour d'ivoire idéologique et clamer leurs connaissances supérieures et leur statut de Juste et ce à travers des accusations sans fondement de radicalisme mou des autres peuples – et spécialement des peuples du Sud.
Clairement, de telles positions sectaires affectent négativement la capacité des groupes anarchistes en Occident à produire des alternatives radicales et sensées au capitalisme et à l’État. Cela finit par restreindre l'idéal anarchiste révolutionnaire dans les maillons d'un dogme arrogant au service de lui-même qui finit par conforter ces groupes impuissants dans ce qu'ils pensent être des idées pures.
C'est la crise à laquelle nous faisons face en Occident. Si les éléments sectaires de notre mouvement sont incapables de se réinventer et de se trouver des formes créatives et nouvelles de luttes et d'organisations, un meilleur futur sera difficile. En effet celles-ci sont, il me semble, bien plus importantes que la rhétorique révolutionnaire flamboyante qui, dans quelques cercles anarchistes occidentaux, semble bien séparée de la pratique.


Petar Stanchev finit un diplôme en études latino-américaines et droits humains à l'université d'Essex. Il a précédemment vécu et étudié au Mexique et a pris part aux mouvements de solidarité avec les Zapatistes pendant quatre ans.

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