Contribution au débat : Un mouvement pour penser la mémoire militante

Je fais de ce blog un lieu d'accueil de textes des amis qui retrouvent la parole au fil de ce mouvement... "Pour ouvrir le débat, je vais tenir ici les militant-e-s pour agents et responsables de leur propre mémoire, une historicité que les syndicats doivent revendiquer."

Texte de M.C. Toulouse, le 3 décembre 2018

A gauche on a un peu tous voulu croire les autres groupes de gauche sceptiques du mouvement des gilets jaunes. Beaucoup se sont mis à dénoncer le possible mépris de classe qui régnait dans les forces de gauche si on disqualifiait d'emblée un mouvement – rural - au prétexte de son homophobie, son racisme, son bôfisme en résumé. Trois semaines après on peut commencer à être plus précis : toutes les forces engagées dans les mouvements sociaux du travail avec journées d'actions ces dernières années sont curieux du mouvement. Ce n'est plus la peine de s'en prendre les uns aux autres. Par ailleurs, de jour en jour, le mouvement évolue. Entre samedi 1er décembre avant les émeutes (allégrement commentées dans la grande presse) et lundi 3 décembre, le vent tourne, souffle. Et si on va vite avoir l'impression qu'il faut courir partout, cela ne doit pas nous empêcher de penser.

Je ne veux pas du tout débattre du mouvement et de ses revendications seule dans un texte mais de notre rapport avec la période où vont se croiser des combats. Il s'agit alors de comprendre pourquoi nous ne mettons pas en commun les idées. Et surtout pourquoi notre organisation semble être de faible utilité.

On confond, je crois, notre crainte de l'avant-gardisme, l'opportunisme avec les pratiques syndicales et politiques à défendre et construire. Cette contribution au débat souhaite par des points divers poser la question de la mémoire militante à travers : l'observation claire de l'absence de débat (physique) dans les syndicats, la place des communicants que les syndicats représentent en partie et propose un bref regard sur la répression lycéenne qui s'annonce à l'aune du mouvement oublié de 2005.

1/ Un mouvement pour penser les communicants.

Ce mouvement – comme tout mouvement - peut être le lieu d'analyses politiques et économiques, de remises en questions de stratégie syndicale, de rencontres nouvelles simplement ou de retour visiblement à des expériences d'émeutes de rue galvanisantes. Ici je propose de tirer le fil de la remise en cause des communicants et professionnels de la parole qui a clairement lieu dans le mouvement et qui n'est pas si inintéressante et n'est pas en soi populiste.

- Les Ennemis sont aux manettes

Il n'y a pas de « porte-paroles » du mouvement, il y a des analystes qui passent dessus. Des spécialistes venus d'outre-tombe s'échangent à la télé des analyses sociologiques, rarement historiques, économiques sur les misères et l'état du tiers-état nouveau. Ils font passer certaines revendications historiques pour des lubies, ils appuient certaines revendications droitières, et surtout remâchent des termes à peine réels : car après tout, qu'est-ce qu'une « taxe » en france ? Une cotisation ? Un impôt ? À qui, pour qui ? Pour en finir en riant de la volonté de plus de services publics.

- La loi de l'événement

Ce traitement événementiel de la revendication sociale permet aux analystes droitiers, à chaque mouvement, de faire loi. Ils renvoient à jamais la balle dans le camp d'une opinion préfabriquée par eux-mêmes. La parole publique n'étant depuis quelques années absolument plus le communiqué de presse syndicale ni le bouche à oreille, peu de forces actives tirent des bilans. Certains groupes le font encore, et c'est louable. Aujourd'hui, à Marseille, grâce à un article de médiapart on peut être au courant que des centaines de travailleur.euses du ménage « devraient » de l'argent à la société ELIOR (!), à cause de la « loi travail ». Cette remise en cause du code du travail 2016, 2017, contre laquelle les syndicats de vraie gauche se sont battus. Ça n'est pas pour eux un événement, donc il surgira difficilement. Nos batailles ne sont pas leurs événements, ce sont un fil conducteur historique de la lutte des classes. Et cet immonde rendu de justice devrait être un rendez-vous, une emblème de ce que nous combattons. Les syndicats pourraient servir à insérer dans le mouvement actuel cet emblème de la guerre de classe ! Grâce aux analyses, au terrain, à la compréhension des enjeux de la loi travail.

- La communication entre nous ? Intellectuels, au secours ! C'est toute une histoire.

Un camarade de SUD éducation – Rémi Azemar – a montré dans son mémoire, militant, que l'institutionnalisation du syndicalisme s'accompagne entre autres de l'octroi aux intellectuels d'une place particulière. La période fatale qu'il a étudiée – 44-46 – nourrit l'enquête. Au sortir des maquis, encore armés pendant un congrès de la CGT, les syndicalistes donc résistants donc tenants de leur histoire se déchirent. Les décisions stratégiques se prennent, et toute la formation syndicale et les analyses sont remis dans les mains des hommes intellectuels. Quel rapport ici ? Que les seuls propos relayés sont ceux de Noiriel1 , Supiot, Friot ou mediapart. Et nous, camarades syndicalistes, ne sommes-nous pas dans les rues ? On s'exprime sur facebook, mais nos réunions qu'en faisons-nous ?

Où sont donc les appels à débats dans nos organisations ? Pour digérer les infos médiatiques, la difficultés de la lecture du mouvement présent, l'organisation de choses. Les sympathisant-e-s regardent toujours au moment des mouvements si la porte est ouverte aux débats, et c'est le rôle essentiel d'une organisation, ne pas se sentir seul-e, se sentir nourri par le collectif.

 

2 / Historicité vs opportunisme

Pour ouvrir le débat, je vais tenir ici les militant-e-s pour agents et responsables de leur propre mémoire, une historicité que les syndicats doivent revendiquer. Au lieu de rester apathiques devant la construction idéologique de la droite, des forces syndicales de droites rurales, des forces politiques groupusculaires ou partisanes, poussons les nôtres.

Si ce mouvement compte des gens qui n'ont jamais été en manif, je peux dire que j'ai des amis qui y participent qui en ont eu l'occasion. Une amie n'a jamais été dans les mouvements, elle a bossé, capitalisé. Elle a acheté une voiture et un appart' avant 30 ans, 1 Partagé par un camarade, très intéressant : https://noiriel.wordpress.com/2018/11/21/les-gilets-jaunes-et-les-leconsde-lhistoire/ fille d'immigrée au dos cassé, elle se retrouve engagé dans les manifs car tout ça est trop cher. Sans en faire une sociologie, une caractéristique globale, j'en fais au contraire histoire commune. Toi mon amie, tu es quelqu'un qui n'avait pas fait le choix de t'engager. Quel est l'intérêt de penser ça ? L'intérêt c'est de penser l'histoire. Les gens ne sortent pas de nul part, et il y a de l'opportunisme dans certaines forces de gauches concernant cette masse de gens en colère qui n'ont pas encore de patrie politique.

- Eux, c'est nous ?

On a eu peur de comprendre que ce mouvement gilet jaune était plus populaire que les derniers mouvements politiques. Parce qu'on a la hantise « de ne pas être le peuple ». L'opportunisme émane parfois simplement de cette permanente extériorité de l'extrêmegauche. Je ne crois pourtant pas que cette extériorité vienne de la composition sociologique des forces militantes mais pour beaucoup du jardinet secret dans lequel se développe l'analyse politique. Il n'y a de débat nul part, même pas sur les rond-points bloqués. Pas plus en 2010 (Retraites!), 2016 (loi travail!) qu'en 2018 (gilets jaunes!) Débattre c'est être déjà trop éduqué ? Ou débattre c'est déjà se rendre compte qu'on n'est pas d'accord ? Ou le mouvement ne veut pas de débat. Peut-être mais les syndicats eux, ils en veulent du débat ! Il ne s'agit pas de tondre la laine sur le dos de gilets jaunes ou des lycéen-nes, mais de débattre que ce que cela fait émerger dans l'histoire des mouvements, au moins dans nos syndicats. Peut-être que la peur c'est que débattre du passé c'est se retrouver seuls à savoir ? Ou remâcher les défaites ?

Et pourquoi pas diffuser les luttes ? Pour y revenir, cette amie, et ses collègues gilets jaunes actuels étaient tout comme moi en lycée de banlieue. Elle a eu tout comme moi ses profs en grève en 2003, son lycée bloqué en 2005, et son pays à gauche en 2006. Les militant-e-s de la période parlent en année – on le sait – « 2003 ? j'ai fait. », « 2006, magnifique ! », « On a déjà fait en 2010 » ! Et bien allons jusqu'au bout de cette mémoire collective d'années de luttes à la chaîne. Observons que manger des saucisses et de la brioche sur un rond-point on a déjà fait en 2010 et malheureusement la retraite s'éloigne. Et débattons-en.

- Si le peuple est dans les rues, la police aussi.

Une confrontation historique peut servir à comprendre que pour l'instant la police est bien gentille avec les gilets jaunes. Peut-être est-ce l'absence de structures militantes qui les perd. Mais peut-être aussi, est-ce une stratégie ? Peut-on décemment croire que la police française sera dépassée par 200 000 personnes dans les rues ? Malheureusement, la révolution n'est pas prête. Donc il faut construire.

Demain des lycéens vont être dans la rue, et on lit déjà que la police municipale est aux abords des lycées pour empêcher les blocages. Les stratégies que l'on voit déjà advenir de mise en place de mesure d'état d'urgence dans les transports, les lycées, criminalisent les mouvements. A force de voir les constructions médiatiques autour nous aurons nous-mêmes peur de la violence.

Cette histoire-là de la violence, c'est à nous d'en faire quelque chose. Pas encore les lycéen-n-e-s qui vont prendre pour normal, et continuer à nourrir l'histoire, la violence étatique. Où est le débat ?

- Témoignage lycéen. Le bac en contrôle continu a été repoussé en 2005.

Il nous faut un débat sur la répression du mouvement lycéen. C'est difficile de seulement parler de « violences policières » car il me semble qu'elle est singulière à chaque mouvement lycéen. Les lycéens sont le test grandeur nature de stratégies policières. La police n'est pas moins violente, au contraire. Le 3 décembre à Toulouse, pour un arrêt de bus pété, et 600 lycéen-ne-s dehors, Toulouse était en état d'urgence. Ce qui a permis aux flics de jouer au chat et à la souris. Ce jeu est ignoble, dangereux et porteur d'une symbolique qu'il nous faudra comprendre.

Le mouvement lycéen de 2005 peut aider car la structuration lycéenne était plus claire et donc le démantèlement de la lutte aussi. Ce mouvement dont il faudrait qu'un jour une histoire sorte, a été un mouvement considérable qui a vu des coordinations autonomes de tout syndicat de lycées de banlieue - pros et générales. Mon lycée à moi, actuel lycée dans lequel on vient de mettre un flic comme proviseur adjoint – Utrillo de Stains - a été bloqué pendant 2 mois, occupé sans cesse pendant 1 mois et demi. La détermination d'un lycée aussi perdu dans le 93, contre une loi qui ressemblait fortement à celle aujourd'hui en cours de construction, a forcé la venue du recteur, du préfet, de la police et de Marie George-Buffet. Le quart – plutôt masculin- de ces grévistes ont participé aux émeutes quelques mois après, dans les cités aux abords.

La police était alors surarmée en manifestation. Des gardes-à-vue infâmes avec notamment une personne mise nue dans un fourgon avait alors fait la une.

Pourtant peu de lycées étaient débloqués à la force policière. L'époque n'était pas à la même provocation policière à tout moment de la vie collective, même en banlieue. Quand on voit qu'aujourd'hui la BAC intervient directement dans les bahuts, on pourra sans doute analyser la manière qu'on a de errer dans les rues quand il s'agit de revendiquer. On sait que la police viendra, à quoi bon formuler quelque chose ?

Enfin il faut observer qu'une stratégie unique a eu lieu en 2005 : Une masse de gens – recrutée dans les banlieues ? - venait casser du manifestant à Paris. Cela a duré deux ans dans les manifs jeunes parisiennes (lycéennes et CPE). Cela n'est plus jamais apparu. Est-ce que la coïncidence avec sarkozy ministre de l'intérieur fera histoire entre nous ? Cette stratégie claire de casse ultra-violente d'un mouvement massif lycéen montre que le gouvernement a ses stratégies. Et l'attentisme dont nous faisons preuve concernant leur riposte à venir me désole car notre mémoire pourrait nous indiquer que les mouvements lycéens sont ce que surtout surtout le gouvernement ne veut pas.

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