L’irresponsabilité au travail

Texte de M.C Et pourtant, que pouvons-nous dire à part que « l’irresponsabilité doit changer de camp ». Ce sont eux, eux qui font tourner les établissements comme ça que nous devons traiter d’irresponsables. Les enfants, la jeunesse méritent des adultes reposés, heureux, soucieux mais pas dociles. En un mot, face à tout ça, gréviste.

L’irresponsabilité au travail

Hier encore, ma collègue qui lave la salle après mon passage à moi et celui des élèves me disaient « je n’en peux plus, je le fais pour les élèves. Pour qu’ils mangent, et dans un endroit propre, pour que les salles soient vivables. »

Pourtant discrètement, depuis quelques semaines, les arrêts maladies des agents sont nombreux. Ce personnel est non remplacé et cela engendre l’inévitable problème de la surcharge de travail des agents restants et de la propreté du collège qui se fait ressentir. Il y a eu une dispute entre deux enseignant-e-s concernant la propreté de la salle après le passage d’un des deux.

Au même moment, les surveillants sont obligés d’assumer des responsabilités incongrues. Il y a une diffusion de la responsabilité par la solidarité au travail. La vie scolaire est au même étage que la loge et que les agents, en bas. Les profs sont en haut. Les agents ont donné leur salle de pause pour la bagagerie des élèves. Les agents font donc la pause dans les couloirs, à la loge ou dans une salle en étant plus lents. Comme tout ce petit monde passe par le même endroit, l’entrée, il n’est pas rare de les voir s’aider pour réaliser une tâche qu’ils ne peuvent décemment pas faire tout seul. Hier soir, « le café des parents » nécessitait de rassembler des chaises, si possible confortables. Il fallait le faire avant dans deux heures. La vie scolaire, jeune et robuste, et sous payée, s’emploie à aider la loge. Un véritable essaim se déploie pour mettre à bien cette rencontre.

En même temps, je le disais, c’est l’entrée. Et à l’entrée d’un collège, l’interphone sonne. Et les mesures de sécurité sont si nombreuses qu’on n’ouvre pas comme ça un collège. La collègue de la loge assume toute seule ce barrage antiterroriste. « Vous êtes qui ? » « C’est pour quoi ? » « Non madame, il vous faut un rendez-vous ? » « Ah on ne m’a pas dit monsieur, je vais voir. » « Qui vous a dit ça ? Non c’est impossible. » « On a volé le portable de votre enfant ? Vous êtes énervé ? Eh bien allez à la police. ». Il y a l’inverse aussi, la loge doit appeler parce que les autres sont débordés. « Oui bonjour, il devait y avoir une livraison... », « Oui bonjour monsieur, votre enfant n’est pas venu chercher son diplôme du brevet. Pardon ? Il est en 5?! ah oui on m’a donné une mauvaise liste. Excusez-moi. » Parce que les listes d’élèves et de choses à faire s’amoncellent sur les bureaux.

Un autre essaim est dans ce hall d’entrée vous l’aurez deviné.. les élèves. Il y a le jeu d’essayer d’entrer à l’intérieur. Qui n’est même pas un jeu mais un naturel insoumis de l’adolescent qui n’encadre pas les règles. Il y a plusieurs raisons, et dans celui-ci de collège, des dizaines d’élèves sont collés à la vitre pour voir le tableau des professeurs absents, comme des abeilles devant une source de lumière. Les AED ont une mission de rabattage essentielle : « Dehors ! », « Non, dehors ! », « Qu’est-ce que tu fais là ?! » « QUIII t’a dit ça ? ». Pendant ce temps, la vie scolaire appelle tous les parents des élèves absents, à chaque heure car nous en sommes responsables. Aussi elle prévient les professeurs qui n’ont pas compris quelque chose, et D. sait qu’il y a de nombreuses choses qu’ils ne comprennent pas.

Il y a aussi les clefs des salles, les photocopieuses qui marchent pas, les élèves exclus, les permanences à toute heure, les professeurs absents, les dossiers, les nouvelles idées « AED référent » pour chaque classe, les extérieur-e-s, les sorties, la cantine, les élèves qui se blessent, qui pleurent, qui ont un souci, qui sont tristes, qui sont fous, qui ont envie de vomir. Les parents énervés, conciliants, adorables, pressés, habitués. Les professeurs discrets, qui ne remplissent rien comme il faut, qui ne suivent pas les calendriers, qui oublient ça ou ça, qui demandent quelque chose, qui ne veulent pas attendre…

Le plus drôle c’est le regard ou l’écoute de l’ouvrier-e qui passe. Pour les travaux divers et variés des collectivités où il faut un « ticket » du rectorat pour chaque acte. Comprenez-bien : livrer un ordinateur et le monter, ce sont deux tickets. Le brancher, un troisième ticket. Dans ce collège nous faisons nous-mêmes, par solidarité ouvrière, il y a toujours quelqu’un pour dire à l’ouvrier, « laissez, montez pas, je vais le faire. » Le ticket n’a pas envahi les esprits, peut-être ? Et donc ces ouvriers attendent. Attendent que la personne dévolue à comprendre ce qu’ils viennent faire là se manifeste. Et ils observent. Et quasiment toujours ils trouvent ça bruyants un collège et semblent se dire que pour rien au monde ils n’échangeraient leur métier.

Enfin, les professeur-e-s. Les arrêts maladies se succèdent. L’effectif de 30 élèves par classe épuise le sens du métier. On voit ceux qui s’agitent, on n’arrive plus à aligner deux idées tant nous sommes épuisés intellectuellement. Fin décembre n’arrive jamais. Les directives de l’établissement sont désarmantes. Il faut faire ci, ça. Amener les élèves à ce niveau-là. Faire des rapports d’incidents, subir. Faire des formations pour des nouveaux outils technologiques. Appliquer des projets personnalisés pour les élèves en difficulté. On ne sait plus où donner de la tête. On ne sait plus sortir de là. On ne sait plus dire non.

Et pendant que nous étions en train de se demander si faire grève un jour de brevet blanc (le brevet qui entraîne les élèves au brevet qui entraîne les élèves au bac) était mortel, une collègue s’exprima : « Je pense vraiment que le brevet blanc est anecdotique dans la vie des enfants ». Et là, on voit la tranchée. Quelle idée irresponsable ! La principale fulmine. Elle sait que se fomente une grève en ce mardi 11 décembre. Un jour de brevet blanc ! Quelle irresponsabilité.

Et pourtant, que pouvons-nous dire à part que « l’irresponsabilité doit changer de camp ». Ce sont eux, eux qui font tourner les établissements comme ça que nous devons traiter d’irresponsables. Les enfants, la jeunesse méritent des adultes reposés, heureux, soucieux mais pas dociles. En un mot, face à tout ça, gréviste.

 

 

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