#jesuissaintdenis #jesuismolenbeek ou Résister à Paris, déserter Saint Denis

Molenbeek, Saint Denis, Montreuil, Bobigny, Maison-Alfort, autant de lieux populaires liés aux attentats du vendredi 13 novembre et ses suites. Je ne connais pas toutes ces villes, je connais celles de Seine-Saint-Denis, parce que j'y vis. Or la lecture et l'écoute des infos me montrent que, Sequano-dyonisien-ne-s, nous ne sommes pas au bout de nos peines. En l'espace de quelques jours, les âneries et les clichés s'amoncellent. Bizarrement l'union nationale semble mieux fonctionner avec les parisiens qu'avec les séquano-dyonisiens. Il faut résister à Paris, mais quitter, fuir, déserter Saint-Denis, tel est en substance le discours servi.

Méconnaissance des journalistes sur la banlieue et les quartiers populaires...

Comment l'angoisse s'installe ? Voyage à Saint-Denis durant l'assaut du RAID. Plusieurs dizaines de milliers de personnes étaient concernées : travailleurs-ses, habitant-e-s, étudiant-e-s. Les médias auraient pu donner des informations concrètes : quelle zone de la ville était bouclée ? Quels bus arrêtés ?… Or, France 2, durant l'interview du maire de Saint-Denis, le journaliste en plateau a coupé pour suivre un mouvement de foule dans Saint-Denis avant qu'un journaliste sur le terrain dise « deux flics ont couru et la foule a suivi, il se passe rien ». De retour auprès du maire, l'interview qui servait à donner des infos précises a duré à peine 1 minute, on ne saura rien. Les Dyonisien-nes, tout le monde s'en fout.

D'ailleurs sur Itélé : « Tous les transports sont fermés, ça peut paraître anecdotique »…. Non, ce n'est pas anecdotique. Par contre, de drôle de précisions, répétées à maintes reprises, sont faites : « Des militaires dans les rues, c'est une image qu'on n'a pas du tout l'habitude de voir à Saint Denis ». Quelqu'un-e en doutait ? Double lecture possible : on nous martèle qu'on est dans un climat particulier. On le précise pour ceux-celles qui penseraient que la ville est sujette à des règlements de comptes permanents à l'arme de guerre.

De quelques détails géographiques plutôt risibles. Le 18 Novembre, durant plusieurs minutes, un envoyé spécial de BFM TV disait Saint-Ouen au lieu de Saint-Denis, sans que personne ne le reprenne. Dans le même genre, qui a compris ce qu'était ou où était Molenbeek, lève la main. Présentée, c'est selon, comme un quartier, une ville, une commune, un arrondissement, Molenbeek dont on nous rebat les oreilles reste un mystère total et personne ne semble se questionner sérieusement sur le sort subi par les habitant-e-s dont les fouilles humiliantes se multiplient.

...qui tournent à comment justifier que ça se passe à Saint-Denis

Alors même qu'on vantait la mixité sociale des quartiers parisiens attaqués, le discours contre Saint-Denis ou Molenbeek prend une autre dimension. Molenbeek est présenté comme un ghetto composé d'arabes et turcs.  Ainsi la plaie purulente Zemmour annonce qu'il faudrait bombarder Molenbeek, y a-t-il vraiment besoin d'expliquer en quoi cette phrase est stupide et cruelle ? Si les 100 000 habitant-e-s de Molenbeek étaient des terroristes ça se saurait non ?

Saint-Denis encore. Une  riveraine, qui cachait son visage durant un interview a été la cible de réactions islamophobes, y compris de la part d'une membre du CSA. L'accusant de porter un niqab ou une burka, les gens s'émeuvent du non-respect de la loi par la femme et France 2. Cette émotion va avec toute l'ambiance qui entourera les directs à Saint-Denis. Les médias ne s'intéressent pas vraiment aux dyonisien-nes. Les interviews sont factuels, on n'écoute peu la parole de ceux et celles qui sont traumatisé-e-s, comme la parole des élu-e-s à qui on essaye de voler des informations sur les cibles plutôt qu'on ne s'intéresse à l'état des esprits du moment sur la ville.

Le Petit journal choisit un autre angle. Le thème ? La revente par des Dyonisiens d'images filmées de l'assaut. Le ton ? Moralisateur. L'un des habitant-e-s leur dit « ben oui on fait de l'argent, c'est tes collègues qui les ont acheté. Et toi t'es payé non ? ». Malin le filou. Mais le journaliste a la réponse : « ce n'est pas votre rôle ! » Et c'est quoi le rôle des habitant-e-s de Saint-Denis ? À titre informatif, pour regarder la vidéo du Petit journal, il faut se taper une minute de pub. Que chacun-e reste à sa place économique surtout.

Le parisien, journal si populaire, nous gratifie à 10h48, d'une parole témoin : « Même si cela l’attriste, Caroline avoue ne pas être « du tout surprise » que des terroristes aient pu se réfugier là. « Dans le quartier, les caves sont pleines d’armes dans notre rue. Dehors, il y a un dealer tous les 100 mètres. Les plus jeunes nous cambriolent, [...]. Et les plus grands, c’est de notoriété publique dans le quartier, font des allées et retours en Syrie en toute impunité. Depuis un an, le climat est affreux dans la rue. Le dernier tournage, dans la rue, on s’est fait caillasser ! C’est très dur ». » Vous avez bien suivi le raisonnement : il y a un lien entre Saint-Denis, les cambriolages, la drogue et le terrorisme de Daesch ! C'est le même raisonnement qu'on retrouvera quand on apprendra que la jeune femme qui s'est fait sauter était poursuivie pour trafic de drogue.

« Au début, il y avait une vrai mixité ici. Mais, ces dernières années, tout le monde part, peu à peu. Et les quelques jeunes couples qui viennent s’installer sont horrifiés. Après cette nuit, je crois que nous aussi on va devoir partir. De moins en moins de gens voulaient tourner ici, alors demain, même les collaborateurs ne voudront plus venir ». » Pour ta santé mentale et la nôtre, tu as le droit de partir oui. C'est qui « tout le monde » ?  C'est qui « les jeunes couples » ? Il y a bien des jeunes couples dans Saint-Denis et il y a de plus en plus de monde. Donc de qui on parle en fait ? Des Blancs un peu aisés ? Il y en aussi pourtant à Saint-Denis…

En filigrane , s'entend l'idée que les habitant-e-s de Saint Denis ont mérité ça comme ceux de Molenbeek. Tout le monde laisserait faire et proliférer voire soutiendrait les jihadistes.

Le plus frappant dans cet article c'est que la veille, il y avait tout un discours autour de l'importance de rester à Paris, tout le monde voulait lutter en allant boire des bières, ... A l'inverse, quand il s'agit de Saint Denis, on appelle à quitter les lieux. 

Paris plurielle et multiculturelle ? Lieu de résistance de la bière et de la fête ? Saint-Denis et Molenbeek, totalitaires et misérables ? Zones de guerres à bombarder ?

Ce double traitement fait partie de l'apathie intellectuelle. La solidarité doit être réelle et non pas réservée à certains quartiers, certaines classes, certaines couleurs. On verra bien mais je ne crains que les médias ne s'intéressent pas à la suite des événements à Saint-Denis et au devenir des personnes. Les étudiants sud-africains criaient il y a quelques mois « décolonisons nos savoirs ». Voilà un mot d'ordre : « décolonisons nos esprits ».

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