Les femmes parlent-elles trop de leur accouchement?

On pourrait avoir la sensation que l’accouchement n’est pas un sujet tabou. La femme accouchant est un classique du cinéma et des séries. Il parait largement représenté et débattu en place publique. Et pourtant...

Les femmes parlent-elles trop de leur accouchement ?

On pourrait avoir la sensation que l’accouchement n’est pas un sujet tabou. La femme accouchant est un classique du cinéma et des séries. Il parait largement représenté et débattu en place publique. Pourtant chaque entretien révèle une nouveauté. C’est même ces éléments inattendus, malgré l’attention plus importante aux violences gynécologiques, qui m’ont décidée à écrire aussi sur elles, moi qui cherchais au départ des éléments sur les discriminations au travail. Les femmes avec qui je m’entretiens n’ont rien de particulier, au sens où je ne suis pas partie les chercher pour leurs histoires que je découvre en général sur le moment. Le seul biais c’est que si elles ont envie de parler, c’est qu’a priori, elles ont quelque chose à dire.

Il reste des pans entiers non pensés, non réfléchis, des continents de non-dits liés très probablement à ce trop long silence des femmes, peut-être au fait que l’accouchement était une pratique qui se faisait entre femmes sans que cela fasse trace dans l’histoire écrite. Ce continent est venu à moi tout entier quand j’ai commencé à annoncer que j’étais enceinte. J’en avais rencontré des ilots, vite repartis. Des femmes que je connaissais depuis longtemps, d’autres que je rencontrais à peine m’ont confié des histoires. Elles m’ont conseillée, faisant ressortir une douleur qui leur revenait de loin. Il y a aussi des femmes qui ne m’ont rien dit, considérant que c’était à chacune de faire sa route. Cette deuxième catégorie correspond-elle aux femmes pour qui tout s’est bien passé ? Pour qui, il n’y a rien à dire ?

Les femmes que je rencontre sont prises entre trois injonctions :

-          Elles entendent qu’avoir un enfant est le plus beau moment de leur vie.

-          Elles vivent dans une époque où il faut avoir la maitrise de son corps. Certaines avancent avec l’idée qu’un accouchement « ça se réussit ».

-          Elles ont peur de ce que la médecine contemporaine va faire à leur corps, soit qu’elles partent avec un a priori négatif sur la gynécologie, soit qu’elles aient peur de l’état de l’hôpital et du niveau de prise en charge.

Clothilde avait peur de l’accouchement. Elle voulait une césarienne. Mais personne ne l’a écoutée. D’abord suivie par son médecin de ville, elle a rencontré pour la première fois un gynécologue de l’hôpital au 7eme mois de sa grossesse, qui lui a clairement dit qu’on ne demandait pas de césarienne sauf nécessité médicale. Accoucher c’est le faire par « voies naturelles ». Son accouchement s’est très mal passé et pour elle, il y a un lien : « Je leur avais dit que l’accouchement par voie basse, je ne le sentais pas ». Son col ne s’est jamais ouvert. Le bébé ayant déjà une semaine retard, elle est entrée à l’hôpital. Ça a duré trois jours avant la délivrance. La péridurale a été mal posée. Sous ocytocine, elle a vécu avec contractions permanentes pendant presque une heure avant que quelqu’un ne réalise qu’il y avait un problème. Au bout d’un moment : « Ils venaient vérifier toutes les heures si l’ouverture du col avait évolué. Pendant 24 heures. 24 heures donc 24 doigtés. » Elle fait le geste des doigts qui entrent en me racontant ça. Elle le dit d’un trait en arrêtant carrément de respirer. « Aujourd’hui j’appelle ça un viol ». Ce viol, cette souffrance sont renforcés par le fait que l’accouchement s’est terminé en césarienne. Cette césarienne qu’elle avait demandé trois mois plutôt. « Tout ça pour rien », souffle-t-elle.

Clothilde a des regrets, celui de ne pas s’être plus battue pour cette césarienne, celui d’avoir voulu à tout prix accoucher en hôpital public et de ne pas avoir assumé de pouvoir choisir en payant. Elle avait choisi un hôpital parisien, elle qui vit en banlieue nord, persuadée que déjà ce sera mieux. Même ça, elle le regrette : « si j’avais su, je serais allée à Saint-Denis ». Deux ans après, elle ne comprend toujours pas, elle reste sans réponse. Alors elle se dit que si elle avait fait autrement, peut-être… Elle parle aussi du fait de ne pas avoir assez eu d’informations avant. Le passage du médecin à l’hôpital s’est fait sans aucun lien entre les deux, une fois suivi à l’hôpital, c’était comme si les rendez-vous d’avant n’avaient jamais existé. Quand elle est retournée voir son gynécologue de ville, elle s’est confiée à lui, ils ont parlé d’hôpital, de moyens, etc. Trop tard.

Claire a aussi une histoire avec son col. Elle aussi dit qu’une césarienne programmée, ça l’aurait bien branchée. Contrairement à Clothilde, son col s’est ouvert assez vite mais il s’est arrêté à 6cm, elle a attendu longtemps sans chambre dans l’hôpital que ce col s’ouvre. Mais rien n’y a fait. Dans son cas, l’accouchement s’est terminé en déchirure du périnée, le bébé a été sorti par la force par voie basse sans que le col n’ait évolué. Quand elle en parle, elle demande si c’est normal avec le plus grand sérieux : « Comment ça se passe pour les autres ? »

Clara a eu un premier accouchement sans grosse encombre, même s’il a terminé en césarienne d’urgence. Elle n’en garde pas de séquelle particulière. Elle s’est tout de même préparée « mieux » pour le deuxième. L’un des points qui l’avait gênée était le fait de ne pas être suivie par la même personne. Elle s’inscrit dans le même hôpital mais cette fois, elle fait en sorte que la même sage-femme l’accueille à tous ses rendez-vous. Elles s’organisent ensemble pour que la sage-femme puisse être présente lors de l’accouchement. Quand elle débarque à l’hôpital le jour J, elle le fait donc sans inquiétude. Sauf qu’on ne les laisse pas passer aux urgences. Elle et Denis attendent plusieurs heures avant qu’elle ne crie à Denis d’aller forcer le passage. « On est trop gentil avec Denis. » me dit-elle avec humour. Une fois dans la maternité, malheureusement, le col est très ouvert et le tout semble mal engagé. Une césarienne d’urgence est décidée sous le regard dépité de la sage-femme qui ne comprend pas : « pourquoi on ne vous a pas fait entrer… », alors qu’elle avait prévenu de leur arrivée.

Mais ce n’est pas cette première partie qui a marqué Clara, c’est la suite. Elle est laissée en salle de réveil pendant presque 10 heures avec au début, une interne qui passe lui appuyer sur le ventre toutes les 30 minutes pour vérifier qu’il n’y a pas d’hémorragie. Elle hurle à chaque fois et cette douleur, son corps l’exprime quand elle raconte. Elle en pleure encore. Elle mime le geste de deux mains qui appuient pleinement sur son ventre. Alors qu’elle souffre et angoisse de chaque retour de cette interne, elle ignore où sont son copain et son bébé. Lui de même. Ils finissent par se joindre grâce à un soignant au bout de 5 heures, mais ne se retrouvent que 5 heures plus tard, quelqu’un lui avouera qu’elle avait été un peu « oubliée » ou plutôt « perdue », chaque service pensant qu’elle était dans l’autre. « Pourtant, on s’était bien préparé. », me répète-t-elle.

Tout en parlant Clara questionne la gravité de ce qu’elle a vécu et son besoin d’en parler. Elle me dit avoir eu l’impression de saouler des gens, elle raconte son regret d’avoir fait part de son histoire à une cousine alors enceinte. Elle se demande si elle le fait pour se confier ou pour prévenir.

Ces trois histoires sortent-elles de l’ordinaire ? Ou plutôt en quoi parler de son accouchement, de tout ce qui peut arriver durant l’accouchement est-il un problème ?

La façon dont on parle des soucis qui peuvent advenir durant ce moment se fait souvent avec des termes préétablis. « Position », « épisiotomie », « forceps », « péridurale ». Et ce malgré le travail militant et médical de mise au jour existant sur les pratiques d’accouchement. Ce travail ne se retranscrit pas dans les conversations quotidiennes et dans les espaces de préparation des femmes enceintes. Ce qui se dit, ce qui est craint est en deçà de ce qui peut arriver.

Le spectre de ce qu’est un accouchement est large. Est condensé dans ce moment une immensité de sensations, de possibilités, de peurs, de pouvoirs, de pensées… Il est aussi le lieu d’un ensemble de gestes médicaux qui ne sont pas expliqués aux femmes. Il n’y a donc jamais trop d’histoires d’accouchement. D’histoires personnelles et d’histoires collectives comme celle des accoucheuses d’antan, de l’accouchement sans douleur que le professeur gynécologue Fernand Lamaze importa d’URSS et perfectionna… Face aux violences gynécologiques, l’idée d’« accouchement naturel » fait son chemin tout comme la volonté de certaines d’accoucher chez elle accompagnées par une sage-femme ou encore la mise en place de maison de naissance, lieu rassemblant des sages-femmes et où ont lieu des accouchements plus « physiologiques ».

L’emploi du mot « naturel » me laisse circonspecte, les autres ont un accouchement abstrait, irréel, artificiel ? Je suppose que le terme signifie avec une faible médicalisation, mais il faut faire attention parce que l’inverse de la médecine, c’est la maladie et non pas la nature. Or en matière de femme, la nature a tendance à servir notre culpabilité. Il y a déjà l’enjeu des grossesses dites à risque qui nécessitent un suivi de grossesse médicale si on veut que la mère comme l’enfant soit hors de danger. On répondra bien vite « évidemment ». Durant les deux mois que j’ai passé en néonatalogie, j’ai vu des mères se sentir coupables de la maladie de leur bébé ou de n’avoir pas mené à terme leur grossesse. J’ai vu comment on construisait cette idée que ces mères-là n’en étaient pas vraiment. Comment on reproduisait chez elle la douleur en les poussant à tirer leur lait « toutes les trois heures, y compris la nuit, parce que c’est le rythme des vrais bébés », en les forçant à dormir à l'hôpital sans lit et comment un entourage construit aussi l'idée que, tant que le bébé est à l'hôpital, on n'est pas vraiment parent. La « Nature » n’est jamais très loin quand il faut contraindre une femme.

Certaines se sentent blessées par la césarienne mais d’autres la réclament. Des femmes veulent la péridurale et préfèrent être guidées par les soignant-e-s. La résistance à la douleur, les aléas de la vie et du corps, la situation psychique, les traumatismes antérieurs, les défis sont autant d’éléments qui influent durant ce moment.

Comment parler de l’accouchement sans se mettre soi-même du côté d’un discours normatif ? Voilà l’enjeu de continuer à raconter les accouchements heureux comme malheureux, mais aussi de militer aux côtés des soignant-e-s sur les formations, les moyens, les locaux alloués à l’hôpital public. Les femmes doivent pouvoir choisir, dans la diversité de ce que veut dire choisir, de la médicalisation complète à l’accouchement dit naturel. Pour choisir, il faut être au courant des possibilités et il faut que ces possibilités soient rendues possibles. Il devrait y avoir autant d'accouchements possibles qu'il y a de femmes enceintes.

 

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