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Billet de blog 21 avr. 2020

La crise comme la révolution, ça se prépare

Notre chronique syndicale et sociale prend appui sur l'expérience communarde de 1871. Aujourd'hui 21 avril, les origines de la question sociale au travers du décret sur les boulangers.

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Divagations communardes et stratégie syndicale

Les Bourgeois ont fui Paris en nombre, on fait parfois encore la queue aux magasins.


Après 5 semaines de confinement, vous vous sentez un peu désœuvrée ? Profitez-en pour découvrir au jour le jour la Commune de Paris, qui aura eu lieu il y a 150 ans dans un an. Un anniversaire qu’il nous amuse de fêter en écho avec aujourd’hui, or par quel drôle de hasard, les dates se rencontrent-elles ? La Commune dura entre le 18 mars 1871 et le 28 mai 1871, notre confinement a commencé le 17 mars et se terminera le 11 mai, au mieux. Hasard de dates, qui donne une méthode pour découvrir la Commune. Et en non-historien, de la faire résonner avec des questions actuelles.


Le 21 Avril.


21 avril, Paris a été pris par le peuple depuis plus d’un mois et l’Assemblée de La Commune se réunit depuis trois semaines. C’est le 21 avril que parut au journal officiel qui suit la vie officielle et officieuse Paris pendant la Commune, le décret, resté célèbre, qui interdisait le travail de nuit des boulangers. Le décret est court :


« Sur les justes demandes de toute la corporation des ouvriers boulangers,

La commission exécutive

ARRÊTE :

Art. 1er. Le travail de nuit est supprimé.

Art. 2. Les placeurs institués par l’ex-police impériale sont supprimés. Cette fonction est remplacée par un registre placé dans chaque mairie pour l’inscription des ouvriers boulangers. Un registre central sera établi au ministère du commerce.

La commission exécutive :
COURNET, A. VERMOREL, G. TRIDON, DELESCLUZE,
FÉLIX PYAT, AVRIAL, E. VAILLANT. »

Le décret est court et, à distance, ne semble pas dire grand-chose : le travail de nuit ne doit plus exister et les placeurs doivent être remplacés par les institutions publiques. Pour l’article 1, on peut lire chez le journaliste Lissagaray , par exemple, que c’est à la fois une mesure d’hygiène et une mesure morale (le mot « juste » apparait d’ailleurs). Ce que nous comprenons comme une mesure de santé et une mesure d’égalité entre les ouvriers. Le deuxième article supprime un mécanisme que nous ignorons aujourd’hui : les placeurs. Créés sous le second Empire (1851 – 1870), ils avaient pour rôle de fournir des travailleurs aux patrons. Leur place dans la corporation boulangère était centrale, car ils possédaient tout le marché.
Le décret renvoie donc à deux choses immédiates :
- Ce qu’on appelle aujourd’hui la santé au travail. La limite étant placé ici à un travail qui commence à 5 heures, sachant que les journées de travail durent alors à peu près 12 heures jour ou nuit selon les professions.
- Refusé les placeurs, c’est refusé un système privé de placement au travail, pour remplacer ça par un registre public qui aura seulement une fonction administrative. On imagine les placeurs pratiquant le favoritisme, prenant un pourcentage ou éditant des listes noires …
Quelle est l’origine du décret ? On voit qu’il est question d’une demande juste des ouvriers boulangers, qui se différencient des patrons-boulangers. Il est issu de demandes faites par la corporation concernée. C’est donc une mesure sociale d’organisation du travail qui est décrétée ici. 149 ans plus tard, on a du mal à imaginer cette affaire de boulanger qui revendique comme ouvrier, parce qu’aujourd’hui, quand on pense ouvrier, on pense rarement boulanger. Le boulanger, on l’imagine en famille, petit patron et on sait qu’il commence tôt le matin, mais La Commune ayant fixé à 5 heures le début du travail, on est finalement assez proche en termes d’horaire. Question suspendue : le pain se prépare-t-il plus vite aujourd’hui ou la mesure sociale s’est-elle imposée ?
La réponse se trouve en partie dans un texte du militant ouvrier-relieur internationaliste Eugène Varlin paru dans Le Travail le 21 novembre 1869 . Le militant y expose les plaintes des ouvriers boulangers et leur demande que le travail de nuit soit supprimé. Il explique alors que les ouvriers-boulangers en appellent aux consommateurs pour qu’ils acceptent de manger du pain rassis, et non du pain tendre au matin. L’article est ensuite dans un plaidoyer argumentatif pour les arguments des boulangers.


Ca fait écho. Ce décret est donc tout sauf soudain. Il est souvent reproché à la Commune d’avoir passé assez peu de mesures sociales et d’avoir concentré son effort sur la guerre contre Versailles. En prêtant attention à une telle mesure, il me semble surtout que ce qu’on peut déceler c’est que ce sont les luttes préexistantes qui permettent d’élaborer des mesures qui fassent sens et qui soient justes. Les bonnes idées ne viennent pas dans la crise. Ce décret prend d’ailleurs par surprise les patrons et sera débattu quelques jours plus tard, nous y reviendrons le jour venu. Si c’est la signature de la commission exécutive qui apparait, c’est la commission du Travail et de l’Echange qui a préparé le texte. Tenus par l’internationaliste Léo Fränkel et des membres de l’international, c’est une commission qui s’appuie sur le travail des organisations ouvrières qui préexistent à la Commune, malgré les nombreuses répressions. Quand les travailleurs résistent et avancent, c’est qu’ils sont organisés. Et ça dans notre crise, on le voit aussi, le peu qui tient durant la crise COVID, c’est ce que les syndicats – les organisations modernes des travailleurs - avaient anticipés. Le gouvernement et le patronat ne proposent pas des protections par conscience hygiénique ou morale, ils le font par contrainte. Plus les syndicats sont forts et combattent, plus les garanties existent. Si j’osais, les attaques contre Amazon, c’est un peu notre moment « décret des boulangers ». C’est-à-dire le moment où ce qui est perçu comme l’urgence – la guerre contre Versailles pour les Communards ; la crise sanitaire pour nous - est mise de côté et le social prend le devant de la scène. Pourtant pour des raisons différentes, la question sociale est centrale dans les deux situations historiques, pour des raisons différentes aussi elle a du mal à percer.


Ce décret est aussi intéressant pour ce qu’il dit en creux sur qui travaille alors. Il dit que les boulangers faisaient partie des métiers qui continuaient sous la Commune. Or tous les métiers n’ont pas continué sous la Commune. Des suites de la guerre et du siège, beaucoup de travailleurs étaient à l’arrêt. Les boulangers étaient restés au travail durant tout le siège (où les Parisiens moururent de faim), on peut lire notamment qu’ils fabriquaient « un pain noir à la composition inconnue ».


Echo : Aujourd’hui encore dans la crise, les boulangers ne sont pas à l’arrêt. Ils font partie de ces métiers qui continuent. Le boulanger du village de ma sœur (Saint-Ignan) fait bien des heureux et la boulangerie en bas de chez moi à Aubervilliers n’a pas arrêté de tourner malgré un pain franchement pas au point. Ce ne sont pas des boulangers dont on parle bien sûr, on devrait pourtant. On devrait parce que s’ils ne sont pas arrêtés pendant la Commune, c’est bien qu’ils doivent faire un métier utile aux côtés des médecins, des infirmiers, des employés de mairie, qui furent aussi mobilisés sous la Commune de Paris. Parmi les gens qui ne pouvaient plus travailler, beaucoup devinrent combattant-e-s, on appelait ça la garde nationale, les fédérés. On prenait les armes, on devenait vivandière, brancardière, cantinière ou infirmière. Aujourd’hui, on descend faire des maraudes, distribuer des paniers solidaires, on aide sa vieille voisine en faisant ses courses ou une amie enceinte, on tient une permanence téléphonique pour accompagner les salarié-e-s, on se propose pour rejoindre les hostos quand on est soignant intérimaire ou en formation…


Il y a bien des fédérés donc. Reste à savoir quand nous assumerons qu’il y a bien aussi deux camps et remettrons au goût du jour la question sociale.

Conversations à poursuivre Rue de la Commune

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