Comment lutter dans le 93 ? Pensées post-action « Il n'y aura pas de bus ce matin »

Il est 5 heures moins 5 minutes au métro Saint-Denis Université. Par grappe, les militant-e-s arrivent. Il y a déjà 25 personnes à 5h, heure du rendez-vous. Quelques retardaires puis environ 45 personnes se meuvent le long de l'avenue Stalingrad. La plupart ignore toujours où ils vont. Arrivé-e-s au dépôt, elles prennent à droite, puis s'arrêtent en haut de la petite rue. On attend le top.

 

Il est 5 heures moins 5 minutes au métro Saint-Denis Université. Par grappe, les militant-e-s arrivent. Il y a déjà 25 personnes à 5h, heure du rendez-vous. Quelques retardaires puis environ 45 personnes se meuvent le long de l'avenue Stalingrad. La plupart ignore toujours où ils vont. Arrivé-e-s au dépôt, elles prennent à droite, puis s'arrêtent en haut de la petite rue. On attend le top. A un moment jugé opportun, le petit groupe parcourt rapidement les 10 mètres qui le séparent de la sortie du dépôt de bus du barrage de Saint-Denis. Une banderole est déployée.

Vers le quart de 5 heures, une suite de bus est désormais bloquée. Quelques klaxons commencent à se faire entendre. Des responsables sortent de leurs bureaux pour venir discuter avec les bloqueurs. Ils menacent d'appeler la police et pensent nous convaincre en précisant qu'ils perdent au bas mot 20 000 euros par heure bloquée1. Des tracts leur sont donnés. Quelques minutes plus tard, les bus sont appelés à manœuvrer pour retourner se garer. Une tentative de les faire sortir par l'entrée échoue car les manifestant-e-s se séparent en deux groupes. Ça crie des slogans et chante des parodies contre la loi Travail. Des retardaires arrivent encore, nous atteignons la cinquantaine.

Puis l'attente commence. Des tracts sont transmis aux chauffeurs et chauffeuses de bus, qui semblent globalement plutôt heureux de ce blocage qui leur permet de se reposer dans la salle d'attente. Quelques heures pour souffler leur paraissent bien utiles. Du côté des manifestant-e-s, il y a un mélange propre à cette grève, quelques dionysien-ne-s, pierrefittois-e-s et stanois-e-s. Beaucoup d'étudiant-e-s, qui découvrent ce qui se trouve derrière la fac et ont exceptionnellement dormi à Saint-Denis. Plus les années avancent, moins la fac de Saint-Denis accueille la population du coin. Elle est un composite de régionaux, parisiens, eramus (souvent prolongés) ou personnes venus de loin, dont une partie de sans papiers. Quelques manifestant-e-s sont cagoulé-e-s, faisant gentiment sourire les locaux. La police, on la vit pas pareil partout. Certains la découvrent par le mouvement social.

La police arrive doucement. L'un d'entre eux, qui doit être le chef, demande s'il y a un responsable. Sans réponse. Il veut savoir si ça va durer, qui nous sommes, pourquoi on est là… Il prend un tract et il lui est rappelé que nous sommes contre la loi Travail. « J'ai compris ». Ben voila tout est dit. Il s'en va.

La police intrigue. Va-t-elle déloger ? En réalité, cette action est un test de l'inégalité territoriale. La police ne délogera pas si vite, ici à la croisée de Saint-Denis, Pierrefitte et Stains, elle a autre chose à faire que se préoccuper de manifestant-e-s et de bus qui ne rouleront pas. Dans une banlieue où les transports sont déjà plus que chaotiques, quelle différence pour l’État ? Pourtant il a tort, car les habitant-e-s, ça les interpelle. Plus la lutte se rapproche, plus il y a de monde. Mercredi matin à Stains, sur le marché, les gens s'arrêtent et discutent de la loi Travail. On forme un trio avec le vendeur de cacahuètes sucrées, obligé de ranger à chaque fois que la police passe, et un collecteur d'argent pour la mosquée de La Plaine Saint-Denis, qui nous raconte son licenciement il y a quatre ans d'une franchise de la Brioche dorée, « 4 ans que j'attends la réponse des Prud'hommes, je vais gagner mais en attendant je galère. » Ça lui prend la tête visiblement, il occupe une partie de ses journées à récolter de l'argent pour la mosquée du quartier où il vit. Tout le monde est contre la loi Travail. Des retraité-e-s s'arrêtent et racontent les grèves d'antan.

Tandis que la majorité bloque toujours, quelques un-e-s descendent diffuser des tracts aux arrêts de bus qui sont devant l'université. En haut, sur le blocage, l'envie de café commence à se faire sentir. Se négocie l'accès à la salle de repos pour prendre des cafés en machine. L'opération est longue et le vigile du dépôt finit par bloquer un troisième passage. Les chauffeurs soutiennent mais restent à distance, la peur des chefs ? Les chefaillons traînent et ont l’œil ouvert.

Le jour commence à se lever. Est-il utile de rester plus ? Les organisatrices et organisateurs expliquent qu'était prévue une diffusion de tracts à la gare de Saint-Denis en cas de délogement rapide par la police. Reste-t-on encore ? Certain-es pensent que oui. D'autres pensent plus logiques de partir de nous-mêmes au lieu de s'embourber et de poursuivre la dynamique ailleurs. Discussion impossible entre les bloqueurs. Le besoin d'adrénaline des premier-es, qui n'est pas partagé par une majeure partie des gens présents, se conjugueavec un certain mépris envers les organisateurs-trices. Les mécontent-es s'en vont, le reste continue ses actions de blocage. Le tramway d'abord. La tension monte. Un chauffeur tente d'écraser les manifestant-e-s, trois passagères s'en prennent aux manifestant-e-s, « vous nous faites chier, allez bloquer l’Élysée et le parlement ». La loi Travail en action : expression de l'impossibilité de lutter au sein du travail, de l'absence de marge de manœuvre, l'isolement face à la hiérarchie. Dialogue de sourds à 8 heures du matin, singulièrement avec une membre du POI, parti ouvrier indépendant, qui se targue de lutter depuis des années contre la loi Travail. La majorité prend les tracts et soutient. L'espace public évolue en conflictualité. Tous ces débats provoquent une question importante. Vaut-il mieux bloquer près de chez soi ce qui en l’occurrence signifie dans des espaces déjà discriminés ou faut-il aller s'en prendre plus loin ? A un autre degré, c'est la question qu'ont posées les émeutes… Faut-il brûler les voitures de ses voisins et sa propre école au lieu de tenter d'aller brûler celle de riches exploiteurs ?

Le type d'action de ce matin a pour enjeu de nous réveiller, de nous dire que nous sommes aussi responsables de la situation dans laquelle les pouvoirs nous mettent. Combien de personnes en prenant le tract soutiennent tout en estimant que le pouvoir ne nous entend pas et ne nous entendra pas… Donc on laisse faire ? On se tait et on laisse à ceux qui ont accès à la communication la politique et le militantisme ? Revient dans ma mémoire un débat quotidien : « Pourquoi tu fais rien là alors que t'as rien à faire et après tu râleras contre la loi comme tu fais tout le temps ? » « Oui pourquoi, je ne sais pas en réalité… par habitude de me stoner au lieu d'essayer de prendre les choses en main. » Je repense à ces retraité-e-s qui ont fait grève. Il y en a un qui parle des malheurs de la France, mais il ne croit pas que ça va rester comme ça. « D'où je viens les gens n'ont rien, en France c'est pas possible ». Il y a des mythes qui tiennent.

Militer en banlieue nord de Paris contient tous ces paradoxes. Par exemple, ne faudrait-il pas revendiquer l'expropriation des cités U, qui occupent de l'espace de logements dans des territoires qui en manquent cruellement et ne bénéficient jamais aux autochtones ? L'accès automatique pour les lycéen-ne-s et travailleur-se-s du coin automatiquement à l'université Paris 8 ? En même temps, l'apport d'étudiant-e-s d'ailleurs dans une ville a ses atouts en termes de rencontre, de diversités, d'ouvertures, etc. Ce n'est pas d'adrénaline type fast and furious dont nous avons besoin mais de collectifs, de renversement et de futurs. Il faudrait pouvoir politiser la sociologie guerrière qui se joue en permanence ici. Les populations en invisibilisent et chassent d'autres en permanence. Un enchaînement d'action à l'aube joue tout ça. Et la grève rappelle que nous ne vivons pas dans des quartiers dépolitisés, mais dans des espaces où faire changer les choses est plus difficile qu'ailleurs. Un étudiant suisse nous racontait qu'en Suisse si 15 sièges de députés changeaient de camp c'était une révolution politique. Il y a un peu de ça ici aussi. Les choses sont lentes à changer, parce que les gens sont pris dans les maillages des transports, des travails difficiles, des violences policières ou autres qui nous enferment… Tout est fait pour nous convaincre qu'on ne peut compter que sur nous-mêmes (voire sur soi-même). Au bar dionysien Le Picardie, un soir quelqu'un moquait le fait de revendiquer l'école de la légion d'honneur2 pour les dionysiens. « Qu'est-ce que tu veux qu'on en fasse ? C'est pas de ça dont on a besoin ici ». Non on n'a pas besoin d'uniformes, de strass et de paillettes, mais d'espaces. La légion d'honneur aux habitant-e-s, c'est un moyen doux de dire qu'on ne veut plus de légion d'honneur.

Après le tramway bloqué, il y aura bien la diffusion de tracts au RER D, où le vigile (métier en pleine expansion) nous précise que les diffusions sont interdites dans les gares, parce que la SNCF c'est « privé ». Quand diffuser un bout de papier devient une action… A nouveau la majorité des passants prend, certains disent qu'ils seront bien là le 28 avril. Il est 9 heures, une partie des manifestants part à son tour au travail, après un débriefing. D'autres rentrent dormir (Les étudiant-e-s c'est pas la France qui se lève tôt), une dernière partie poursuivra sa journée en allant à gare d'Austerlitz rencontrer des cheminots en lutte, puis en suivant une action, avant de retourner diffuser des tracts à gare de Lyon. Un Radis3 a même poursuivi jusqu'à un barbecue de luttes de cheminots à Ivry. L'avenir appartient aux manifestant-e- s qui se lèvent tôt.

 

Les Radis

 

1 Le Syndicat des Transports d'Ile de France (le conseil régional) donne à la RATP une somme par kilomètre parcouru.   

2 L'école de la Légion d'honneur est installée sur le territoire de Saint-Denis, appelée « La Maison d’éducation de la Légion d’honneur », elle est réservée aux filles et petites filles des détenteurs de la médaille de la Légion d’honneur. L'encadrement comme les moyens y sont milles fois supérieur à ceux de toute la Seine-Saint-Denis.

3 Les radis sont les membres du journal Les feuillets des radis, qui est à l'origine de cet article. 

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