Femme c’est une stratégie de lutte ça ?

Avait-on besoin d’une confirmation ? Dans les manifestations, dans les Assemblées générales, les femmes sont nombreuses, très nombreuses, plus nombreuses sans doute. Il y a même une danse étonnante « à cause de Macron ».

Femme c’est une stratégie de lutte ça ?

 

Entre deux manifestations, une idée surgit. Alors que ce mouvement est très féminin, les figures qui émergent sont des hommes. Un drôle de mail me le confirme : Amie, si tu tombes une amie sort de l'ombre à ta place

 

Chères amies,

Cette semaine a été riche, nous avons incroyablement avancé en quelques jours, et la semaine qui arrive sera sans doute intense. J’espère que vous avez pu prendre le repos indispensable à notre lutte.

  Une fois n’est pas coutume, la mobilisation ici s’appuie largement sur des femmes, que ce soit dans la logistique (comme d’habitude) mais aussi dans les prises de paroles, les dynamiques, et cela donne un ton général qui est à saluer. Moins de temps perdu pour les egos, moins d’agressivité dans les débats, plus d’attention aux uns et aux autres.

  Notre implication a un coût. Nous commençons à recevoir beaucoup de mails, beaucoup d’information à traiter et transmettre, beaucoup d’actions à mener. Pour beaucoup d’entre nous, nous avons des charges de famille, des jeunes ou futurs enfants, et janvier étant ce qu’il est, nous ne sommes pas à l’abri des coups de froid, des rhumes, etc.

  Or, il nous faudra tenir dans la durée, y compris après le mouvement. Rappelons-nous que nous ne sommes pas indispensables à tout moment et comptons les unes sur les autres pour nous remplacer, pour assurer une réunion, un mail etc. Permettons-nous les unes aux autres de se mettre en retrait quelque temps. Surtout, veillons les unes sur les autres. Restons attentives aux signes de fatigue, de surcharge, et faisons corps.

  Transférons chacune ce mail à deux autres sur qui nous pouvons compter. Tenons-bon, faisons lien, faisons société… jusqu’à la victoire !

 « L’heure de nous-mêmes a sonné »

Avait-on besoin d’une confirmation ? Dans les manifestations, dans les Assemblées générales, les femmes sont nombreuses, très nombreuses, plus nombreuses sans doute. Il y a même une danse étonnante « à cause de Macron ». Deux facteurs expliquent sûrement que des hommes prennent le devant des plateaux : le patriarcat structurel qui se montre toujours dès qu’il s’agit de représentation, la lumière mise sur la grève reconductible chez les cheminots et les agents RATP.

Dans ces deux secteurs, les hommes semblent majoritaires. Pourtant il y a bien des femmes dans ces secteurs. Figure de l’AG de Paris Est, il y a Manue qui prend la parole pour Sud Rail à la tribune des luttes organisée par Solidaires dans la manif du 9 janvier, c’est elle aussi qui est venue parler à la soirée des grévistes du 93. Agente au guichet, ce mouvement la fait sourire et rire, elle tient haut et fière son drapeau Sud Rail de vert vêtu. Aussi Chantal, machiniste à la RATP. Elle prend peu la parole en public et quand elle le fait c’est par des phrases courtes sur des points très précis. Elle vient en AG interpro et écoute, elle questionne ces autres milieux qu’elle ne fréquente pas d’habitude. Comment les profs parlent aux parents ? Comment on retient toutes ces informations quand on est guide conférencier ?  Chantal est depuis 30 ans à la RATP, elle milite au PCF, section d’entreprise et à la CGT. Le 16 janvier, elle est allée faire un crédit pour continuer la grève. « Et c’est là que des copains décident de reprendre », rigole-t-elle. Mais elle n’est pas sûre de vouloir reprendre. Sa ligne a disparu et depuis elle n’a plus de ligne attitrée, elle fait des remplacements de ligne et ça lui va très bien. En l’état elle tourne avec les camarades, elle écoute et tranche.

Qui sont ces femmes qu’on voit partout ? Ce sont les nombreuses grévistes de ces secteurs qu’on ne voit pas. Clémence, chercheuse non titulaire à l’Université, mais qui préfère s’investir sur la ville où elle vit au sein de l’assemblée générale interpro. C’est la puissance chevillée au corps qu’elle organise l’AG ou pédale pour acheter du tissu. Confirmation sur le dance floor à la soirée intersyndicale du 93. Camille est institutrice et mère d’une fille de six ans. Une journée vide ? C’est un bon moment pour organiser une tournée des écoles. Marine est chômeuse mais ouvrière de métier, elle ne précise jamais plus. Son chômage, elle le remercie car c’est grâce à lui qu’elle peut être là, répète-t-elle souvent, ça lui permet d’aller diffuser des tracts dans des grandes entreprises industrielles : general electrics, paprec, saint-gobain dont certaines où elle a elle-même travaillé… Elle pense que les habitant-e-s des quartiers populaires « méritent de participer au mouvement ». Mérite, elle le prononce avec force. Véronique anime des ateliers philo avec une micro-association. Elle vient à chaque grosse journée où elle rejoint sa collègue plus habituée des ambiances syndicales et des manifestations qui pètent. Le 11 janvier, elle tenait la banderole de tête de Solidaires : « on a été gazé comme des termites » raconte-t-elle à son arrivée. Elle recense les slogans marrants. Hélène est illustratrice. Sa participation au mouvement passe par son lieu favori : la parole errante de Montreuil. Elle dessine et chante. Sarah et Maëlle sont prof en collège, l’une est membre de la batucada d’Aubervilliers, l’autre organise des raclettes pour réchauffer les mimines. Sarah porte haut sa grosse caisse. Maëlle m’a dit une fois qu’elle allait faire la sieste dans son CDI entre une AG et la soirée des grévistes. Un temps de repos recherché entre la grève et le moment de courir pour récupérer sa fille de 3 ans. Elles prennent souvent des postes d’animation de l’AG interprofessionnelle. Julie est bibliothécaire et a été en reconductible plusieurs semaines. Elle est plutôt discrète sauf quand elle parle en AG. Stefania est prof d’italien, une matière en voie de disparition, que son chef d’établissement confond avec l’espagnol. Pour aller travailler, éclatée sur deux collèges dans deux villes de banlieue semi-lointaine, elle qui vit en proche banlieue, elle prenait déjà le vélo. Le 16 janvier, pour la première fois, un piquet de grève a été organisé au collège. Mylène est chanteuse et envoie des notes de stratégie. Sabrina se forme à la maroquinerie et rejoint les manifestations nationales, parfois des activités en soirée. Elle a fait décaler ses cours plusieurs fois et emmené d’autres avec elle, étonnées puis respectueuses de son « courage » d’avoir dit qu’il y avait grève. Sophie, étudiante, anime une AG de 250 personnes, avec brio, humour, efficacité, et dit une heure plus tard à ses camarades qu’elle s’est sentie bien seule. Charlie sort du rassemblement devant le commissariat où est enfermé son compagnon et interpelle les policiers directement, en anglais « everybody hates you ». Cybèle a la garde de ses deux enfants, quand elle peut les faire garder elle est dans le service d’ordre des manifestations nationales. Pour une petite manif, elle met la petite sur ses épaules, et le grand s’endort dans la poussette. Anna, qui est enceinte mais fait toutes les actions autour de chez elle et propose de garder les enfants des autres quand il faut aller manifester dans les gaz.  Il y a  ma mère, qui vient garder la petite loutre à presque toutes les manifestations, parce que quand même c'est plutôt aux grévistes de 35 ans d'aller aux manifs, mais qui s'y rend dès qu'il est ailleurs de préférence en tête. 

Il y a aussi Séverine, Hanane, Rachel, Claire, Laura, Marion, Manon,  Yasmina, Amel, Anne, Luz, Gaelle, Tifenn, Christine, Mathilde, Mehtap, Jessica, Marjolaine, Cécile, Morgane, Élodie, Melissa, Anissa, Elise, Lucie, Léa, Sarah , Sara et Sarah, Anais, Louise, Fatima, Virginie, Aurélie, Sophie, Nahima, Sabine, Sandra, Liz, Samia, Fatou… La liste serait longue.

Voir les femmes, c’est voir la grève avec de nouveaux yeux. C’est voir l’évolution des secteurs dit stratégiques, ces anciens lieux de la sociabilité ouvrière masculine. C’est voir la grève par-delà des secteurs stratégiques. Visibiliser ces femmes, c’est visibiliser le mouvement qui dépasse les seuls courageux grévistes et courageuses reconductibles de la RATP et de la SNCF. C’est l’ancrer dans notre société. On sait que les femmes sont de toutes les révolutions et sont parmi les moins corruptibles, alors pourquoi n’arrive-t-on pas à en faire réellement une stratégie ?

Anouk

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