Expédition punitive dans un camp de Roms, dans la banlieue de Turin

Hier soir, une certaine violence imbécile a encore frappé en Italie, cette fois dans la banlieue de Turin.

A la suite de la dénonciation d'une jeune fille de 16 ans, qui accuse des Roms de l'avoir violée, un défilé de 500 personnes est prévu dans le quartier des Vallette. Défilé annoncé la veille par un tract glissé dans les boîtes aux lettres, qui pointait des Roms installés illégalement dans le voisinage, dans une ferme en ruines. Tract salvateur - curieuse notion du salut - selon certains, car la plupart des Roms avaient quitté précipitamment les lieux, laissant toutefois tentes, voitures et caravanes (leurs quelques biens) sur place. Le cortège défile, aux flambeaux, mais vers la fin de la manifestation, une centaine de jeunes cagoulés, armés de bâtons, de barres de fer et de pierres pénètrent dans le camp et entreprennent de le saccager et de le brûler. Quelqu'un crie "Attention, il y a peut-être des enfants !” Réponse : "Où est le problème ? On les crame eux aussi." La police, arrivée sur les lieux en nombre insuffisant, est impuissante. Le frère de la victime du viol présumé, effrayé par la tournure des événements, avoue alors que sa soeur avait tout inventé, pour cacher à sa famille la perte de sa virginité (avec son petit ami).

Apparemment, la centaine de jeunes appartiendait majoritairement à deux clubs de supporters ultra de la Juve, appelés "Bravi Ragazzi" (les Bons Garçons, appellation qui leur va comme un gant) et "Drughi". Et la ferme était destinée à devenir le nouveau siège de la Juve.

Aujourd'hui, deux personnes ont été arrêtées, mais pas des supporters. La jeune fille est mise en examen. La ministre de la justice a dénoncé avec fermeté cette expéditions punitive, et la volonté de "faire justice" par soi-même. Reste à savoir si cela suffira à dissuader ces imbéciles nostalgiques des méthodes du Ku Klux Klan...

Ce fait-divers terriblement significatif intervient au moment où je suis en train de lire le beau livre de Claudio Magris, à peine sorti en Italie, intitulé Livelli di guardia* (Niveaux de garde). Il regroupe une série d'articles écrits entre 2006 et 2011 pour le quotidien "Il Corriere della Sera". Avec lucidité, avec son intelligence aigüe et son immense culture de Mitteleuropéen, Magris ausculte la société d'aujourd'hui. Cet article, écrit en 2008, résonne particulièrement avec les faits turinois d'hier soir. Son titre : "Les cancers de l'Italie". Il y est dit, en substance, que nous nous affolons parfois pour des maladies bénignes - un rhume - et ne sentons pas le cancer qui s'infiltre en nous. Le rejet des étrangers -alors que nous sommes tous l'étranger de quelqu'un - a pris ces dernières années, avec l'arrivée de migrants africains et de Roms, et avec l'influence néfaste des Ligues, qui ne reculent pas devant l'appel à la haine, des proportions inquiétantes. Oui, les Roms font peur, on les accuse de vols, et c'est parfois le cas, il y a bel et bien des problèmes ponctuels. Mais, dit Magris, en comparaison avec la camorra et la mafia, qui pourrissent la vie des millions de gens au quotidien, qui tuent, corrompent, trafiquent au plan international, se scandalise-t- on autant ? Organise-t-on des manifestations ? Certes, il est plus facile de rouler des mécaniques et de brûler un camp de Roms que d'aller défendre le commerçant racketté : l'ennemi, en face, a un autre poids.

Et Claudio Magris de conclure en disant : "Il est juste de punir sévèrement les vols à l'arraché, les cambriolages, les agressions, toutes les illégalités, même les plus petites, mais en sachant quelle est notre véritable maladie mortelle."

 

* Garzanti éditeur, 2011, non encore traduit en français.

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