César doit mourir : un chef-d'oeuvre des Taviani

Le dernier film des frères Taviani, "César doit mourir", est une pure réussite.

Tourné dans la prison de haute sécurité de Rebibbia, à Rome, il est interprété par des détenus condamnés à de lourdes peines - sauf un, celui qui incarne Brutus, libéré en 2006 et revenu à Rebibbia pour le film. Ce qui est extraordinaire dans ce film, c'est la manière dont les Taviani ont fondu la pièce de théâtre et ses répétitions avec le quotidien de la prison, au point que souvent, on ne sait plus où commence Shakespeare et où il finit, tellement les deux ne font qu'un. Le film lui-même est construit comme une tragédie, avec une sorte de prologue, de "présentation", puis les étapes de la répétition, qui envahit et s'approprie tous les espaces de la prison : couloirs, bibliothèque, cour, cellules. Et la salle de théâtre et ses fauteuils, qu'un détenu-acteur, à une certain moment, caresse de la main, en pensant à la femme qui viendra peut-être s'asseoir là. Mais dès le début, le "casting", le spectateur est saisi et empoigné par l'émotion et l'énergie que dégagent  les prisonniers, simplement chargés de décliner leur identité de deux façons : en présence de la femme qu'ils vont quitter, en ravalant leur douleur, et devant des représentants de la loi, avec rage. Une courte scène nous montre aussi, en quelques plans, comment le metteur en scène a choisi de les faire travailler avec leur accent : sans trop en faire, sans vulgarité, en trouvant le ton juste. Le noir et blanc utilisé dans le film donne une dimension intemporelle, universelle, à cette expérience, insistant sur les visages et sur la tension permanente. On ne peut s'empêcher de penser, à certains moments, à "Accattone" de Pasolini. Mais les Taviani n'ont pas fait un film nostalgique, rien à voir, non plus, avec les péplums de la grande époque : on est à des années-lumière de cela.

Ce qui compte, ici, c'est la virginité que trouve, dans la bouche de ces détenus, le texte de Shakespeare. Et les grandes questions humaines que le film met sous nos yeux et battent dans notre propre sang, comme dans celui de ces hommes : la vie, la mort, le sens de l'honneur, la solitude, le courage et la lâcheté. Et le sens de la peine, et la privation de la liberté. La nuit, dans la prison de Rebibbia comme dans toutes les prisons, est lourde de toutes les souffrances contenues - je me suis souvenue de mon expérience de trois ans comme prof dans la Maison Centrale d'Arles, où un jour, un détenu m'avait dit : "J'ai rêvé que je pleurais".

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