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Billet de blog 20 nov. 2022

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« L'amitié homme-femme n'existe pas » - Histoire du cinéma et de la mysoginie

L'amitié fille-garçon est un véritable sujet de controverse. Mais pour qui ? Pourquoi et comment le cinéma s'inspire-t-il de normes sociales pour écrire et contribuer à l'affirmation que ces amitiés platoniques n'existent pas ?

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        Depuis les années 80, le trope narratif du meilleur ami gay se développe progressivement. Il est aujourd’hui monnaie courante dans nos séries, nos films, d’y retrouver cette figure qui suit le ou la personnage principale. Beaucoup de question émergent de cette figure narrative que les scénaristes ne cessent d’écrire et de réécrire à mesure que les mentalités s’ouvrent et que le cinéma devient plus inclusif.

        Qu’en est-il si l’on aborde le questionnement qui émerge de la figure narrative du « gay best friend » d’une personnage principale. Une femme et un homme donc. La question que je me pose vraiment est en fait  : pourquoi l’amitié hommes-femmes n’est que trop souvent abordée à travers un prisme hétéro et homosexuel ? Comme si l’hétérosexualité de deux personnages masculin et féminin ne pouvait conduire à une amitié parfaitement platonique. Bien sûr, le cinéma contient quelque exemples de ce genre (bien que le seul exemple qui me vienne en tête soit l’amitié du héros et du personnage secondaire dans Shang Chi de l’univers Marvel). J’ai d’ailleurs, pour me rafraichir la mémoire, taper « exemple d’amitié fille garçon dans le cinéma » dans ma barre de recherche. La plupart des exemples mènent, pour la majorité, invariablement à des comédies romantiques, ou des drames, dont nous connaissons tous le dénouement. Le trope narratif du « will they won’t they » est prédominant. La tension sexuelle entre deux amis qui finiront par se rendre compte qu’ils sont amoureux est joué et rejoué dans le cinéma.

C’est d’ailleurs cette idée qui est exprimée on ne peut plus clairement dans la comédie romantique de Rob Reiner, Harry Loves Sally.

          Harry : “Men and woman can’t be friends because the sex part always gets in the way”

          Sally : “That’s not true, I have a number of men friends and there is no sex involved”

                 (…)

          Harry : “No man can be friends with a woman that he finds attractive. He always wants to have sex with her.”

J’ai d’ailleurs posé la question à mon petit-frère (pourtant élevé par une famille de féministes). Selon lui, « à partir du moment où la fille est belle », alors « forcément ». Forcément l’amitié filles-garçons ne peut aboutir à une relation saine, de moment de partage désintéressés, de rires, de complicité… sans que le sexe ou l’attirance sexuelle ne vienne s’immiscer dans cette intimité.

     Le dernier film de Louis Garrel, L’innocent, que j’ai pourtant trouvé brillant par bien des aspects, rejoue également ce scénario. La meilleure amie de la défunte femme du personnage principal, interprété par le réalisateur lui-même, finie par s’éprendre de ce dernier, et inversement. Alors ce choix narratif était peut-être justement une critique amusée d’une fin vu et revu. Cependant, une part de moi était assez déçu. Le chagrin partagé des deux personnages, leurs solitudes respectives qu’ils s’exprimaient l’un à l’autre – celle de l’amie cherchant à combler le vide à travers les aventures Tinder, et la solitude toute contrairement exprimée par le héros – me touchait profondément et mon esprit, peut-être empreint de naïveté, n’avait su déceler les premiers indices de l’évolution de leurs relation.

     Ce trope narratif se joue souvent au cinéma. Mais plus encore dans la vrai vie, car il est en réalité la représentation de normes sociales que nous avons assimilé depuis longtemps. Il se traduit à l’occasion dans ce concept de « friendzone ». Victoire Tuaillon en parle d’ailleurs très bien dans l’épisode « Le chasseur et la proie » de son podcast Le Cœur sur la table : se faire friendzoner serait « synonyme d’humiliation pour les hommes car, au fond, une relation sexuelle est réputée avoir beaucoup plus de valeur qu'une amitié avec une femme. Il s'agit donc de tout faire pour ne surtout pas être friendzoner. Cette croyance-là ;  qu’au fond l'amitié entre les hommes et les femmes ne peut pas vraiment exister, qu'il y aura toujours une ambiguïté (…) c'est vraiment un des trucs qui empoisonnent nos relations. ». Un tweet, dont l’auteur ne me revient plus, disait très justement : « vous n’êtes jamais coincé dans la friendzone si vous trouvez important d’avoir des femmes comme amies » (original : « You’re never stuck in the friendzone, if you value having women as friends »).

       Il est en effet « peu sécurisant » - selon les mots d’une amie – pour les femmes de se dire que la complicité qu’on pense entretenir avec un homme ne sera jamais (car c’est ce lexique fataliste qui revient dès lors que l’on affirme l’inexistence de l’amitié platonique homme-femme) complètement et entièrement désintéressée. Car bien que l’on tente de nous faire croire que cette fatalité se joue dans les deux sens, une étude datant de 2012 mené par une équipe de recherche de l’université du Wisconsin a démontré le contraire. Dans une recherche mené sur 88 paires d’amis hommes-femmes, tous et toutes étudiantes, les résultats ont révélés que les hommes – célibataire ou en couple –  étaient plus à même d’être attirés par leurs amies femmes que vice-versa. Les résultats ont également démontrés que les hommes interrogés étaient plus à même de supposer que leurs amies femmes étaient intéressées romantiquement par eux, plus qu’elle ne l’étaient en réalité.

       Ce constat montre qu’hommes et femmes peuvent ressentir la même relation « amicale » de manières radicalement différentes. Pourquoi pense-t-on, à tort je le crois et je l’espère, qu’un homme ne peut considérer la femme, « une amie », en dehors de tout lien érotique ? Car cette idéologie, qui s’inscrit dans un contexte sociétal beaucoup plus large qu’on ne le pense, renvoie à cette vision de conquête(s), de sexualisation de la femme comme une fatalité. En somme, à une pensée profondément mysogine.

      J’en parlais à un ami, qui assume pleinement d’être «ami » avec des femmes et concilier cette « amitié » avec le sexe, ce qu’il semble faire souvent et être en pleine capacité de départager. Alors, pourquoi pas. Cependant, je lui posais également la question : pourquoi ne peut-il pas envisager ces amitiés « en dehors » de tout lien sexuel, de toute érotisation ou, a minima, sans drague et flirt ? Je ne suis pas sûre qu’il ait lui-même trouver la réponse.

        Je suis convaincu que cette amitié existe : platonique, complice, profonde et marquante. Qu’elle peut durer, sans pour autant se transformer ou finir ni en histoire d’amour ni en histoire sexuelle. Je veux pouvoir les voir, ces amitiés. Dans les films, dans les séries. Car nous avons beaucoup de représentations d’histoires d’amour – hétérosexuelle du moins – mais trop peu d’amitiés sincères et désintéressés entre hommes et femmes. Je veux pouvoir croire, et que ceux qui ont « acquis » ce mythe de l’inexistence, que les femmes peuvent et existent en dehors de l’érotisation ou de la sexualisation. Que nous existons en dehors de nos corps, et que l’amitié est aussi précieuse que toutes autres types de relations. Voir bien plus.  

 Fanny Eidel Biju-Duval

Je renvoie vers l’étude abordée, et un article publié dans un journal qui je pense, aborde très bien le sujet également.

https://www.slate.fr/story/150627/amitie-hommes-femmes-nouvelle-frontiere-comedie-romantique

https://www.scientificamerican.com/article/men-and-women-cant-be-just-friends/

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