« Nous autres, Anglais, nous haïssons le fascisme, mais nous haïssons autant le bolchevisme. S'il est un pays au monde où fascistes et bolchevistes s'entretuent, c'est grand bien pour l'humanité ». (propos prêté à Sanley Baldwin, premier ministre anglais au début de la guerre d'Espagne). Cette phrase résume parfaitement la position des plus modérés vis-à-vis de la guerre d'Espagne. Cette dernière a profondément brouillé les cartes dans le paysage politique français. La gauche se trouva torturée entre pacifisme et antifascisme, contradiction qui ouvra la voie à de nombreux conflits au sein du Front populaire ; tandis que la droite conservatrice se trouvait torturée entre sa valeur primordiale qu'est l'Ordre et donc le respect au pouvoir légitime, à savoir le régime républicain, et sa sympathie idéologique envers les insurgés. On sait aujourd'hui combien la guerre d'Espagne, souvent interprétée comme l'acte premier de la seconde guerre Mondiale, a joué un rôle, sinon proéminent, du moins non négligeable dans la débâcle de la France en juin 1940. Ce qui est inquiétant aujourd'hui, et montre combien l'histoire peut servir à l'analyse, c'est que la guerre syrienne provoque aujourd'hui un certain nombre de bouleversements dans le paysage idéologique, comme la guerre d'Espagne d'hier.

En effet, la gauche de la gauche se retrouve coincée entre pacifisme et anti-impérialisme ; la gauche se retrouve coincée entre un soutien, de fait, aux insurgés, un rejet du gouvernement de Bachar El Assad, et une certaine forme de pacifisme qui l'oblige à jongler, dans les discours, entre condamnation des massacres et rejet de l'intervention occidentale ; la droite, quant à elle, se retrouve coincée entre son attachement à une certaine forme d'impérialisme, sachant que le déboulonnage de Bachar El Assad serait une réussite majeure dans le conflit rampant qui semble opposer l'Est (Russie et Chine) à l'Ouest, et son rejet, voire sa peur, de l'islamisme. Car voilà la nouvelle donne sur le scène internationale. Dans les représentations et les cauchemars de la droite et d'une partie de la gauche, l'islamisme, en pleine expansion, s'est soudainement substitué au communisme, aujourd'hui en miette. Et, comme le communisme d'hier, l'islamisme d'aujourd'hui est l'idéologie sur laquelle on transfère nos peurs, nos fantasmes, nos représentations, menant à un flot incessant de commentaires usant l'amalgame jusqu'à l'os, jouant de la peur pour vendre son papier sur fond de crise de la presse, et rajoutant encore plus de pierres sur l'immeuble de l'incompréhension ambiante et du brouillage des cartes. On se souvient aussi que, pendant la Guerre Froide, la peur du communisme a été le justificatif de tout un tas d'ingérences meurtrières et injustifiées : Nicaragua, Guatemala, Iran, Chili, Grèce, Cuba, Congo, et j'en passe. Des ingérences qui s'expliquent, d'une part, par l'impérialisme économique classique (notamment au Nicaragua et au Guatemala où il s'agissait de satisfaire la United Fruit Co. Intimement liée au dirigeant de la CIA et au secrétaire d'État des États-Unis, les frères Dulles) ; d'autres part par les fondements de l'économie américaine d'après-guerre construit autour du complexe militaro-industrielle qui l'obligeait à avoir une politique étrangère agressive. Dans ce contexte, le communisme joua le rôle, très inconfortable, de bouc-émissaire justifiant toutes les interventions comme aujourd'hui le joue le danger islamiste (ainsi, par un étrange mouvement, l'attaque sur l'Irak était devenu une obligation pour se défendre du terrorisme alors que Hussein n'avait absolument rien à voir avec Ben Laden). On sait aujourd'hui que le danger communiste, l'idée d'un complot soviétique internationale, n'était qu'un flot de mensonges auxquels même les agents de la CIA ne croyaient pas. Il suffit de lire les rapports de la CIA, rendus publiques au bout de 25 ans (on aurait peut-être à apprendre avec nos 50 ans et nos publications partielles), pour s'apercevoir que, dans nombre de dossiers, les rapports soulignaient la faiblesse des partis communistes et l'inexistence d'un danger d'une subversion mondiale.

Plutôt que la condamnation tous azimuts d'un camp comme de l'autre, la nécessité d'une réelle discussion apaisée, où les noms d'oiseaux, les insultes et les insinuations seraient relayés derrière la scène, s'avèrent aujourd'hui d'autant plus nécessaire qu'Israël s'amuse à jeter de l'huile sur le feu en déclenchant, subitement, une attaque sur Gaza dont les raisons sont, une nouvelle fois, pour le moins douteuses. Comment s'étonner de prendre des missiles sur la tronche après avoir organisé l'assassinat d'un ministre d'un gouvernement légitime. D'autant plus que les roquettes lancées depuis quelque jours ne sont pas l'oeuvre du Hamas mais d'un groupe djihadiste gazaouite. Ce qui tend, à mon sens, à montrer la modération du Hamas car, le même assassinat d'un ministre américain ou israélien (ou français d'ailleurs) par une puissance étrangère aurait déclenché des représailles dévastatrices sur le pays en question qui aurait été rayé de la carte.  

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