Réfugié au Liban, le Palestinien Abou-Mohammed Aidi ne croit pas à la paix

img_8716.jpg?w=1024

Septembre 2011.

La candidature palestinienne pour la création d'un Etat est ralentie après la reprise des constructions à Jérusalem-Est par Israël. Le palestinien Abou-Mohammed Aidi, réfugié à Beyrouth dans le camp de Mar Elias, est convaincu qu'il ne verra jamais la création d'un Etat pour son peuple. 

Des boyaux de béton. Une minuscule salle de classe pour une cinquantaine d'enfants réfugiés palestiniens. Sur le gris du mur, un bras est dessiné. Avec l'épaule en forme de pierre, symbole de l'Intifada. Et la main qui a gardé les clés de maisons abandonnées sous la force israélienne. Loin là-bas, en Palestine d'autrefois. Le camp de Mar Elias accueille deux mille cinq cents réfugiés dans la zone classée Unesco située près de la plage de Ramlet Al-Bayda.

Le kilomètre de terre n'a pas  laissé d'autres choix aux habitations que de se déployer dans les airs. Les premiers arrivés comme Abou-Mohammed Aidi vivent au rez-de-chaussée. Il a ouvert son épicerie il y a vingt ans dans le camp parce qu'en dehors, le droit d'exercer sa profession d'ingénieur, lui est interdit par la loi libanaise. Sans compter les coupures d'électricité régulières dans le pays, sa télévision est allumée en permanence. Abou-Mohammed Aidi suit de près la candidature palestinienne pour la création d'un Etat. "Qui peut croire en la paix ? Je ne pense pas que je la verrai. Ces discussions, c'est encore une étape mais le problème est loin d'être fini."

Né à la frontière entre la Palestine et la Jordanie à proximité du Jourdain, Abou-Mohammed Aidi a fui sa terre lorsque les Israéliens l'ont foulée pendant la guerre des Six jours en 1967. Ses parents, de Jaffa, avaient déjà échappé aux soldats et à la guerre de Palestine de 1948. "Il y a eu trop de massacres de Palestiniens pour croire à la paix.  J'ai vu beaucoup de gens tués à Al Karama. Si tu ne les aimes pas les Israéliens, ils sortent les couteaux."

Après des études en Turquie, le commerçant a choisi de rejoindre les combattants de l'organisation de libération de la palestine (OLP) au Liban en 1982. "Je n'ai pas combattu directement mais j'ai nourri les étudiants en connaissances sur l'histoire, la génèse et la géographie de la Palestine." Il est resté au camp, avec l'espoir de revoir sa terre avant sa mort. Mais ce sera sans compter sur les gouvernements occidentaux. "Pourquoi ils nous aideraient ? Si la France est allée en Libye, c'est parce qu'ils savent quels sont leurs intérêts. Le pétrole. Pourquoi ils aideraient les Palestiniens pour simplement qu'ils aient un Etat ? Tout est clair." Un Etat. Sans lui, les droits au Liban n'existeront pas à entendre Raji Abdel Salam, cordinateur du programme pour l'organisation des droits pour les palestiniens, "depuis 2001, il y a cet amendement de seulement quatre mots "toute personne appartenant à un Etat peut être propriétaire." De facto, les Palestiniens n'en n'ont pas."

Abou-Mohammed Aidi est père de cinq enfants, deux sont déjà partis à l'étranger. "Au Liban, nous n'avons rien. Je reste au camp sinon partout où je vais il y a des checkpoints ou la police m'arrête." Pour lui, les négociations devraient s'inspirer des accords d'Oslo mais il a conscience que la création d'un Etat ne suffira pas à résoudre le problème des réfugiés palestiniens. "Elle n'est pas tout. Les Israéliens nous ont pris des terres un peu partout. Notre Etat n'incorporera pas forcément la terre sur laquelle je suis né. Et moi, je veux retrouver ma terre sinon à quoi bon retourner en Palestine ?"


Encadré 1. La vie au camp. Il existe douze camps au Liban. Celui de Mar Elias a été créé en 1952. Il a été détruit en 2007 avant d'être reconstruit. Les Palestiniens ont peur que ça se reproduise et ont cette sencsation de vivre avec l'épée de Damoclès. Selon les chiffres de l'agence des nations unies (UNRWA), les réfugiés palestiniens au Liban sont aujourd'hui 424 000. Dans le camp de Mar Elias, Abou-Mohammed Aidi est l'un des douze commerçants. Le camp compte deux pharmacies, des associations humanitaires, un jardin pour enfants, une école, une église, une mosquée. Même si les réfugiés peuvent compter sur la clinique de l'UNRWA, il manque malgré tout de médecins de famille dans le camp. Quelques Soudanais, Ethiopiens, Algériens viennent se loger dans le camp. Devant l'affluence de réfugiés, les constructions se font étage par étage. Quand il est arrivé, Abou-Mohammed Aidi explique qu'il n'y avait que deux étages dans son immeuble qui en compte six à présent.

Encadré 2. Le statut des Palestiniens au Liban. En juin 2005, la loi libanaise autorise les palestiniens à exercer les métiers autorisés aux étrangers mais leur sont interdits les professions libérales (docteurs, avocat, ingénieur...) ou dans l'armée. En 2001, les réfugiés palestiniens se voient refuser le droit de devenir propriétaire au Liban. La fille d'Abou-Mohammed Aidi compte déjà partir à l'étranger comme ses aînés. Les Palestiniens ne peuvent pas circuler librement, ils ont toujours besoin d'agréments ou sont contrôlés aux checkpoints. Le débat sur la naturalisation : au Liban, si un Palestinien se marie avec une Libanaise, il n'obtient pas la nationalité libanaise, ses enfants n'ont plus. Dans les camps, les conditions de vie sont difficiles. 

Encadré 3.

1948 : La guerre de Palestine, première du conflit israélo-arabe.Pour les Israéliens, c'est l'indépendance. Pour les Palestiniens, la catastrophe, l'Al-Nakba.

1967 : Guerre des Six jours. Israël se bat contre la Jordanie, la Syrie, l'Egypte et l'Irak. Les israéliens prennent le contrôle du Jourdain.

1982 : Opération paix en Galilée. Les Israéliens interviennent contre les combattants de l'Organisation de libération de Palestine basée au Liban.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.