Trans-racialisme, une idéologie raciste et transphobe

Réponse ouverte de la militante décoloniale Habibitch et du militant trans Chloé Madesta aux "trans-racialistes", ces personnes blanches qui s'identifieraient comme racisé·es. Une idéologie qui s'appuie sur des ressorts tout autant racistes que transphobes.

La plupart des argumentaires pro « trans-racialisme » s’appuient sur une comparaison avec les parcours transgenres pour se légitimer. Ils parlent de « dysphorie raciale », de « chirurgie de réassignation raciale ». Comme si le genre et la race étaient deux construits sociaux de même nature et remplissant les mêmes fonctions, et comme si les oppressions liées au genre et à la race étaient similaires et comparables matériellement. Ces argumentaires reposent par ailleurs sur une rhétorique souvent mise en avant dans nos milieux et qui à titre personnel nous horripilent, celle du « ressenti ». Pour affirmer que finalement, on peut « se sentir femme » comme on pourrait « se sentir racisé.e ». 

Or, en miroir du fait que le racisme et la transphobie ne soient pas des opinions, les deux étant des oppression systémiques matérielles, la race et le genre ne sont pas des sentiments. Allez dire aux femmes trans qui vivent violences administratives, sur violences médicales, sur harcèlement de rue, sur rupture familiale, sur précarisation, que ce qu’elles vivent est un « sentiment personnel ». Allez dire aux personnes noires et nord-africaines de France qui sont dans l’impossibilité de trouver un logement à cause de leur nom ou qui se font stigmatiser par des violences racistes concrètes et symboliques tous les jours dans ce pays ou encore, accessoirement, qui se font assassiner par la police, que ce qu’elles vivent est de l’ordre du « ressenti personnel ».

Il est urgent d’analyser les limites de cette rhétorique du ressenti, qui est la porte ouverte, comme ici, aux pires saillies racistes et transphobes. Car nos positionnements et nos identités ne relèvent pas du ressenti, de l’émotion, du sentiment, ils sont situés et ancrés dans le réel, en réponse aux oppressions que nous subissons et qui nous définissent (petit rappel : l’identité est produite par le regard extérieur altérisant, big-up à toutes celleux qui nous rabâchent h35 qu’on est « toustes des êtres humains » ou qui nous étouffent du « pourquoi vous voulez absolument vous mettre une étiquette we are one »).

Alors, la race comme le genre constituent bien deux construits sociaux, mais la comparaison est de fait complètement foireuse. Il y a dans la notion de race un principe d’hérédité, de descendance, c’est à dire une généalogie qui implique une histoire ethnique communautaire bien définie et documentée. Il y a aussi dans la race l’enjeu de la culture, familiale et environnante, de la sociabilisation, du langage, maternel ou parallèle, du lieu de naissance, du prénom, du nom de famille, sans compter celui du racisme subi, depuis l’enfance bien souvent. Cela fait des décennies que nous essayons de sortir du prisme fasciste de la « race biologique », raciste et essentialisante, merci de ne pas y retomber en réduisant la notion de race à une couleur de peau et des phénotypes (on ne devient pas racisé·e en allant faire des UV deux fois par semaine au Body Minute de Saint-Germain-des-Prés).

Tout ceci n’est pas le cas du genre, plutôt organisé autour de deux classes binaires supposément complémentaires (hommes/femmes), créées artificiellement pour que le premier groupe puisse exploiter économiquement et structurellement le second, en s’appuyant sur une soi-disant binarité biologique qui n’existe pas dans le monde réel.

Les TERF (transphobes ET racistes, ce qui devrait nous mettre sur la piste), opposeraient qu’il en est de même pour les femmes trans, qui "ne deviennent pas magiquement femmes en mettant du rouge à lèvres et des talons ». Mais 1) nous n’avons jamais entendu aucune femme (trans ou cis d’ailleurs) affirmer que c’est le maquillage qui font d’elles des femmes 2) cela sous-entendrait que les femmes trans constituent un groupe homogène qui n’existe en réalité que dans la tête des TERF (il existe autant de femmes trans que d’expressions de genre, comme chez les femmes cis en fait), 3) c’est anti-féministe que de décider pour des femmes ce qui fait d’elles des femmes ou pas.

Donc en plus d’être raciste, cette comparaison à l’identité de genre est profondément transmisogyne : les cas connus de « personnes transraciales », à l’instar de Rachel Dolezal, participent à renforcer en miroir le mythe selon lequel les femmes trans mentiraient à tout le monde pour obtenir des postes à responsabilité, pour vider les groupes communautaires des personnes "réellement concernées par le statut de femme » et pour assouvir leur fétichisation du féminin. En somme, l’un des points centraux des argumentaires des TERF, les mêmes qui, d’ailleurs, vont comparer les parcours transfem aux gens qui font des blackface, parce qu’après tout, pourquoi avoir des limites et de la décence ?  

Le « trans-racialisme », c’est donc un symbole assez spectaculaire de l’intersection entre transphobie et racisme. Il est urgent de penser ces questions au-delà du prisme de l’auto-identification, de l’identité, du sentiment personnel. Il est urgent de penser la matérialité des oppressions et de sortir de cette logique du « je me sens donc je suis » qui n’a 1) aucune prise sur le réel, 2) dépolitise la parole des personnes minorisées, 3) est la porte ouverte au racisme et à la transphobie sous couvert d’inclusivité.

Enfin, il serait intéressant d’interroger pourquoi tout d’un coup les enjeux de race sont au centre de l’attention lorsqu’il devient soudainement possible de « transitionner racialement » (à l’aide), alors que ça fait 167 ans qu’on essaie de visibiliser le racisme structurel en France et que tout le monde s’en tape, idem pour la transphobie, les femmes trans meurent assassinées tous les jours et personne ne s'y intéresse, mais là, la rhétorique des parcours transgenres semble utilisable. 

Bref, il serait temps de questionner ces agendas politiques racistes, néo-coloniaux, cis-sexistes et transphobes,

Habibitch et Chloé

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