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Billet de blog 5 févr. 2009

Protectionnisme: résister à la tentation...

chloe.morin
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Alors que les appels à ne pas céder à la tentation protectionniste se sont multipliés au Forum Economique Mondial de Davos, que les journaux nous prédisent chaque jour qu’une guerre commerciale mondiale nous menace, on ne peut que constater la propagation d’une certaine forme de protectionnisme rampant, camouflé par une foule d’arguments plus ou moins valables, qui vont de la nécessité de calmer les tensions sociales à la protection des secteurs industriels stratégiques, en passant par des arguments plus farfelus comme la protection de la culture locale et les préoccupations de santé (voir mon billet sur le Kebab en Italie et la xénophobie culinaire). Il n’est pas de menace plus dangereuse que celle qui ne dit pas son nom ; pas de mécanisme plus implacable que l’engrenage dans lequel nous risquons de mettre le doigt (étant entendu que le premier pays qui « concrétisera » sa tentation protectionniste sera tenu pour seul responsable des évènements qui s’ensuivront inévitablement). Car une fois engagé, le protectionnisme mène à une escalade qu’il est très difficile d’enrayer, car il s’agit d’un mécanisme qui s’auto-justifie (tu as établi des taxes sur l’importation de mes produits, donc je fais de même), et très difficilement réversible (nous pourrions, à ce titre, considérer que les négociations conduites dans le cadre du GATT ont mis des dizaines d’années à renverser le processus initié en 1930 et qui a très rapidement et durablement verrouillé le commerce international).

Les tensions croissantes générées par la situation économique catastrophique ne peuvent manquer d’attiser les conflits socio-diplomatico-économiques : en témoignent les grèves et manifestations violentes qui se propagent en Grande Bretagne et ailleurs, provocant une forte inquiétude chez les politiques. Pour l’instant, ceux-ci tentent (au mieux) de cacher derrière de grands discours et de nombreuses gesticulations leur impuissance face à une crise dont personne ne peut prédire l’issue ni les conséquences. Dans un tel contexte, la tentation est grande pour les responsables politiques de détourner une part de la responsabilité collective (déléguée par la collectivité à ses représentants) en direction de quelques bouc émissaires plus ou moins habilement choisis. C’est au contraire ce genre de situation exceptionnelle qui appelle un sens élevé de la responsabilité, et requiert l’adoption de décisions réfléchies et mesurées. Il apparaît que Barack Obama a, en accusant la Chine ne manipuler le cours du Yuan (ce qui n’est pas faux) puis en évoquant dans la foulée la possibilité de privilégier le recours aux entreprises américaines dans le cadre des dépenses engagées par le plan de relance (décision émanant d’une bonne intention, et qui relève du bon sens, même si elle est criticable économiquement), a peut être commis le genre d’erreur (dû largement à la volonté de faire trop bien et trop vite) qui pourrait entraîner la mécanique infernale que j’ai évoquée précédemment si on n’y prend pas garde.

Selon le site « China Daily », les accusations de manipulation délibérée du cours du Yuan portées par l’administration Obama contre la Chine ne représentent pas un motif de préoccupation : le site rappelle que préserver la stabilité du cours du Yuan fournit à l’Europe et aux Etats Unis la possibilité de se procurer des biens manufacturés à bas coûts, ce qui représente un avantage important, surtout en période de récession. Afin de justifier sa politique de change qui vise un réajustement graduel des cours pour éviter les fluctuations brutales et déstabilisatrices, la Chine fait valoir que sa monnaie s’est appréciée de 12% par rapport à l’Euro en 2008, et que les Etats-Unis ont largement tiré profit de la situation en utilisant le statut de monnaie réserve mondiale du dollar pour financer le déficit colossal de leur balance commerciale. Il est évidemment dans l’intérêt de la Chine, qui détient une part énorme de la dette américaine contractée en dollars, d’éviter la dépréciation du dollar par rapport au Yuan.

La principale préoccupation des dirigeants Chinois ne semble donc pas porter sur les accusations de Barack Obama, d’autant que ni la Chine ni les Etats Unis n’ont intérêt, étant donné leur forte interdépendance, à s’engager dans un conflit commercial actuellement. En revanche, la possibilité de voir se propager les mesures visant à privilégier les emplois, les entreprises, les biens et les services américains par rapport aux produits et aux travailleurs étrangers est une menace bien plus pesante pour les principaux partenaires commerciaux des Etats-Unis.

« Our money, your problem »…

Telle a été la devise américaine durant les décennies écoulées. Mais combien de temps les américaines pourront-ils encore se reposer sur le statut de monnaie de réserve mondiale du dollar pour maintenir les équilibres de leur économie?

De nombreux partenaires commerciaux des Etats Unis n’ont pas caché leur inquiétude quand le président américain a évoqué la possibilité de consacrer les dépenses associées au plan de relance en priorité aux entreprises américaines (par exemple, la priorité donnée à l’emploi d’acier produit en Amérique dans les projets d’infrastructures vise à soutenir un des secteurs industriels les plus touchés par la crise). En période de récession, les réflexes protectionnistes reviennent au galop, et on ne pourrait, en principe, reprocher à Barack Obama de faire le maximum pour éviter que la situation économique de son pays ne s’aggrave davantage… Il faut cependant revenir aux années 1930 pour comprendre le mécanisme incontrôlable, déstabilisateur et potentiellement extrêmement néfaste que pourrait amorcer une telle politique de « préférence nationale » en matière économique : le 17 juin 1930, le Sénat fit passer (contre l’avis de plus d’un millier d’économistes qui alertèrent le pouvoir politique des dangers que le protectionnisme représentait pour l’économie) le « Smoot-Hawley Tariff Act », visant à augmenter substantiellement les taxes sur plus de 20000 produits d’importation. Cette mesure déclencha un mouvement incontrôlable d’augmentation des barrières douanières des partenaires commerciaux des Etats Unis. En conséquence, les importations et les exportations des Etats unis diminuèrent de moitié, et de nombreux économistes s’accordent à dire que l’affaiblissement considérable des liens commerciaux des Etats Unis avec leurs partenaires Européens est le principal responsable de la transformation de la crise de 1929 en récession profonde et durable.

Au-delà du simple exemple historique, la théorie économique fournit des explications très simples aux conséquences néfastes du protectionnisme : imaginons que les Etats Unis consacrent x $ du plan de relance à la construction d’un pont (les ponts et les routes ne menant nulle part constituent souvent une des dépenses privilégiées des Etats américains, au détriment des réseaux de transports urbains…). Un appel d’offre est lancé, et deux entreprises proposent de fournir l’acier nécessaire à cette construction : une entreprise Chinoise, et une entreprise américaine. La productivité du secteur de l’acier américain étant globalement inférieure à celle des chinois, on aura vraisemblablement avantage à recourir aux services de l’entreprise qui produit son acier en Chine à moindre coût, et ce pour plusieurs raisons :

- Pourquoi consacrer y millions de dollars du contribuable à un projet qui pourrait en couter x ? (x étant inférieur à y). Il s’agit simplement d’allouer l’argent du plan le plus efficacement pour en tirer le meilleur parti.

- Si vous répondez qu’il s’agit de préserver les emplois, il convient de nuancer là aussi notre propose : pour un montant x donné, il faut maximiser l’efficacité de la dépense en termes d’emplois créés (on crée un maximum d’emploi avec un minimum de dépenses, c’est très intuitif). Je rappelle simplement ici qu’en principe le secteur de l’acier emploie relativement peu de main d’oeuvre : il sera donc sans doute plus intéressant de consacrer l’argent économisé en achetant l’acier à l’étranger pour investir dans un autre projet qui créera plus d’emplois que cela n’aurait été le cas dans le secteur de l’acier américain.

- Le troisième argument consiste simplement à considérer (comme la plupart des grandes entreprises américaines opérant sur les marchés étrangers se sont empressées de le rappeler au président) que si les Américains consomment de préférence des produits américains, on peut logiquement s’attendre à ce que ses partenaires commerciaux fassent de même chez eux, ce qui pénaliserait fortement les FMN américaines opérant sur es marchés chinois, indiens, européens etc.

Dans une chronique récente (voir son blog : http://krugman.blogs.nytimes.com), le spécialiste de la théorie des échanges internationaux et Prix Nobel, 2008 Paul Krugman, défend pourtant une forme de protectionnisme contre laquelle je viens d’évoquer certains arguments bien connus, et que la majorité des politiques et des économistes condamnent fermement. Il est pourtant intéressant d’évoquer ici la thèse qu’il défend, en précisant bien qu’il s’agit pour lui d’un « second-best », et que la meilleure solution à la crise actuelle reste selon lui une coordination des plans de relance au niveau international. Krugman explique qu’une partie importante des effets bénéfiques d’un plan de relance qui se concentrerait essentiellement sur l’augmentation de la demande intérieure serait « détournée » vers l’étranger (à travers une augmentation de la consommation des biens étrangers importés). L’adoption d’une certaine forme de mesures protectionnistes pourrait permettre à la relance de la consommation de bénéficier davantage aux entreprises locales, ce qui semblerait légitime étant donné que le plan de relance est financé directement par l’argent du contribuable de l’Etat en question. Le problème lié à la mise en place de telles mesures est que les distorsions ainsi créées réduiraient considérablement les bénéfices issus du commerce international. Sur quels critères l’arbitrage entre emplois locaux et bénéfices tirés des échanges doit-il être effectué ?

Cette question a son importance, mais elle ne représente à mon sens pas le principal problème posé par la proposition de Krugman. En effet, l’économiste américain suppose que l’adoption d’une certaine forme de mesures protectionnistes temporaires réduirait les comportements de « free rider » car elle imposerait à tous les pays la mise en place de plans de relance nationaux (les freeriders étant les pays qui bénéficient « gratuitement » des dépenses budgétaires réalisées par leurs partenaires commerciaux dans le cadre de leur plan de relance, sans engager eux-mêmes de dépenses (toujours lourdes de conséquences en termes de dette nationale) pour sortir leurs économies de la crise). Or, si les pays « riches » peuvent encore emprunter relativement facilement, cela n’est pas le cas de nombreuses économies qui ne bénéficient pas d’une forte confiance de la part des investisseurs (Espagne, Italie, Grèce, sans parler de tous les pays en développement dont le fardeau de la dette est déjà difficilement supportable). Le recours à l’endettement est donc une option difficilement accessible pour de nombreux pays, d’autant que le FMI ne dispose pas des moyens financiers nécessaires pour aider tous les états concernés, et ceux-ci vont par ailleurs pâtir sérieusement de l’instauration de mesures protectionnistes de la part des pays plus riches et s’enfoncer encore davantage dans la récession.

Nous pouvons donc constater que, tant du point de vue de la théorie économique que des décisions purement « politiques », les gouvernements sont aujourd’hui confrontés à des choix d’une complexité extrême qui nécessitent de bannir absolument la précipitation. Sacrifier le temps de la réflexion pourrait être extrêmement préjudiciable à l’économie mondiale, mais l’exemple de la crise japonaise des années 90 montre qu’il est tout aussi essentiel d’apporter rapidement des solutions pour éviter que la récession mondiale ne s’installe durablement.

Sur le plan politique, la complexité des problèmes générés par la crise met en lumière les insuffisances et les points forts des stratégies gouvernementales françaises et américaines. Côté français, le sentiment d’urgence créé par l’ampleur inédite de la crise que nous traversons, outre la montée d’un sentiment d’insécurité et d’incertitude sociale au sein de la population, met en évidence les limites d’un pouvoir politique qui ne peut désormais plus se contenter d’une gesticulation incohérente en comptant sur la division des forces de l’opposition pour donner à son action les apparences de l’efficacité et de la maîtrise. Le président (comme le montre l’article de François Bonnet consacré à l’intervention télévisée de Nicolas Sarkozy) se retrouve en face-à-face exclusif avec le pays, à l’heure où il doit justifier des décisions hâtives dont il sera tenu pour seul responsable. Sa stratégie de marginalisation des syndicats, de mépris total de l’opposition et d’infantilisation de son gouvernement l’a imposé aux yeux de l’opinion publique comme unique initiateur d’un plan de relance et de décisions politiques et économiques très critiquables. On mesure à cette aune l’intelligence de la stratégie de son homologue américain, qui s’est montré soucieux d’associer autant que possible l’opposition républicaine à l’élaboration de son plan de relance de l’économie, multipliant les visites aux congrès et les « cocktails bipartisans ». Barack Obama, quels que soient les résultats qu’il obtiendra dans les mois à venir, aura ainsi peu de chances de se trouver isolé sous le feu de la critique, alors qu’en France, un échec présidentiel ira renforcer une opposition qu’il aurait eu tout intérêt à consulter davantage (ne serait-ce que pour en montrer les incohérences et les divisions internes).

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