Un bonjour de Lausanne

Bonjour !

Je n'oublierai jamais l'étonnement de cette jeune femme dans le métro parisien qui m'avait arrêtée pour me demander quelque chose et à qui j'ai simplement dit : "Bonjour". Elle m'a dit : "Vous n'êtes pas d'ici pour dire bonjour à une inconnue". 

Elle avait raison. A cette époque-là, j'habitais un village de cent habitants en Suisse, dans le canton de Vaud, avec vue sur les champs, l'église, l'électricien et le cimetière. Et tout le village avait vue sur mon jardin, chacun savait si j'étais à la maison ou pas. Village où ne pas saluer quelqu'un aurait été un crime de lèse-majesté. Même en montagne, au gré des sentiers alpestres, on se salue : Bonjour ! Gruezi ! Gruess Gott ! Hallo! L'autre existe comme un être humain. C'est une forme de civilité et de qualité de vie que j'apprécie. 

Je ne suis pas née en Suisse et je possédais deux passeports européens (Union Européenne) avant d'avoir étendu la collection au passeport rouge à croix-blanche. Mais les Suisses m'ont permis un art de vivre proche de celui de mes compatriotes d'origine : le respect d'autrui, le pragmatisme, une forme de modestie (plus très à la mode il est vrai), l'honnêteté et la franchise. Où que l'on habite, on n'est jamais loin de la nature, les paysages sont magnifiques, les gens apprécient la paix et la tranquillité. Les villes sont à taille humaine. Le revers de la médaille est un certain traditionnalisme, du racisme et de la misogynie bien que d'expression plus "soft" qu'en France. Sur le mode de la plaisanterie, on dit que la devise du canton de Vaud est : "Méfiance - Méfiance". C'est sûr que pour Blocher (notre Marine Le Pen à nous), je ne suis pas une vraie Suissesse, mais qu'importe son avis, je vote contre lui. 

Je me suis abonnée à Mediapart grâce à une émission de la RTS (Radio Télévision Suisse) appelée Medialog. Aujourd'hui, Edwy Plenel était invité à cette émission et il a adressé un salut particulier et émouvant aux Suisses. Cela m'a touchée. Je me suis dit qu'en effet, peut-être le point de vue d'une lausannoise pouvait apporter un éclairage différent dans la cacophonie autour de l'affaire Cahuzac. Ou dans n'importe quel débat tout compte fait. La distance géographique permet un recul que la proximité nous enlève malgré nous.

J'ai choisi Mediapart, comme j'ai choisi Amnesty International, le WWF ou le Centre Social Protestant à qui je donne chaque année. Une forme d'engagement citoyen pour un monde plus libre, plus équilibré, moins injuste. Une fidélité à moi-même et à mes idéaux.

J'ai comme tout le monde suivi l'affaire Cahuzac. J'ai consulté le reportage sur "Xavier, 55 ans, exilé fiscal en Suisse" mis en lien sur ce site. Et j'ai lu les réactions et commentaires des lecteurs/auditeurs. Tout cet émotionnel déversé n'importe comment m'a aterrée. A croire qu'écrire de nos jours c'est comme vomir : on sort tout sans réfléchir et sans respect pour les personnes qui nous lisent. Les gens mélangent tout et souvent, ne connaissent rien au sujet.  Ils sont blessés et agressent les autres à cause de cela. Coïncidence amusante, en même temps je lisais le livre écrit par Crésus (pseudonyme évident) : "Confessions d'un banquier pourri". Cahuzac n'était ainsi qu'un des acteurs d'un processus lancé depuis des années comme Ospel avec l'UBS, DSK, Lehman-Brothers, Woerth-Bettemcourt, ou Christine Lagarde. 

J'aime la France, j'y ai habité, je vais souvent à Paris ou à Lyon où habite ma soeur. J'y ai des amis. 

Mais les Français jugent souvent la Suisse sur des clichés (montagnes, chocolat, banques) sans rien connaître au fonctionnement de la Confédération Helvétique, constituée 26 cantons indépendants avec chacun leur parlement (Grand Conseil ou Landsgemeinde) et leur exécutif (Conseil d'Etat). Ensuite, il y a un parlement (Conseil National) et un sénat (Conseil des Etats) dont l'exécutif est le Conseil Fédéral (Gouvernement). Chaque canton est un petit état avec ses écoles, ses impôts, sa police, ses prisons... l'état fédéral est faible et lève peu d'impôts. 

Ici, il y a ce qu'on appelle : la paix du travail. C'est à dire qu'on va préférer négocier entre patrons et ouvriers ou employés, voire avec la pression de l'exécutif du canton comme dans l'affaire Novartis à Prangins, plutôt que de se mettre en grève et de dresser les uns contre les autres, les petits contre les grands, les pauvres contre les riches.... dans un combat où il n'y a que des perdants au bout du compte. Là où je travaille, nous avons une convention collective entre l'Etat (le canton), les entreprises du genre dont je fais partie et les travailleurs. Convention qui est remise à jour ou renégociée régulièrement. Quand une grosse entreprise comme Bobst doit licencier, le patron explique dans les journaux le pourquoi du comment (en ce moment c'est lié au franc suisse trop élevé) et les employés ont droit à une aide pour retrouver du boulot.

Ici, la législation du travail est bien plus légère qu'en France, il y a moins de taxes à verser pour un employé et les préavis sont au maximum de trois mois. On peut aussi mettre des gens au chômage technique en cas de difficultés financières (comme c'est le cas pour beaucoup de PME depuis que l'Euro a chuté). Au passage, je signale que c'est la Banque Nationale Suisse qui a fixé à un moment donné le taux plancher de 1.20 CHF pour 1 Euro, en en rachetant des millions, évitant une dégringolade qui eût été fatale à tout le monde. Le sentiment de la plupart des employés est qu'ils sont partie prenante de leur entreprise. Les chefs, et les cheffes d'entreprise sont nombreux et respectés. Les PME sont nombreuses car les gens osent se lancer, les nouvelles technologies sont soutenues. Et puis le temps de travail est de 42h30 ou 41h30 par semaine, et la productivité est une des plus élevées du monde. Il y a un "cercle vertueux" qui manque à la France. Ce sont les grandes banques comme le Crédit Suisse et UBS (avec Marcel Ospel parti avec des millions) qui ont commencé à écorner cette confiance de base avec les subprimes d'abord et puis les parachutes dorés (Vasella et ses 72 millions à Novartis), les paradis fiscaux et comptes offshore ensuite. 

En France, les syndicats partent en guerre contre les patrons. Il y a les salauds de riches (patrons) et les salauds de pauvres (ouvriers, assistés, chômeurs). Une croyance existe au sein de la population que ce n'est qu'en étant dans la dichotomie, le noir-blanc, le gauche-droite que l'on puisse obtenir quelque chose. Ou c'est la droite qui gagne ou c'est la gauche. Une alliance de gens sensés semble impossible. C'est comme si on ne pouvait obtenir un gain qu'en battant l'autre, que contre l'autre, voire en le détruisant complètement. Il y aurait une pédagogie intéressante à enseigner à tous les citoyens et à tous les niveaux du pouvoir :  le concept du gagnant-gagnant. Concept qui fonctionne à merveille en Suisse ou aux Pays-Bas, ou en Allemagne, notamment dans les entreprises, mais aussi en politique. Il n'y a jamais un seul parti au pouvoir, c'est une alliance entre divers élus de gauche et de droite  qui permet à l'exécutif de fonctionner. 

La France a comme autre poids une administration pléthorique, qui augmente à chaque nouveau président car aucun n'ose s'attaquer aux privilèges des fonctionnaires.  Il y a une sorte d'esprit caporal qui fait que lorsque vous avez besoin d'un service dans une administration on vous traite comme le dernier des derniers, que ce soit à l'hôpital, à l'université ou pour obtenir une carte de séjour. En Egypte au moins, avec un bakchich, on pouvait accélérer le mouvement et on vous adressait un sourire (je plaisante, je ne suis pas favorable à la corruption). 

Un autre obstacle est la culture du système d, de la fraude à l'Etat, à l'employeur, au voisin... C'est d'ailleurs pareil en Belgique où la fraude aux impôts est un sport national. Si tous les pauvres qui vilipendent les riches sur votre site étaient riches, je parie qu'ils feraient la même chose. Ne parlons même pas de la Chine où la corruption est endémique. 

Car il est une réalité, bien décrite par le fameux Xavier en question, d'accord de payer 50% d'impôt mais pas 75%, c'est que trop d'impôt tue l'impôt. On sait que la barrière psychologique se situe entre 30 et 50% du revenu. Donc ce sont aussi les formalités administratives à rallonge, les taxes trop élevées sur le travail ou sur la création d'entreprises, les impôts à 65 ou 75% qui font que les gens ont envie de détourner ou contourner la loi. C'est un cercle vicieux. Et Hollande augmente la polarisation déjà grande en proposant son 75% d'impôt sur les plus riches. 

Or en Suisse, les impôts sont parfaitement supportables pour la classe moyenne dont je fais partie. Je payais un plus grand pourcentage en Belgique par exemple, qui taxe énormément les revenus du travail. Et les riches Suisses paient aussi leurs impôts (d'un pourcentage bien plus raisonnable qu'en France) sans bénéficier du "forfait fiscal" comme les riches étrangers. D'ailleurs, un canton vient de voter la fin du forfait fiscal. Genève parle aussi de le supprimer. Je suppose que dans les années qui viennent, le forfait fiscal disparaîtra car il apparaît de plus en plus comme une injustice à de nombreux citoyens et citoyennes, qui eux, paient leurs impôts. Car en Suisse, aux Pays-Bas ou en Allemagne, payer ses impôts est un acte citoyen qui nous permet d'avoir des hôpitaux, des routes, des trains, des écoles qui forment les jeunes, de l'eau potable, de l'électricité et bien d'autres services comme le déneigement en hiver ou la police et les prisons pour notre sécurité. Cette réalité semble souvent oubliée dans les discussions autour des impôts : comment ils sont dépensés en faveur de tous les habitants.

Car au fond,appart l'impôt n'est que notre quote-part pour appartenir au club "pays où j'habite" afin de lui permettre de fonctionner. Il est donc important pour chaque habitant de veiller à la fois à ce que les impôts soient répartis équitablement, mais aussi à ce qu'ils soient dépensés pour le bien commun et non pour le bien de quelques privilégiés. Mais c'est un chapitre que je ne vais pas aborder ce soir. Je vous laisse libres d'y rêver cette nuit. 

Ah, un clin d'oeil : la France n'est pas l'enfer et la Suisse n'est pas le paradis, ils sont tous deux une palette de gris. 

 

 

 

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