Chris Cyrille-Isaac
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Billet de blog 5 oct. 2022

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Suites critiques aux « Suites décoloniales ». Décoloniser le nom

Olivier Marboeuf est un conteur, un archiviste, et son livre est important pour au moins deux raisons : il invente une cartographie des sujets postcoloniaux français des années 80 à aujourd’hui, et il offre plusieurs outils pratiques afin de repenser la politique de la race en contexte français. Analyse de l'essai « Suites décoloniales. S'enfuir de la plantation ».

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Le personnage de l’archiviste et du conteur.

Comme Olivier Marboeuf nous le raconte, vivre dans la « cave de la Nation France » (Marboeuf 2022, 31) en tant que sujet postcolonial, c’est vivre dans la honte et la haine de soi : « Nous devions apprendre à nous haïr, chaque jour, chaque nuit » (Marboeuf 2022, 30). C’est porter dans sa mémoire et dans celle de sa famille l’« archive nationale de la violence » (Marboeuf 2022, 25), les traces de cette honte, de cette colère — aux limites de la folie — mais aussi, d’un amour qui s’inventa dans les marges du mythe national. La carte de Marboeuf désordonne et réordonne tout : on lit que la France est une île et qu’en plus d’être une île, elle est profondément insulaire et diffracte autour d’elle des archipels : « Seine-et-Marne, Essonne, Seine-Saint-Denis. Minuscules pays antillais de la banlieue de Paris » (Marboeuf 2022, 27).

L’auteur est très clair, pour ce qu’il nomme l’Empire, les outre-mers commencent à la périphérie du centre. Marboeuf fait d’ailleurs le portrait assez rare d’une famille métisse, de la diaspora antillaise en banlieue, la sienne. Il conte l'histoire d’un père guadeloupéen née au Gosier, ancien combattant médaillé, convaincu par le discours républicain et oublieux du créole, celle d’une mère blanche noyée sous le portrait du père violent. Et tout le livre (en tout cas la première partie) est l’itinéraire d’un personnage nommé Océan-devenu-Conteur, et d’une pensée depuis la banlieue française jusqu’aux mondes de l’art et de la culture.

Le personnage du critique. Impasses de la critique postcoloniale dans les mondes de l’art et de la culture.

Mais voilà, un autre personnage est dans le livre bien qu’il ne soit jamais cité, c’est le protagoniste principal, il a toujours été là, sous les voix du conteur et de l’archiviste. Dans le chapitre « La nuit de la plantation », il se tient dans le même corps que celui du conteur qui narre, c’est une même voix diaphonique. Il a un ton, il est là pour fournir des analyses et des propositions : c’est le critique. 

Le projet de Marboeuf est avant tout celui d’une pensée critique qui s’appuie sur plusieurs théories critiques contemporaines allant des études postcoloniales aux théories critiques afropessimistes. Le critique fait un constat radical : les politiques d’émancipation des années 80 ont échoué. La critique postcoloniale (en contexte français) s’est trouvée dans une impasse et ce pour au moins trois raisons selon l’auteur : le capitalisme s’est reconfiguré à la fin du XXe siècle en un capitalisme cognitif faisant du savoir un nouveau marché économique et une nouvelle matière d’extraction de valeur et d’accumulation (les savoirs dits minoritaires ont donc, selon lui, été digérés et appropriés par cette gloutonnerie capitaliste) ; les « politiques de diversité et de reconnaissance » (Marboeuf 2022, 67) se sont trop focalisés sur la question de la représentation sans suffisamment analyser les liens structurels entre représentation, spectacle, et colonialité ; ces mêmes politiques reconduisent, selon lui, un même désir du « Corps Blanc de référence » (Marboeuf 2022, 65) qui continue de structurer toutes les scènes de représentation. En réponse, le critique propose ce qu’il appelle un « matérialisme décolonial » (Marboeuf 2022, 205), un « geste décolonial » (Marboeuf 2022, 98). 

Matérialisme décolonial et geste décolonial.

Alors que les institutions culturelles françaises ont été prises par une poussée décoloniale depuis le grand débat sur la restitution d’oeuvres et d’objets africains et la saison Africa2020, le geste décolonial serait, pour ce même critique, resté intouché et ne saurait être confondu avec cette poussée illusoire : « Impossible en tout cas de confondre un geste décolonial en art avec la mise en scène, dans des espaces de pouvoir, d’une nouvelle collection de signes, de performances de corps minoritaires, de récits marginalisés, de contre-histoires et d’objets critiques — y compris ceux issus des études culturelles et postcoloniales (...) » (Marboeuf 2022, 55). 

Non, ce geste ne peut se confondre avec celles·ceux qui ne feraient aucun geste (entendu ici comme politique), celles·ceux qui ne feraient que feindre et simuler. « Décoloniser est ici le nom d’une savante manière de ne pas changer, en-dessous des apparences » (Marboeuf 2022, 52), tout au contraire de ce décoloniser-là, et des politiques, théories beaucoup trop axées sur la question de la représentation et du symbolique, le geste décolonial rendrait visible les conditions et structures matérielles cachées sous la représentation. Contrairement aux adorateur·trice·s des signes et des symboles, aux artistes bien trop dociles : « Penser en décolonial nécessite de passer de certains usages des théories postcoloniales — et autres études culturelles, subalternes ou de genre — à des modes d’action qui s’attaquent aux infrastructures visibles et invisibles des échanges » (Marboeuf 2022, 59).

Le « matérialisme » dans le matérialisme décolonial est de tradition marxiste, antagoniste et anticapitaliste, rejouant la traditionnelle division entre infrastructure/superstructure. L’auteur reprend aussi l’idée, venant de la penseuse afro-américaine Saidiya Hartman, d’une prégnance et continuité de la plantation dans les sociétés occidentales en tant que système politique et libidinal de terreur, de mort et de jouissance. La plantation comme régime de mort est une totalité. Le geste décolonial défendu par l’auteur consistera donc à refuser la plantation et toute scène de reconnaissance afin de s’enfuir.

Le critique, toujours à côté de la foule, à la fois dedans et dehors, ouvre donc des pistes pour briser l’illusion du spectacle des « politiques de diversité » (Marboeuf 2022, 145), pour aller à une « politique du divers » (Marboeuf 2022, 146), une politique du vivant. Des pistes, qui seraient elles-même des écarts nécessaires pour « réorienter nos désirs » (Marboeuf 2022, 142), des espaces d’autonomie qui créeraient les conditions de ce qui est à venir, de ce qui n’est pas encore là « car le lieu des alliances n’est pas ici et il n’est plus là-bas. Mais il viendra » (Marboeuf 2022, 144). Ce lieu-pour-les-sans-lieux est un espace de mort (une mort qui est celle du maître) et un lieu de vie pour le vivant, pour le divers.

Ce lieu, qui part du refus, qui part d’une politique de la grève comme condition nécessaire, est une mangrove : « Et cette grève deviendra alors une forme créative par ce qu’elle libèrera de vivant pour d’autres lieux, derrière les apparences. Ce sont là les seules ressources dont nous disposons face à l’épuisement, afin de prendre soin de nos luttes, de nos imaginaires et de celles·ceux qui les nourrissent, afin de circuler de parcelles en parcelles, pour se diriger vers les mangroves et les faire grandir en de véritables jardins du divers » (Marboeuf 2022, 135). Mais, faire de la plantation une totalité spectrale (avec son lot de personnages dont le maître, le commandeur, le Nègre, le·la marron·ne...), c'est rejouer la scène de la capture comme celle de la fuite, infiniment. Bien que le geste décolonial soit une fuite, les fantômes de la plantation semblent toujours revenir dans les traces de la mangrove.

Suites critiques aux « suites décoloniales ».

Si le livre d’Olivier Marboeuf est important pour toutes les raisons que nous avons évoquées, il est aussi problématique pour au moins trois raisons : la séparation produite par la position particulière de critique qu’il prend, le binarisme de son cadre analytique, et un rapport au nom qui, à l'image d’une statue, ne laisse pas assez les vents souffler et déchouquer...

La critique est une pédagogie du regard. Elle indique ce qui doit être vu et comment. C’est une pédagogie qui nous apprend, à partir d'un cadre analytique aux bords aussi aiguisés qu’une lame, à lire le réel. Dans Le spectateur émancipé (Rancière 2008), le philosophe Jacques Rancière analyse la tradition critique marxiste, il explique qu’elle s’appuie sur une logique de la séparation et du renversement afin de lire le réel en distinguant le spectacle du réel.  En faisant cela, elle produirait une frontière qui ne peut être dissipée que par la critique, cela, pour un retour à la praxis. Elle rejoue donc une séparation dans le savoir entre sachant et ignorant. Si nous reprenons à notre compte cette thèse de Rancière, nous pouvons dire que la position critique de Marboeuf qui sépare image/réel, spectacle/praxis, reconduit dans le livre une frontière entre sachant/ignorant en faisant de la critique celle qui indiquerait les échappées qui dissiperaient les brumes de la plantation. 

Cependant, la critique en vient aussi à se contredire plusieurs fois et trouble cette frontière, elle-même prise dans un dedans/dehors. Si d’un côté elle semble critiquer toute image au sens de spectacle, si elle reste sévère sur tout discours esthétique, si elle reste très pessimiste sur les discours critiques qui s’énoncent au sein des institutions culturelles, elle le fait tout en recourant à des images, des symboles et des propositions esthétiques. En le faisant, elle semble montrer que tout image n’est pas qu’un spectacle ; qu’un « devenir-image » (Marboeuf 2022, 68) peut être autre chose qu’un devenir-fongible et consommable.

Si tel n’est pas le cas (si toute image se confond au spectacle), alors nous pouvons retourner la critique contre elle-même et lui dire qu’elle-même, en produisant images et symboles, peut à son tour être digérée par les mêmes institutions culturelles qu’elle critique. Ou bien la critique admet que les images et les symboles, même contraints, sont, en un certains sens, agentiels et actifs (auquel cas, elle ne peut pas délégitimer totalement leur portée critique sous le seul prétexte qu’ils seraient pris dans un même spectacle, passifs), ou bien elle est forcée d’admettre sa propre impuissance lorsqu’elle mobilise a son tour images et symboles, impuissance face à un même spectacle qui est, selon elle, total et spectral. En tout cas, il semble que l’auteur admette que la frontière qu’il pose en tant que critique est trouble...Il semble être pris entre d'un côté, la nécessité et la radicalité d’une critique (et donc d’une frontière), et de l’autre, son propre dépassement.

Binarisme d’un cadre analytique

Si la voix du conteur mine constamment toute idée de structure en dégageant des pistes, des esthétiques hallucinatoires, des souterrains qui grondent, dans l’analyse, Marboeuf (le critique) reste un peu trop binaire avec, par exemple, d’un côté ce qu’il nomme les « mauvais Nègres » (la subversivité difficilement digérable) et de l’autre les dociles (faux subversifs lorsqu’iels tentent de l’être) pris dans un « devenir Noir-brillant-fatalement-Blanc » (Marboeuf 2022, 121). S’il est important de faire de la catégorie de Nègre le signe critique du refus, continuer à la mobiliser uniquement comme un antagonisme c’est aussi la faire circuler dans un même ordre symbolique colonial qui alterne entre désir et critique, attraction et répulsion. Il est toujours possible que le cri qui hurle et qui met au centre de son hurlement les institutions n’appelle, en retour, qu’une reconnaissance détournée (celle de son nom refusé, sali), une reconnaissance dans le militantisme qui lui offrira sa légitimité critique. Il y a toujours de la place pour un roi qui veut se faire un nom au royaume minoritaire...


Le décoloniser et le décolonial

Enfin, si Marboeuf resignifie dans son livre le terme de « décolonial » en lui donnant une portée pragmatique et structurelle, ce même terme ne signifie pas la même chose selon si c’est un « féminisme décolonial » avec l'historienne et penseuse Françoise Vergès ou une « écologie décoloniale » avec le chercheur et penseur Malcolm Ferdinand par exemple. Cette position d’adjectif accolé à un autre nom comme à un tronc peut cacher un travail de resignification que ces auteur·ice·s opèrent. Pour le dire plus simplement, le mot « décolonial » ne veut pas dire la même chose selon les auteur·ice·s. Il n’est ni évident ni transparent mais traduisible. Il semble donc, qu’en plus de signifier et re-signifier ce nom, il faille aussi reconnaître sa propre ambivalence et sa propre multiplicité, cela, pour échapper à toute chapelle.

La plupart des attachements au nom « décolonial » sont des alliances voire même une amitié à un mouvement sans cesse attaqué et chassé. Pourtant, et malgré les attachements (ou plutôt, en raison de nos multiples attachements), ne peut-on pas décoloniser l’adjectif lui-même ? En sortir, dire des choses similaires et différentes en inventant d’autres mots ? Décoloniser le nom pour qu’il n’y ait aucune tête en tête de file, pour éviter tout désir de filiation, de paternité du nom, qui rejouerait un désir de pouvoir ? Si le nom reconduit un savoir et la possibilité d’une paternité, le verbe s’intéresse au processus, au faire quotidien et modeste. À la fin, il semble qu’il faille aussi déboulonner le nom pour empêcher toute reconduction possible d’une même voix centrale et narcissique...

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