Sciences, capitalisme et anarchisme (2)

II) Capitalisme : l’organisation du travail et la propagande (l’Entre-deux-guerres)

1) Rationalisation du travail, management et obsolescence :

La période de l’Entre-deux-guerres connaît des progrès techniques et scientifiques considérables, et de grands changements culturels et sociaux. La chimie s’avère avoir un apport industriel considérable, notamment grâce au gaz et au pétrole, soutenus par le charbon. Ainsi se développe encore davantage la transformation de l’énergie chimique en énergie cinétique, comme en utilisant le pétrole comme carburant des automobiles. Les implications économiques sont vastes et touchent de nombreux domaines. Par la croissance des moyens de transport, la généralisation du libre-échange est d’autant plus hégémonique, et l’économie capitaliste se mondialise. Apparaît aussi de nouvelles formes d’organisation du travail, de technique de management et de rapport à la consommation. C’est d’ailleurs dans le domaine de l’automobile que ces dernières évolutions seront les mieux illustrées.

L’organisation du travail évolue notamment à travers le travail à la chaîne et le fordisme. Elle devient une organisation « scientifique » du travail. L’idée repose d’abord sur une division extrême du travail, dans un but d’optimisation constante, d’économie des efforts et des gestes inutiles. Initié par Henry Ford, le fordisme est un modèle accordant une large place à la mise en œuvre des nouveaux principes d’organisation du travail instaurés par le taylorisme (qui, quant à lui, se base davantage sur la qualité du produit) en y ajoutant d’autres principes, comme le travail des ouvrier.ères sur convoyeurs (déjà présents dans certains abattoirs, ce qui inspira Ford). Le fordisme désigne également le « compromis économique et social vertueux » permis par les résultats de cette mise en œuvre : les salaires peuvent être indexés sur la progression des bénéfices, et donc générer une augmentation du pouvoir d’achat, contribuant à la forte croissance économique qui, en retour, soutient la productivité (idée relayée et développée plus tard par les keynésiens). Concernant le rapport à la consommation, l’une des évolutions majeures fut le sloanisme. Selon Alfred P. Sloan (président de General Motors de 1923 à 1956) la production doit prendre en compte la dimension socioculturelle de la consommation de masse et proposer une gamme diversifiée, à la fois en fonction des budgets mais aussi en renouvelant les modèles et les gammes de diverses manières (notamment par le design), pour que les produits (ici les automobiles) soient le miroir des espoirs d’ascension social. Ainsi le sloanisme est la mise en place de changements réguliers du style des produits au sein d’une diversité de sous-marques (appartenant toutes à General Motors), chaque gamme est associée à un certain style de vie, comme par exemple la Cadillac, associée au luxe, ou Chevrolet, detinée à une tranche plus large. La notion d’obsolescence psychologique apparaît donc avec le sloanisme, car le changement régulier des gammes mêlés à de larges campagnes de communications pourra provoquer des effets de mode qui pousseront les consommateur.rices à s’adapter aux nouvelles normes esthétiques (donc de ce fait à les reproduire et à les valider). Mais s’ajoute à l’obsolescence psychologique l’obsolescence programmée. En effet, certaines firmes se sont vite rendu compte que l’augmentation de la qualité de leurs produits pouvaient à terme faire baisser leurs ventes et leurs bénéfices, car les consommateur.rices n’auront pas besoin de racheter un produit toujours fonctionnel. Un problème que subirent rapidement les fabricants d’ampoules, qui, avec les avancées techniques, produisaient des ampoules toujours plus performantes et durables (l’une d’elle, l’ampoule Livermore, est encore en activité, allumée depuis plus de 100 ans). En 1924 les fabricants se réunirent à Genève pour décider de l’avenir du secteur, c’est la méthode de l’obsolescence programmée qui fut choisie. Donc ils réduisirent la durée de vie de leurs ampoules à 1000 heures. Ainsi de nombreuses firmes adoptèrent la technique, qui s’étendit rapidement et qui est toujours très largement utilisée aujourd’hui, consistant à baisser volontairement la durée de vie de leurs appareils pour pousser les consommateur.rices à racheter plus rapidement un produit neuf.

Loin de provoquer l’obsolescence du système économique, l’Entre-deux-guerres vit l’explosion de la puissance de ce qu’on nomme aujourd’hui les multinationales et la finance. Cette période vit l’intensification d’un certain effet de rétroaction : les firmes financent toujours plus de nouvelles recherches à but lucratif, et à chaque nouveau brevet la production engendrée se développe d’avantage et la richesse des firmes aussi, permettant le financement. Là encore, des sciences serviront aussi à des objectifs de production et de domination économique. Le Krach boursier de 1929 fut cependant pour certains une mise en garde sur les limites d’un tel paradigme, déjà dénoncé par les socialistes, mais il fut aussi l’occasion pour le capitalisme (et sa « modernité ») d’arborer son masque nationaliste. Ainsi l’instabilité économique, la paupérisation, l’inflation et les théories racistes furent parmi les causes permettant l’essor des fascismes dans le monde.

2) Les sciences sociales et la propagande :

Une question épistémologique traverse les sciences sociales dès leur constitution : peut-on faire des sciences sociales comme on fait des sciences naturelles ? La pertinence de cette question relève principalement de son sujet d’étude, c’est-à-dire les humain.es et l’action humaine. Ainsi, l’histoire en tant que champ de recherche se trouve confrontée à un dilemme : doit-elle étudier les lois régissant l’évolution des sociétés humaines (à l’image de l’astronomie pour les corps célestes) ou bien doit-elle inventer une autre méthodologie ? La préoccupation sous-jacente est celle de la liberté de l’action humaine. Si l’évolution des sociétés humaines est régie et déterminée par des lois immuables, comme c’est apparemment le cas pour les corps célestes, alors l’humain n’a aucun contrôle sur son futur. Si nous sommes prédéterminés par des forces qui nous dépassent alors l’action politique n’a que peu de sens, car elle ne peut infléchir le cours de l’histoire. C’est une des façons classiques de poser la question de l’historicisme telle que la définit Karl Popper, dans deux ouvrages : Misère de l’Historicisme et La Société ouverte et ses ennemis. Dans ces derniers, Popper oppose deux argumentaires à une vision historiciste des sciences sociales. Le premier, dans Misère de l’Historicisme, est un argument logique : l’évolution des sociétés est fortement influencée par les découvertes scientifiques, et celles-ci sont imprédictibles, donc il n’est pas possible de prédire le futur d’une société. Le deuxième, dans La Société ouverte et ses ennemis, est d’avantage un argument éthique : la recherche des lois immuables de l’histoire conduit à imposer des régimes totalitaires justifiant leur naturalité, et leur inéluctabilité. Il prend pour exemple le nazisme et le marxisme, son livre étant en grande partie un réquisitoire contre les totalitarismes de son époque. Si les sciences sociales ne doivent pas suivre les mêmes règles épistémiques que les sciences naturelles, quelle doit être leur méthodologie ? Popper développe alors le concept d’« ingénieurs sociaux ». Il s’agit de traiter les questions sociales en isolant de petits problèmes pouvant être mis en laboratoire, et non tout un système complexe. Donc selon lui une vision d’ensemble, à l’image de la mécanique, ne peut et ne doit être tentée. Il se trouve que ce choix dans la méthodologie a eu un impact extraordinaire dans la pratique des sciences sociales, et, nous le verrons, un rôle philosophique et idéologique dans le développement et la réalisation de ce qui sera le néolibéralisme.

Il est remarquable que dès le départ, les sciences sociales ont été comprises comme un formidable outil de pouvoir. Tout groupe prétendant maîtriser cette science dispose d’une capacité de contrôle sur les individus, il peut donc tout à fait influencer des groupes sociaux entiers. A cet égard on peut citer les régimes fascistes et soviétiques, mais pas seulement. Il se trouve que les premiers pas en sciences sociales vont être utilisés très tôt à cet effet par les sociétés capitalistes, non pas pour prévoir le déroulement de l’histoire, mais bien pour l’influencer et le maîtriser. Un des exemples paradigmatiques est celui d’Edward Bernays. Inspiré des travaux de son oncle Freud, il va dans un premier temps utiliser ses compétences pour faire du bacon un produit indissociable de l’American way of life (le style de vie états-unien), puis faire de la cigarette le symbole de l’émancipation des femmes. Avant même le succès de ces deux entreprises il fut contacté par le pouvoir politique états-unien, il lui demanda d’influencer l’opinion publique de manière à ce qu’elle soit en faveur de l’entrée en guerre des États-Unis lors de la Première Guerre mondiale. Ce fut le premier d’une longue série de succès. Les totalitarismes s’inspireront d’ailleurs de ses méthodes. Il faut remarquer que la propagande concernant le petit déjeuner américain, ainsi que celle concernant le tabac, n’a été possible qu’avec le concours d’une partie du corps médical. En effet, dans les deux cas il a été demandé à des médecins de valider et d’insister sur le bienfait des deux denrées. C’est donc en partie grâce à l’argument d’autorité du médecin qu’a pu s’imposer l’American way of life, et qu’a pu être considéré au départ comme naturel et sain la forte consommation de bacon et de cigarettes. Aujourd’hui les états-uniens souffrent encore de cette politique, car les problèmes de santé liés à ce « style de vie » y sont des problèmes médicaux majeurs1, et une grande partie des populations du monde a affaire à l’addiction de la cigarette, les industries de tabac sont d’ailleurs responsables de 8 millions de morts par an2 et leurs lobbys sont présents jusqu’aux Parlements.

Les États-Unis et nombre d’autres pays se sont vite rendus compte du pouvoir que donne une connaissance du comportement des individus et des masses, et des mécanismes qui les régissent. Un nouveau programme naquit pour les sciences sociales, dont le but était le même que celui de l’historicisme tant redouté par Karl Popper : celui du contrôle de la population et de la dynamique des sociétés. Mais là où la propagande ouvertement historiciste affichait l’inéluctabilité d’un régime, la nouvelle forme de propagande utilisait les biais cognitifs des individus pour leur insuffler la marche à suivre, cela tout en promouvant paradoxalement le libre-arbitre. C’est d’ailleurs une des conditions de possibilité de la démocratie représentative telle que la perçoit Walter Lippmann. Face à la montée des totalitarismes, ce dernier propose une feuille de route au libéralisme lors du « colloque Walter Lippmann » en 1938. Ce libéralisme reconnaît la suprématie du marché, mais reconnaît aussi le rôle de la politique dans l’établissement d’institutions permettant au marché de fonctionner de façon optimale. Il faut donc faire en sorte que le politique s’aligne avec le projet libéral, et pour cela il propose de « fabriquer le consentement »3. C’est ainsi que la propagande se voit comme un outil indispensable pour faire corréler les besoins de la démocratie et du marché. L’idée est d’utiliser les connaissances en sciences sociales pour faire des citoyens des êtres consentants au marché. Mais il faut noter que la démarche de Lippmann et ses collaborateurs est de leur point de vue la meilleure façon de défendre les libertés individuelles contre les totalitarismes, et donc que, d’une certaine manière, ils sont bien intentionnés. Ceci dit, de toutes les époques, il est certain que nombre de nobles, de prêtres et de despotes ont pensé protéger le petit peuple contre lui-même. Puisqu’en définitive, c’est de cela qu’il s’agit : le plus grand nombre est une foule, et donc n’est pas capable d’agir rationnellement, la foule ne peut faire les bons choix. Il appartient donc à une élite de prendre les décisions pour elle. Si en période féodale c’est aux seigneurs et au Seigneur de décider, en démocratie représentative il faut fabriquer le consentement : utiliser les biais cognitifs mis en évidence par les sciences sociales pour influencer les populations, alors même qu’on prétend qu’elles ont le pouvoir. C’est alors que l’appareil médiatique acquière toute son importance stratégique. L’une des forces de la propagande libérale est d’avoir eu l’intelligence de fabriquer le consentement de manière plus subtile que la matraque : du contrôle des corps par la force, on passe au contrôle des esprits par l’information (du moins quand la force n’est pas nécessaire).

Une relation récurrente aux sciences sociales des sociétés capitalistes est donc celle d’un outil de domination. L’anarchisme, en particulier sous la plume de Bakounine et de pédagogues comme Francisco Ferrer, va prendre une position radicalement différente des communistes autoritaires, des fascistes et des libéraux. Voulant se débarrasser de la métaphysique dans un projet matérialiste, Bakounine écarte la notion de libre-arbitre4 pour embrasser un déterminisme matérialiste. En ceci, on peut rapprocher la position de Bakounine à celle de Spinoza : la nature est déterminée par des lois, les humain.es font partie de la nature, donc les humain.es sont déterminé.es. Il faut tout de même faire ici une distinction importante dans l’utilisation du terme « détermination », car il est souvent confondu dans son contenu avec le terme « prédestination ». A ce titre les anarchistes se méfient souvent des termes emprunts de religion et de métaphysique, et rejettent le finalisme. Le terme de déterminisme ne s’entend pas comme une prédestination des actions, mais plutôt comme un ensemble de lois naturelles contre lequel l’humain.e ne peut faire exception. Bakounine insiste sur la distinction entre les lois de la nature et les lois des théories sur la nature, ces dernières évoluent en fonction des découvertes, et ne seront jamais parfaites, il s’agit d’abstractions de la réalité, non de la réalité en elle-même. D’autre part, il différencie le contenu de ces lois des lois en elle-même. Si les lois déterminent le comportement de la matière, ce comportement n’a pas nécessairement à être déterministe au sens classique. Autrement dit, rien n’empêche à une loi d’être probabiliste. Ainsi une loi de la nature peut avoir un espace de solutions ouvert mais fini. Pour Bakounine, s’il faut connaître les lois qui déterminent nos sociétés, il n’y a pas à en déduire qu’il n’y a pas de liberté (à distinguer du libre-arbitre). Bien au contraire, c’est en connaissant les lois qui déterminent les comportements humains, autant individuels que sociaux, que les humain.es peuvent choisir en connaissance de cause le chemin à suivre pour aboutir au monde qu’iels souhaitent. Ainsi l’anarchisme peut définir la liberté comme étant un degré d’émancipation des contraintes politiques et des oppressions, plus ce degré est élevé plus on est dits « libres ».

Prado Ezequiel, Mézin Alexis

 

1 https://jamanetwork.com/journals/jama/fullarticle/2676543

2 Chiffres de l’OMS : https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/tobacco

3 Public Opinion, 1922

4 Bakounine, Œuvres complètes, « L’instruction intégrale », IV, §2

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.