Sciences, capitalisme et anarchisme (3)

III) Néolibéralisme : de la monopolisation au contrôle (de la Seconde Guerre Mondiale à 2019)

1) La maîtrise des énergies :

Le XXe siècle se caractérise par la maîtrise et l’utilisation en masse de multiples sources d’énergie dans tous les domaines de la société. L’une de ces sources est l’énergie nucléaire. Celle-ci prend une importance capitale dans deux domaines : l’armement d’abord puis la production d’électricité. Dans un premier temps, c’est en effet le potentiel destructeur du nucléaire qui va être exploité, avec les différents projets d’armement nucléaire des deux blocs idéologiques pendant et au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Par le projet Manhattan les États-Unis vont s’engager dans l’opération scientifique la plus ambitieuse menée jusqu’alors, en faisant collaborer minutieusement les domaines scientifiques et militaires. L’objectif étant de construire l’arme la plus destructrice détenue par une nation, une arme dissuasive, mais expérimentée deux fois sur des villes japonaises. C’est après le largage des deux bombes au Japon que l’ampleur destructrice de l’arme fut captée par l’opinion publique. Il fut à ce moment clair qu’un conflit impliquant plusieurs puissances possédant des armes nucléaires conduirait probablement à l’éradication d’une grosse portion du monde. L’apocalypse n’était plus une affaire de mythologie ou de religion, mais bien de potentiel scientifique et d’ambition idéologique. Bien que les progrès scientifiques aient davantage profité à certaines sociétés qu’à d’autres, il apparaît qu’un des effets collatéraux de l’effervescence du nucléaire fut que même les sociétés qui leur étaient restées relativement isolées purent être touchées par les expériences scientifico-militaires, comme en témoigne encore de multiples déserts d’Algérie et de Sibérie, ou certaines îles du Pacifique. Ce n’est qu’en 1950 que les premières centrales nucléaires, créées pour produire de l’énergie et non plus dissuader, furent construites. Pour autant jusqu’à la fin du XXe siècle la Guerre Froide entretient toujours la peur d’un conflit nucléaire mondial. L’affaire des Missiles de Cuba et les catastrophes comme Tchernobyl montrent que l’usage de la puissance nucléaire, faute de vouloir s’en passer, doit être encadré à un niveau mondial et ne peut pas être laissé à la discrétion de chaque détenteur.

Cette mondialisation des techniques se traduit aussi par le développement des moyens de transports, en particuliers celui des marchandises. L’élaboration de moteurs de plus en plus performants permet peu à peu d’accélérer les échanges entre différents pays, particulièrement par le fret et le transport maritime. Ce développement permet au capitalisme de prendre davantage d’essor. Déjà chez Adam Smith, la rapidité de transport était une des conditions de réussite du capitalisme : plus on peut échanger loin et vite, plus le système capitaliste a des raisons de produire des richesses. La maîtrise de l’énergie sert donc avant tout à donner un avantage compétitif aux pays dominants, car ces derniers abritent déjà les entreprises d’armateurs, d’automobiles, d’avions, de trains et de voies ferrées.

Parallèlement, le développement des découvertes scientifiques, les inventions et la massification des outils technologiques ont conduit à l’essor grandissant de la science-fiction, et sa diversification en plusieurs grands genres. Faire de la science et de la technologie la solution réglant les problèmes de l’humanité n’est pas nouveau, comme nous l’avons vu la naissance de la science-fiction à l’époque de la Révolution industrielle crée un imaginaire d’émancipation par les machines thermiques (notamment à travers le genre steampunk). Depuis l’imaginaire s’est développé, et la conquête spatiale semble être à portée de main, c’est d’ailleurs un des principaux combats qui va se mener durant la Guerre Froide : quelle idéologie est la plus à même d’amener l’humanité à coloniser l’espace ? Bien que l’idée de s’extraire du sol terrestre, du moins sa possibilité technique, soit récente, l’idée toujours présente de colonisation associée à la vision de la nature comme ressource persiste sans remise en cause fondamentale. Il s’agit de coloniser à plus grande échelle, et de rendre le mythe de la ressource infinie, nécessaire au concept capitaliste de croissance perpétuelle, réaliste et réalisable.

La science-fiction peut aussi jouer son rôle de garde-fou, mettant en garde contre les dérives d’une utilisation inégalitaire de la science, mais elle ne remet que très rarement en cause les technologies en elles-mêmes. Elle déplace la question de la nécessité des technologies à leur utilisation : il faut nécessairement s’extraire de la Terre et coloniser l’espace1, mais il faut le faire de manière à faire progresser l’espèce humaine, culturellement et socialement. Le cyberpunk, qui prend en compte les avancées de l’informatique, propose aussi la libération de l’humain.e par sa fusion avec la machine : le corps humain, faible, remplacé par la machine, l’esprit libéré des contraintes matérielles. Si ce nouvel Éden entame ses débuts avec le Neuromancien de William Gibson dans les années 80, c’est un genre qui explose et se diversifie très rapidement, surtout avec l’avènement d’internet.

L’intérêt à aborder ici le domaine de la science-fiction est qu’elle va formater l’imaginaire de nombreux individus, dont celui des futurs décideurs, particulièrement dans le domaine de la recherche. On pourrait par exemple remarquer l’influence d’Asimov dans le domaine de la robotique. Il est aussi pertinent d’évoquer les projets de recherches menés aujourd’hui par les GAFAM (les « géants du Web ») et autres grandes entreprises privées. La conquête spatiale est une des solutions envisagées pour éviter l’extinction de l’humanité par des milliardaires comme Ellon Musk et Jeff Bezos (une des premières fortune mondiale)2, avec le projet « SpaceX » et « Blue Origin ». Plutôt que d’essayer de préserver la biodiversité, de réduire notre empreinte sur la seule planète habitable accessible de l’univers, ils proposent d’envoyer quelques élu.es humain.es terraformer Mars ou conquérir d’hypothétiques planètes. D’autres encore, comme Mark Zuckerberg ou Paul Allen, financent des projets transhumanistes visant à augmenter la durée de vie des humain.es, quand ce n’est pas les préserver totalement de la mort. Néanmoins les projets transhumanistes ne sont pas par défaut dénués de visée sociale ou émancipatrice, les différentes déclarations transhumanistes font d’ailleurs état de leur inquiétude face à la mauvaise utilisation de la technologie, et prônent l’utilisation de celle-ci dans le but d’avancées sociales, d’épanouissement, et intègrent dans la communauté morale toute forme de sentience et d’intelligence, naturelle, artificielle, animale et extraterrestre. De même, l’exploration spatiale, la découverte de nouveaux objets célestes et des lois les régissant font parties des rêves de nombreuses personnes. Cependant cet imaginaire est souvent contraint et influencé par un cadre capitaliste et une contruction culturelle, une certaine conception du progrès qui n’inclue pas toujours la totalité des humain.es ou du vivant.

Il n’est en effet pas certain que, étant donné le contexte actuel, la réponse technologique soit viable. Une remise en question du paradigme de l’évolution technologique comme unique vecteur d’émancipation est nécessaire. Il existe à ce propos en science-fiction un courant relativement récent qui propose une autre alternative que le cyberpunk face à la technologie : le biopunk, ou zoopunk. Ce courant, inspiré des problématiques liées à la société de contrôle et aux enjeux de l’environnement, propose un imaginaire nouveau. Il propose de renouveler notre vision de la nature comme ressource et notre position en tant que « maître et possesseur ». L’idée est de se considérer dans une position non privilégiée du réseau naturel, mais néanmoins comme un être au facteur impactant élevé. Ce qui en résulte, c’est la nécessité d’une approche éthique, non dominatrice. Selon le biopunk notre espèce est bien souvent nocive pour les autres organismes, nous avons un impact sur l’environnement, « la nature », nous devons donc faire attention à ne pas la détruire, et faire avec, en coopération avec elle en quelques sorte (à ne pas confondre avec le primitivisme). Cette vision s’est peu à peu développée dans les milieux anarchistes, qui ont depuis Bakounine tenté d’intégrer la relation au vivant dans les luttes contre les dominations et les autorités illégitimes. Un des promoteurs de ce nouveau mouvement littéraire, mais aussi militant, est l’écrivain Alain Damasio. Ce dernier, au travers de son œuvre Les Furtifs, propose une critique du « techno-capitalisme », en lui opposant une solution d’hybridation avec d’autres formes de vie, et la sortie d’un monde hyper-technologi. Cet argumentaire n’est pas axé sur une critique de la science en tant que source de connaissance, mais sur une critique du développement scientifique et de l’utilisation des techniques dans un système capitaliste ultra-libéral. C’est une position qu’on retrouve chez Bakounine, par rapport à la relation que doit entretenir la société humaine avec la science : une relation de coopération pour une action réfléchie, non pour la simple maîtrise et l’asservissement.

2) La monopolisation et les monopoles de la science économique :

Les politiques économiques keynésiennes étaient relativement majoritaires jusqu’aux années 70, qui entamèrent rapidement leurs déclins en une dizaine d’années dans les principales puissances économiques capitalistes. Selon les keynésiens les marchés laissés à eux-mêmes ne conduisent pas nécessairement à l’optimum économique, de ce fait l’État doit jouer un rôle dans le domaine économique, notamment dans un cadre de politique de régulation et de relance (consistant par exemple à des investissements publics et parfois à des augmentations des salaires). Or le keynésianisme subit des réactions de plusieurs économistes qui s’opposent à l’« État providence » de Keynes, des ultra-libéraux précurseurs du néolibéralisme comme de Friedrich Hayek (notamment dans La Route de la servitude) et Milton Friedman (notamment dans La Liberté du choix). Les années 70 verront ces nouvelles théories économiques adoptées par nombre de politiques. Hayek va par exemple user d’une construction intellectuelle pour justifier la non-intervention de l’État dans les affaires économiques. Selon lui il existe un ordre spontané qui régule automatiquement la société (le kosmos). Le kosmos se régule par la catallaxie : la complète harmonisation de la liberté individuelle et du marché économique. Comme Popper, Hayek soutient une impossibilité de la planification, pour cause qu’on ne pourra jamais prévoir les évolutions de la société et les besoins des individu.es. S’en suit ainsi une émancipation de l’économie du champ social, comme science quasi formelle, ainsi Hayek soutiendra que prétendre que la société n’est pas juste n’a pas de sens, car vouloir la rendre juste serait lui donner une dimension anthropomorphique. Nous retrouvons les traces de cette idée dans les propos de Tatcher : « la société n’existe pas »3.

Les années 70 voient l’application progressive mais rapide de l’ultra-libéralisme, puis l’installation du néolibéralisme, notamment pendant la chute de l’URSS, permettant aux idéologies capitalistes d’asseoir leur hégémonie sur la quasi-totalité du monde. A la différence du libéralisme, où la conception est basée sur le présupposé anthropologique d’un.e individu.e qui par nature calcule constamment par intérêt (l’« homo œconomicus »), le néolibéralisme y exploite aussi davantage l’idée de la fabrique du consentement des individu.es. Le néolibéralisme est la production de structures économiques, sociales et politiques promouvant l’économie de marché, et son discours repose notamment sur l’idée d’un individu libre, donc « entrepreneur de lui-même ». Ainsi le système néolibéral souhaite organiser la société de sorte à ce que l’individu.e soit gouverné.e par les principes économiques de la libre concurrence, et ce dans tous les aspects de la vie en société (travail salarié, santé, éducation, médias, etc.). Tout doit être mis en concurrence, la notion de service publique disparaît derrière tout ce qui peut y être soumis, les privatisations tendent à se généraliser et les institutions doivent établir des politiques publiques allant dans ce sens. Le néolibéralisme n’est pas le libéralisme d’Adam Smith, il implique un nouvel étatisme, un étatisme néolibéral, une certaine forme d’intervention de l’État et des institutions, ces dernières devant s’aligner sur l’économie de marché (à distinguer aussi du libertarianisme).

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le type de consommation des individu.es et son analyse deviennent un intérêt stratégique pour les domaines économiques et politiques. Le nombre d’objets qui deviennent objets d’une gouvernementalité réfléchie à l’intérieur de cadres politiques et économiques augmente considérablement. Il s’agit de gouverner à la fois des totalités, des populations, et des individus singulièrement. Il s’agit de s’intéresser à la façon dont les personnes se comportent, et à partir de cela de s’appuyer sur une certaine rationalité des individu.es pour les mener là où on désire qu’ils aillent. La gouvernance néolibérale qui se met en place n’est pas simplement une gouvernance à partir des droits humains fondamentaux, innés, il donne toute son importance à un certain utilitarisme, c’est-à-dire qu’il voit bien qu’à un certain moment, en plus de seulement faire perpétuer l’économie, on peut gouverner les individu.es par leurs intérêts propres. Tout se passe donc comme si la gouvernementalité allait s’infiltrer dans la vie des gens, dans leurs motivations, leurs inclinations et leurs affects, pour les orienter ou les diriger. Il s’agit d’une gouvernance des individu.es par la situation dans laquelle ils se trouvent. Ces individu.es, lorsqu’iels se trouvent par exemple dans une situation de concurrence, de rivalité ou de conflit d’intérêts, sont amené.es à diriger leur conduite à partir de la logique même du marché. Les individu.es sont obligé.es de jouer le jeu de la concurrence, car la logique de marché est hégémonique à tel point qu’elle a aménagé le réel de telle sorte à ce que ce soit elle qui monopolise la constitution économique et sociale des sociétés, c’est devenu « la réalité » (expression d’ailleurs régulièrement utilisée pour disqualifier les positions politiques alternatives) : il n’y a pas d’alternative. Le pouvoir n’est pas seulement au bout du fusil, il se construit à partir d’une dépendance collective au système, et la croyance massive en ses vertus n’est plus nécessaire à son fonctionnement, car, comme de nombreuses choses, il est maintenu davantage par des structures et des logiques contraignantes que par des seul.es individu.es.

Ainsi on voit s’installer l’idée de technicisation de la politique. Autrement dit, les pouvoirs réduisent la pratique de la politique à l’établissement de « diagnostiques partagés » suivit de mesures ou de réformes, cela en cohérence avec une certaine idéologie et en jugeant à partir de ses seules prémisses, donc en faisant abstraction de nombreux facteurs jugés comme extérieurs et non pertinents. Cela revient parfois à dire « il est chômeur parce qu’il est fainéant », une négligence des situations concrètes des individus ; « la liberté totale des acteurs économiques garantit la croissance », une ignorance des autres analyses et un déni des observations ; « elle a réussi parce qu’elle a bien travaillé », une croyance basée sur un mythe tenace parce que nécessaire : la méritocratie. Ainsi l’idéologie qui déclare qu’elle est légitime car elle s’adapte au réel n’est pas à l’abri de nier certaines portions de la réalité qu’elle aura elle-même construit. De cette manière l’analyse socio-économique est réduite à des abstractions. Cela n’est pas sans rappeler la notion d’« ingénieurs sociaux » proposée par Karl Popper. Ainsi il y a un développement de l’idée d’expertise économique et politique, l’avènement des « experts » ayant comme effet de justifier les politiques publiques en les rationalisant (parfois tant bien que mal). Un jeu de relations entre experts analystes, éditorialistes influenceurs et bureaucratie exécutive, où la politique tend à se réduire seulement à l’économie. La discipline économique, conçue comme une science, semble faire l’objet d’un quasi-monopole, car, à quelques exceptions près, la majorité des productions et des discours de cette discipline (qui s’étendent jusque dans les médias, les universités, le champs politique, la haute fonction publique, les institutions de formations et de production des élites, etc.) est centralisée autour d’un seul paradigme propre à cette science : un capitalisme majoritairement néolibéral. Une orthodoxie qui n’est pourtant qu’un paradigme économique parmi d’autres, mais un paradigme tellement orthodoxe qu’il a aujourd’hui tendance à être confondu avec la science dont il est issu. L’économie comme discipline scientifique est pourtant une science large et variée, néanmoins elle subit un monopole de sa branche capitaliste et de son extension néolibérale, qui est, nous l’avons vu, d’avantage qu’une simple théorie économique. Avec la naturalisation du discours économique dominant, alors même que les libéraux comme Popper critiquaient l’historicisme, il apparaît en définitive que dans son développement le capitalisme retombe dans cette idée, en stipulant qu’il n’y a pas d’alternative à lui et qu’il est indépassable.

3) La fabrique du consentement comme fabrication d’une société de contrôle :

Au début du XXIe siècle, à l’époque où les multinationales sont devenues transnationales, on peut soupçonner que certaines critiques de l’État pourraient même s’étendre aux entreprises. Notamment depuis qu’elles ont un grand pouvoir dans les institutions de décision publique (par le lobbying, le « pantouflage », etc.), jusque dans les Parlements, depuis que leurs choix et leurs ultimatums économiques peuvent mettre financièrement à bout des États, et depuis qu’ils sont propriétaires de la majorité des médias, outils principaux de l’information et de l’influence idéologique. Des sciences sont aussi utilisées pour être service de l’information, comme par le biais du marketing et des techniques de propagande de masse. La psychologie et les neurosciences sont arrivées à un tel degré de connaissance que vient s’ajouter au traitement des masses le contrôle des comportements particuliers des individu.es, mais cela toujours à grande échelle. Ce n’est plus seulement l’État qui contrôle l’information, c’est aussi les firmes en tous genres qui sont propriétaires des médias dans le monde. Par exemple en France, où la grande majorité des supports médiatiques influents (chaînes de télévision, journaux, sites internet, …) appartiennent à des entreprises privées et des grands propriétaires, et dans le cas des chaînes de télé les autres rares qui ne leur appartiennent pas appartiennent à l’État (comme France 2 ou Public Sénat), mais un État qui s’aligne tendanciellement sur les mêmes intérêts. Les médias indépendants connus nationalement se comptent eux sur les doigts d’une seule main, et ont un champ de diffusion beaucoup moins large.

La fin du XXe et le XXIe siècle voient le développement encore accrue des techniques médiatiques, de management et de marketing, il y a un investissement toujours plus massif du terrain de l’opinion par les médias et les politiques. Notamment, il apparaît que depuis les années 80 s’impose le concours des conseillers en communication, qui deviennent des incontournables du rapport entre certaines personnes médiatiques et les différents publics qu’elles souhaitent toucher. Cela concerne les élu.es, les « personnes publiques » mais aussi certaines grandes firmes ou institutions, à travers des discours ou des campagnes de marketing. Les champs d’actions possibles des conseillers en communication sont vastes, cela peut aller aux conseils sur le port de la cravate et de la barbe à l’esthétisation du discours, aux éléments de langage, à la moralisation et la rationalisation des choix socio-économiques, au « pink washing », au « green washing » (etc.). Cela souvent au détriment de la cohérence entre les discours et les faits. Ainsi la pratique de la rhétorique et des sophismes se banalise, et se développe grandement ce qu’on appelle très sérieusement « la langue de bois » : des types de discours creux, garnis par exemple d’expressions vagues (« les valeurs républicaines », « modernisation », …), d’expressions choques (« trou de la Sécu », « monstre administratif », …), d’expressions faussement neutres (« agilité », « charges sociales », …), d’oxymores (« développement durable », « commerce équitable », « égalité des chances » …), de non-sens (« racisme anti-riche », …), et bien d’autres.

Il est fréquent de citer Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell comme les ouvrages d’anticipation par excellence. Tous deux décrivent une société totalitaire dont l’avènement est permis grâce aux avancées scientifiques de la sociologie et de la psychologie, cela pour donner naissance à une société contrôlée par un certain type de propagande. 1984 met l’accent sur la puissance du langage en créant le concept de « novlangue ». Le Meilleur des mondes intègre une dimension eugéniste, en décrivant un régime contlant le développement d’embryons pour créer une société dont les castes sont naturalisées. Ces deux ouvrages ont fortement marqué l’imaginaire collectif, sans toutefois réussir à endiguer l’installation de certaines dystopies qu’elles prévoyaient, notamment concernant la « novlangue ». Pourtant ces deux auteurs mettent en garde contre la fabrication du consentement. A ce titre, on peut citer la préface d’Aldous Huxley au Meilleur de mondes

« Il n’y a bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. Le gouvernement au moyen de triques et de pelotons d’exécution, de famines artificielles, d’emprisonnements et de déportations en masse, est non seulement inhumain (cela, personne ne s’en soucie fort de nos jours) ; il est - on peut le démontrer – inefficace : et dans une ère de technologie avancée, l’inefficacité est le pêché contre le Saint-Esprit. Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, par ce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer - telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la propagande aux rédacteurs en chef de journaux, et aux maîtres d’école. Mais leurs méthodes sont encore grossières et non scientifiques. »

Hormis le terme d’« esclave » (largement discutable), seule la dernière partie serait à mettre à jour : leurs méthodes sont aujourd’hui habiles et scientifiques. Le développement des sciences sociales, mais aussi d’autres sciences comme la neurobiologie, ont permis à une partie des cauchemars d’Orwell et d’Huxley, et aux rêves de Bernays et Lippmann, de se réaliser. Car l’une des choses qui différencie fondamentalement le néolibéralisme du libéralisme classique c’est son intuition qu’il faudra compter sur l’évolution des connaissances scientifiques pour faire accepter et développer son système. Ainsi, dans un premier temps, la psychologie et la sociologie seront étudiées et prises très au sérieux par les premiers propagandistes. Bernays lui-même se différenciait de ses concurrents par l’utilisation systématique des outils scientifiques de son époque : « […] Le deuxième tient au souci qu’il [Bernays] va appuyer sa pratique des relations publiques à la fois sur les sciences sociales (psychologie, sociologie, psychologie sociales et psychanalyse, notamment), et sur diverses techniques issues de ces sciences (sondages, interrogation d’experts ou de groupes de consultation thématiques, et ainsi de suite). »4

A partir du Colloque de Lippmann, la feuille de route du néolibéralisme est de se servir des institutions présentes pour faire adhérer l’opinion publique à leur programme. Pourtant, rien n’est gagné au début. Les années 30 et la « modernité » ont vu l’essor des idéologies fascistes, enflammant la planète avec une deuxième Guerre mondiale, et les années 50 voient le monde séparé en deux blocs, dont un qui se réclame de l’idéologie marxiste. Cela dit le bloc ouest dispose d’un avantage conséquent en termes de recherche scientifique : il est à la pointe de l’ingénierie sociale et a très bien incorporé, comme Huxley l’a formulé, que le gouvernement « à coup de triques » n’est pas le plus efficace. Les néolibéraux disposent de trois penseurs qui vont permettre l’essor de leurs idées : Friedrich Hayek, Milton Friedman et Karl Popper. Les deux premiers ont leur importance dans la réalisation des théories économiques, récompensés par des Prix Nobel (Hayek en 1974, Friedman en 1976), et le troisième en proposant les fondements épistémologiques d’une science sociale au service des démocraties libérales, avec son concept d’« ingénieurs sociaux ». Les deux ouvrages de Popper (Misère de l’historicisme et La Société Ouverte et ses ennemis) auront une influence notable sur les individus acteurs de l’économie mondiale, c’est par exemple ce que soutient Serge Audier dans la préface de son ouvrage Le Colloque de Walter Lippmann : « […] Il est en particulier notoire que ces trois auteurs ont beaucoup compté dans le parcours de Thatcher et, plus largement, dans l’idéologie qui a orienté la politique de son gouvernement – surtout Friedman et Hayek, le cas de Popper étant sensiblement différent. Dès ses études à Oxford, la future « Dame de Fer » médite sur les livres de Popper, La Société Ouverte et ses Ennemis, ou encore Misère de l’Historicisme. […] »5

Si Popper eut un rôle dans les fondements philosophiques du néolibéralisme, Milton Friedman usa de son influence sur les gouvernements Thatcher et Reagan pour imposer le néolibéralisme. Dans La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre, Naomi Klein montre comment Friedman et ses « Chicago Boys » se sont servis des nouvelles dictatures chiliennes et argentines pour tester les politiques libérales. Les crises économiques, les attentats, les catastrophes environnementales ou sanitaires, puis souvent les coups d’État étant les « chocs » préalables permettant l’introduction des mesures néolibérales dans certains pays potentiellement instables. C’est ensuite au tour des démocraties de trouver un moyen d’imposer le néolibéralisme comme horizon indépassable. Si Naomi Klein soutient que « la stratégie du choc » a aussi été employé aux États-Unis et au Royaume-Uni, il ne faut pas la dissocier du rôle complémentaire de la propagande tel que pensée par Bernays. C’est ainsi que lingénierie sociale, en combinant science économique, sociologie, psychologie, psychiatrie et propagande, a donné les outils aux idéologues et politiques du néolibéralisme leur permettant à partir des années 80 d’imposer leur idéologie politico-économique.

Noam Chomsky et Edward Herman vont quant à eux appuyer le rôle des médias dans la fabrique du consentement6. C’est explicitement une réponse aux livres de Lippmann sur la fabrication du consentement en démocratie. Les auteurs vont montrer les mécanismes qui permettent aux grands médias de diffuser l’idéologie néolibérale et ainsi de créer une forte adhésion à la politique états-unienne. Si leur travail porte principalement sur le traitement médiatique de la politique étrangère des États-Unis, le modèle d’interprétation qu’ils proposent s’adapte aux médias d’autre pays, et au traitement d’autres sujets que la politique extérieure. Mais montrer les mécanismes en jeu dans la fabrique du consentement n’est pas nécessairement une critique du système. En effet, Bernays et Lippmann ne se cachent pas de leur méthode, ils la justifient au nom du bien commun, au nom même de ce qu’ils appellent la « démocratie ». Ce que Chomsky et Herman apportent en plus c’est une démonstration du caractère profondément anti-démocratique de la pensée et des méthodes néolibérales. Dans le cas de Chomsky nous pouvons souligner le fait que c’est (entre autres) un penseur anarchistes, et contrairement aux penseurs libéraux il tend à miser sur l’intelligence collective et l’enseignement de l’esprit critique. Une société qui se dit libre ne doit pas chercher à fabriquer le consentement, et c’est là une des contradictions du néolibéralisme, car c’est une théorie politico-économique qui se fonde sur la notion (très critiquable) de libre-arbitre et qui pourtant opère une fabrique du consentement, donc qui veut passer outre la liberté qu’elle postule. Pour être cohérente une société prônant la liberté devrait donner à chaque individu.e les conditions de son émancipation sociale et intellectuelle. On retrouve cette pensée chez Bakounine (notamment dans L’instruction intégrale), et dans les œuvres de Normand Baillargeon, philosophe et pédagogue. Dans sa préface à Propaganda, ce dernier montre par une critique similaire que le projet de Bernays et de ceux qui le suivront sont en total opposition avec « l’idéal démocratique moderne, celui que les Lumières nous ont légué »7 (un idéal qui n’est pas sans faille lui non plus).

Si la fabrique du consentement est une méthode notamment issue des connaissances scientifiques, elle n’exerce à première vue son influence qu’à un niveau macroscopique et statistique. Autrement dit, on ne cible pas des individu.es, mais plutôt des groupes sociaux entiers. La publicité ne semble pas personnalisée, et les médias sont destinés à toute la population. Mais ces dernières décennies ont vu deux sciences se développer grandement, et de manière parfois conjointe : l’informatique et les sciences cognitives. La massification de l’accès aux ordinateurs personnels suivi du développement rapide d’internet et des réseaux sociaux ont permis à un nouveau marché de naître : celui des données personnelles, ou plus largement, celui des datas8. Les géant du numérique, comme le GAFAM, collectent aujourd’hui toutes les données de leurs utilisateur.ices, mais ce ne sont pas les seuls. Une enquête menée par Cash Investigation a montré que La Poste était le principal fournisseur de données français, données qu’il vend à des entreprises privées comme Carrefour, la Fnac (etc.). Ainsi on peut soupçonner que toute institution ou entreprise est susceptible d’exploiter le marché des datas. Grâce à la collecte ou au commerce des datas les entreprises peuvent cibler les individu.es selon leur historique d’achat. Un projet entre Always et Carrefour a par exemple vu le jour (avant d’être stoppé), consistant à envoyer un courrier à chaque personne ayant potentiellement besoin de serviettes pour fuites urinaires. Les données recueillies par la carte de fidélité (âge, précédents achats de serviettes, état de santé, etc.) pouvaient ainsi servir à trouver les client.es. Il leur était même possible de savoir si une femme était enceinte, en contrôlant par exemple l’arrêt de l’achat d’alcool, l’achat de test de grossesse, le changement d’alimentation (etc.). C’est sans compter sur l’intervention du neuromarketing, qui étudie par exemple le mouvement incontrôlable des yeux qui balaient un écran pour optimiser les affiches publicitaires qui capteraient le plus notre attention, ou encore qui dispose des diffuseurs d’odeurs dans certains magasins pour induire inconsciemment l’envie aux clients d’acheter certains produit (comme en diffusant une odeur de pelouse fraîche dans les rayons télévision les périodes de championnat sportif, cela pour inciter indirectement à l’achat d’un téléviseur). Bien sûr les entreprises se défendent souvent d’utiliser ce genre d’outils pour manipuler les consommateur.rices, arguant qu’il ne s’agit que de « conseiller au mieux », de « répondre à leurs attentes » ou de « créer des atmosphères chaleureuses ».

C’est ainsi que ces mêmes entreprises se dotent de chartes éthiques. L’idée de chartes éthiques est d’ailleurs un des outils de communication proposé par Bernays : « Et les exhortations de Bernays pour que l’industrie se dote d’un code éthique, pour qu’elle se refuse « à apporter ses services à un client qu’[elle] estime malhonnête, à un produit qui lui paraît frauduleux, à une cause qu’[elle] juge antisociale » ne convainquent pas puisque la pratique les contredit. »9 Cette démarche du « code éthique », de la « charte », est une idée qui s’est aussi de plus en plus développée dans le milieu de la recherche scientifique. L’avantage de la charte étant qu’elle fournit un capital moral, souvent sans que celle-ci soit réellement pénalisante. En effet, les institutions qui jugent les inconduites scientifiques sont souvent internes et n’ont généralement pas intérêt à ce que ces inconduites soient dévoilées. Ce phénomène touche autant les entreprises privées que les institutions publiques. Il est d’ailleurs tristement (non) surprenant qu’un département de philosophie comme celui de Grenoble puisse être le théâtre de telles pratiques. Ainsi lors du séminaire international se tenant le 18 avril 2019 ayant comme thème « L’IA responsable selon la Déclaration de Montréal : remarques et discussion », il a été difficile aux étudiant.es de remettre en cause autour d’un débat l’efficacité d’une « charte éthique ». Il se trouve en effet que les critiques étaient malvenues car la majorité des invité.es au séminaire à qui la parole fut donnée faisaient partie des réseaux d’influences liés au projet MIAI, qui se définit en ces termes : « Le projet MIAI (Multidisciplinary Institute in Artificial intelligence) vise à développer autour de l’intelligence artificielle un réseau interdisciplinaire de classe mondiale en recherche, à proposer des enseignements attractifs pour les étudiant.e.s et les professionnel.le.s de tous les niveaux, à soutenir l’innovation dans les grandes entreprises, les PME et les startups et enfin à informer et interagir avec les citoyen.ne.s sur tous les aspects de l’IA. »10 Ainsi, représentants de la Métro (communauté de communes grenobloise), « startupers » et publicistes travaillant pour Orange ont eu tout le loisir de promouvoir leur travail dans un élan d’« innovation numérique » et de profiter de cette rencontre pour de futurs collaborations, avec comme public des étudiant.es en philosophie venu initialement pour s’instruire sur l’éthique des sciences sur le thème complexe des IA. Or iels n’ont pas pu discuter de l’efficacité du concept de serment avancé par Thierry Ménissier comme solution pour induire un comportement éthique. L’évocation d’un tel exemple, bien que personnel, nous semble convenir comme illustration de nos précédents propos, car il fait ironiquement écho à des cours que les étudiant.es en philosophie doivent suivre dans leur parcours, comme celui d’éthique de la recherche. Ici nous pouvons en effet soupçonner que cet évènement académique, en plus de constituer une opportunité pour certains acteurs économiques de se rencontrer, peut participer à une tentative de moralisation de l’activité de ces mêmes acteurs, cela en appliquant un « vernis philosophique » (toujours utile) à leurs pratiques et en leur donnant une caution morale ; cela bien entendu au préjudice de l’objectivité de la recherche.

Les progrès en termes d’algorithmes de traitement des données n’ont pas seulement permis aux entreprises et aux instituions de conditionner le comportement des consommateurs et de cibler leur offre, ils ont aussi permis une nouvelle intrusion dans le fonctionnement des institutions et des démocraties représentatives. En effet, l’affaire Cambridge Analytica l’illustre bien. Voici comment un article du Monde décrit l’entreprise :

« « Data drives all we do » (« Les données déterminent tout ce que nous faisons »). Tel est le slogan de cette entreprise de nouvelles technologies fondée à Londres en 2013. Spécialisée dans l’analyse de données à grande échelle et le conseil en communication, elle se donne pour mission « de changer le comportement grâce aux données » et fonctionne en mélangeant le traitement quantitatif de données, la psychométrie et la psychologie comportementale. Il s’agit d’une « société fille » de SCL Group, entreprise britannique spécialisée dans le conseil en communication et l’analyse de données, qui compte les ministères de la défense anglais et américain parmi ses clients.[…] Cambridge Analytica est accusée d’avoir utilisé des données de 30 millions à 70 millions d’utilisateurs de Facebook, recueillies sans leur consentement, en passant par un quiz développé par un universitaire anglais, Aleksandr Kogan, et sa société Global Science Research (GSR). »11

Nous pouvons voir ici les traces de l’idéologie néolibérale et du concept des « ingénieurs sociaux », ainsi que leurs pratiques de formatage de l’opinion publique. Dans ce cas précis, il s’agit d’une responsabilité dans la mise au pouvoir du président Donald Trump, en établissant le profil de millions d’utilisateur.rices ils ont pu créer un contenu personnalisé qui aurait influencé le vote de milliers d’électeur.rices indécis.es en faveur de Trump. Du contrôle des foules, nous sommes passé au contrôle des individu.es par le ciblage personnalisé (lui-même permis par le contrôle des data).

Ainsi les nouvelles sciences et les technologies servent souvent l’idéologie néolibérale, usant des connaissances récentes sur la cognition humaine pour influencer les opinions des individu.es. Le développement des sciences sociales et cognitives se fait dans un paradigme dangereux pour la liberté humaine. La fabrique du consentement s’étend à tel point qu’il n’est pas absurde de (au moins) se demander si les individu.es sont effectivement « libres » de leurs choix, et à quel moment la fabrique du consentement se transforme en société de contrôle. Comme nous l’avons vu, il s’agit en partie d’un projet délibéré et conscient, pensé par certaines personnes et certains acteurs sociaux, et basé sur des présupposés anthropologiques douteux, si ce n’est dangereux, qui peuvent conduire à lire sous la plume de Lippmann : « Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages. »12

 

Mézin Alexis, Prado Ezequiel

 

1 C’est le thème des grands cycles littéraires de science fiction, comme Dune, Fondation, Hypérion, mais aussi du cinéma et de la télévision : Startrek, Stargate, Battlestar Galactica (…).

2 Première fortune mondiale en milieu 2019 selon le classement Forbes, avec 131 milliards de dollars.

3 Le 31 octobre 1987, dans le magazine britannique « Woman’s Own ».

4 Préface de Normand Baillargeon, dans Propaganda d’Edward Bernays.

5 Audier S., Le Colloque Walter Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme, Latresnes, Le Bord de l’eau, 2008

6 Chomsky N. et Herman E., La Fabrique du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, Agone, 2008

7 Préface de Normand Baillargeon, dans Propaganda d’Edward Bernays.

8 Le marché mondial des données est estimé à 300 milliards d’euros.

9 Préface de Normand Baillargeon, dans Propaganda d’Edward Bernays.

10 https://edu.univ-grenoble-alpes.fr/le-projet-idex/news-et-medias/actus-universite/intelligence-artificielle-univ-grenoble-alpes-preselectionnee-pour-accueillir-un-institut-3ia-769464.htm

11 https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/03/22/ce-qu-il-faut-savoir-sur-cambridge-analytica-la-societe-au-c-ur-du-scandale-facebook_5274804_4408996.html

12 Lippmann W., The Phantom Public, 1925, p. 155

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