Le Monde de la Finance et la TTF

Le parlement européen a voté pour une taxe sur les transactions financières (TTF) à plus de 66 % des députés. Pour en cerner le contexte et les enjeux, il est important de revenir sur le fonctionnement du système monétaire moderne et les raisons de la crise de 2008.

A la fin du mois d’octobre, le rapporteur général du budget au parlement européen, Pierre Larrouturou, a entamé une grève de la faim (lire l'entretien sur le sujet en octobre) pour médiatiser le vote favorable à une taxe sur les transactions financières (TTF)1 par parlementaires de six groupes, et qui représentent plus de 66 % des députés. Alors que les ministres allemands et autrichiens y sont favorables, le Président de la France, qui a toujours privilégié les intérêts des milieux financiers depuis son accession à la tête de l’Etat, freine au sein du conseil européen. Un bras de fer oppose ainsi le parlement et le conseil européen, du moins une partie de celui-ci qui souhaite faire capoter les négociations sur cette TTF.

Pour cerner le contexte et les enjeux de cette action, il est important de revenir sur le fonctionnement du système monétaire moderne et les raisons de la crise de 2008.

 

La création monétaire :

Pour nous tous qui découvrons le fonctionnement économique, la première difficulté à laquelle nous sommes confrontés est de penser la création monétaire autrement qu’en termes d’achats et de dépenses, de dépôts et de retraits, tels que nous les effectuons tous les jours. De ces pratiques découle une croyance assez répandue : c’est l’état, ou la banque centrale, qui créerait la monnaie sous forme de pièces et de billets. Ces monnaies sont ensuite déposées à la banque pour y être en sécurité. Cette forme de création monétaire a existé : elle était dominante à l’époque du royalisme ou des empires, le roi ayant le privilège de « battre la monnaie ». Mais ce type de monnaie que nous utilisons au quotidien, appelée « monnaie fiduciaire », est aujourd’hui très minoritaire : elle représente moins de 10 % de la monnaie en circulation. L’essentiel de la masse monétaire est « scripturale » et ce phénomène s’est accru avec l’informatisation des échanges monétaires. Une grosse partie de la masse monétaire est aujourd’hui créée par les crédits que les banques octroient aux particuliers et aux entreprises. Cette monnaie scripturale est enregistrée sur le compte du client. Avec cette monnaie, le client peut faire des chèques, des paiements par carte ou des virements. La monnaie est ainsi devenu un jeu d’écritures entre les banques. Ce sont donc essentiellement les banques qui créent, de nos jours, de la monnaie. Il existe cependant un troisième type de monnaie avec le développement des marchés internationaux sur lequel nous reviendrons plus loin.

Certes, quand une banque fait crédit, elle le garantit sur son capital et sur les dépôts réalisés par ses clients. Mais les banques ont pris petit à petit l’habitude de faire plus de crédits qu’elles n’avaient de capital et de dépôts, au fur et à mesure que les échanges commerciaux se sont développés : dans un premier temps, à partir du moyen âge, par des lettres de crédit que les banques s’échangeaient ; puis en raison des jeux d’écriture sur les comptes bancaires et des régularisations entre elles. Ce système s’est ensuite amplifié au 19ème siècle, entre les banques au sein d’un même pays, au-delà des frontières ou avec les colonies. Et le phénomène s’est encore accentué avec le développement des moyens de communication, et surtout, de nos jours, de l’informatique.

Pour contrôler le système et éviter que les banques, en générant trop de crédits par rapport à leur capital et à leurs dépôts, ne fassent faillite et ne laissent ainsi sur la touche de nombreux déposants, les états, avec leur banque centrale respective, ont mis en place un certain nombre de règles. Celles-ci permettent de contrôler la quantité de monnaie produite par les banques.

1° Les banques peuvent emprunter auprès de la banque centrale à un certain taux, le « taux directeur ». On dit que cette dernière est « prêteuse en dernier ressort ». La banque centrale peut ainsi faire varier ce taux directeur pour faciliter le crédit par un taux bas, ou le freiner par un taux plus élevé. Il y a actuellement 3 taux directeurs au sein de la BCE (banque centrale européenne) : la « facilité de paiement » qui est le taux le plus élevé, dès que les banques ont besoin de liquidités ; l’« open market » qui consiste à offrir, sous forme d’appels d’offre, de la liquidité contre des actifs déposés en garantie (des titres ou des actions, par exemple), qui est le « taux de refinancement » ; et le taux de dépôt, qui est le taux de rémunération de ces dépôts et des réserves obligatoires à la banque centrale.

2° Pour favoriser le développement de certains secteurs industriels, la banque centrale peut octroyer des taux bonifiés, opération qui consiste à moduler le taux directeur en fonction des activités économiques. Cette bonification transite par certains établissements spécialisés.

3° Une règle, qui n’est plus pratiquée en Europe depuis les années 80, est l’encadrement du crédit, qui consiste à définir une enveloppe de crédits en fonction de l’activité de chaque banque.

4° Une nouvelle règle s’est substituée à la précédente, ce sont les « réserves obligatoires » : les banques sont obligés de déposer à la banque centrale une proportion donnée de leurs dépôts.

5° Par ailleurs, un certain nombre de « règles prudentielles » ont été préconisées par les autorités monétaires, en particulier le respect de certains ratios entre les « fonds propres durs » (c’est à dire, les sommes investies par les actionnaires) et les opérations financières réalisées par la banque : crédits + actions sur les marchés financiers. D’autres ratios existent qui intègrent les valeurs immobilières en plus des fonds propres durs (titres, actions, etc.) ou qui modulent le ratio en fonction des actions sur les marchés financiers. Mais en Europe, ces règles, édictées lors des comités de Bâle, n’ont pas de valeur contraignante, et elles ne sont pas systématiquement transposées dans les réglementations des états membres de l’union européenne.

 

Les actions des banques sur les marchés :

Pour réguler leurs échanges, les banques ont mis en place des « chambres de compensation », pour faire le point sur ce qu’elles se devaient mutuellement. Au niveau d’un État, celles-ci sont plus ou moins contrôlées par les banques centrales, voire directement gérées par elles. Mais avec le développement de l’informatique, les banques ont aussi créé des grandes chambres de compensation informatiques pour faciliter les échanges entre elles au niveau international. En Europe, dans les années 68-70, ont émergé deux grands pôles : Euroclear à Bruxelles, créée par la banque américaine JP Morgan, et Cleastream, au Luxembourg, rachetée aujourd’hui par la banque allemande Deutsche Börse. Ce développement des moyens informatiques a favorisé l’essor de nouvelles pratiques bancaires, qui ne sont accessibles qu’à des banques et à de très grosses multinationales.

Dans le système bancaire jusque dans les années 70, il y avait d’un côté les banques qui drainaient les dépôts et facilitaient le crédit, de l’autre les milieux d’affaires qui proposaient des placements pour l’épargne des investisseurs (les « actions »), afin de promouvoir les projets industriels ou d’équipement : par exemple, les constructions de chemins de fer au 19ème siècle ; ou encore le développement des start-ups dans les milieux de l’informatique ces dernières décennies. Parallèlement à cela, les états qui avaient des besoins de financements, soit pour développer de grands projets d’équipement, soit pour financer le déficit public, émettaient des titres appelés « obligations » (par exemple, les « bons du trésor »). Ces obligations garantissaient un taux fixe jusqu’au terme de l’emprunt. Bien entendu, les banques pouvaient acquérir certains de ces actifs pour constituer des réserves, en plus du capital de leurs actionnaires. Elles pouvaient aussi les échanger sur le marché secondaire2 pour se réapprovisionner en liquidité.

Avec les nouveaux moyens d’échanges informatiques, ce système s’est considérablement amplifié et complexifié. Pour obtenir des liquidités, ou pour placer leur surplus, les banques ont développé les échanges entre elles : elles se font des prêts à des taux plus avantageux que les taux directeurs des banques centrales. Parallèlement à cela, les organismes de placement ou les banques d’affaires, qui gèrent des portes feuilles pour le compte de leurs clients, ont créé des produits composés regroupant plusieurs types de titres de façon à répartir le risque et à créer une gestion collective du patrimoine par des spécialistes. Ces titres ont par ailleurs l’avantage d’être immédiatement échangeables contre des liquidités en fonction de leur valeur au moment de la cession (par exemple, les SICAV). Les banques et les grosses multinationales ont alors acquis de plus en plus ces nouveaux titres comme moyens de paiement, pour les céder au moment où elles ont besoin de liquidités.

Pour s’adapter à l’évolution de ce système et drainer ces moyens financiers vers l’épargne dont ont besoin les états pour gérer leurs déficits et les entreprises pour financer leur trésorerie, de nouveaux titres ont été mis en place dans les années 80, les « titres de créances négociables » (TCN) : certificats de dépôts émis par les établissements de crédit, bons de trésorerie émis par les grosses entreprises, bons émis par les institutions financières et bons du trésor négociables, vendus aux enchères. L’acquisition de ces TCN généralise ainsi le principe des obligations, échangeables sur les marchés internationaux pour obtenir des liquidités.

A l’heure actuelle, si on se réfère aux données de la Banque de France (chiffres de 2011), on s’aperçoit que presque la moitié des formes d’endettement des ménages, entreprises et administrations publiques (soit 46%) sont sous forme de titres émis sur les marchés ; 52 % sont des formes plus traditionnelles du crédit bancaire.

De ce fait, la séparation entre banques de dépôt et banques d’affaire devient de plus en plus ténue et de moins en moins nette, puisque toutes les banques utilisent ces nouveaux titres comme moyens de paiement. Dans les actifs des banques, les crédits à la clientèle ne représentent plus en 2010 que 38 % de leur patrimoine, alors que les titres 37 % et les valeurs immobilisées 10 % (contre respectivement 84 %, 5 % et 9 % en 1980) (cf. D. Plihon – cf. bibliographie). Le risque devient ainsi de plus en plus élevé de faillites des banques, en fonction de la fiabilité des titres quelles ont acquis : c’est dans ce contexte qu’il nous faut analyser la crise de 2008.

 

La crise de 2008 :

L’échange de ces titres, à travers les chambres de compensation informatiques qu’elles ont créées (Euroclear et Cleastream en Europe), a permis aux banques de multiplier les échanges internationaux de façon plus rapide, et surtout de façon plus lucrative.

Mais, pour comprendre cette évolution, il nous faut aborder la façon dont s’organise l’échange monétaire international : pour obtenir des devises indispensables aux échanges internationaux, les banques s’adressent au marché des changes, en fonction de la demande de leurs clients. Elles obtiennent ainsi des devises au taux d’intérêt fixé par les banques centrales (taux directeur). Sur ce marché, le cours des devises évolue en fonction de l’offre et de la demande, du moins pour les monnaies qui ont adopté le taux flottant. Ainsi, si une monnaie est en trop grande quantité, soit en raison d’une trop grande création monétaire dans le pays, soit en raison d’un échange commercial déficitaire3, son cours se dévalue par rapport aux autres monnaies. Un équilibre s’opère ainsi entre les monnaies en fonction de l’activité économique dans chaque pays et des échanges commerciaux entre ceux-ci4.

Mais, avec l’essor des titres de créances négociables (TCN), les acteurs financiers peuvent aussi échanger ces nouveaux moyens de paiement, sans passer par le marché des changes : en achetant des titres en dollars ou en euros, il est possible d’éviter d’acheter de la monnaie au taux directeur des banques centrales. Par ailleurs, ces titres apportent un surplus d’argent, puisque ce sont des créances avec intérêt. Enfin, dans la mesure où ces titres sont de plus en plus échangés sur les marchés internationaux parallèles (marchés financiers secondaires), ils deviennent des moyens de paiement. Plus ce système se développe, plus il donne de la valeur à ces titres. Par conséquent, les TCN ont un triple intérêt pour les banques dans leurs échanges internationaux : 1° éviter le taux d’intérêt de la banque centrale ; 2° récupérer le taux d’intérêt de la créance. 3° Posséder des actifs qui prennent de la valeur en raison de l’augmentation de leur cours sur les marchés boursiers. Le système est donc tout bénéfice pour le monde de la finance, du moins tant que ces créances sont solides (c’est à dire tant que les débiteurs font face aux échéances des crédits ainsi titrisés). Mais si certaines de ces créances deviennent insolvables et s’effondrent, c’est l’ensemble des marchés internationaux qui se fragilisent. C’est ce qui est arrivé en 2007 et 2008.

Pour faciliter la construction immobilière dans les années 2000, certains milieux bancaires aux États-Unis ont créé des organismes financiers (Freddie Mac et Fannie Mae), dont l’objet était d’émettre des titres négociables (type TCN), en contrepartie de l’acquisition de certaines créances immobilières, appelés « subprimes »5,. Ces titres étaient constitués d’un ensemble de créances (de subprimes) pour répartir le risque de non paiement (MBS = Mortgage Backed Securities). Émis en dollars, ils ont été particulièrement recherchés en raison de l’importance de cette monnaie dans les échanges internationaux. Par ailleurs, leur taux d’intérêt était indexé sur le taux directeur de la Réserve Fédérale U.S., ce qui garantissait un rapport intéressant pour les acquéreurs. Aussi longtemps que le taux directeur de la Réserve fédérale était bas, ce système s’est développé. Mais lorsque ce dernier est remonté de l’année 2004 à 2006 (de 1 à 5%), le taux d’intérêt de ces prêts a grimpé conduisant de nombreux débiteurs au défaut de paiement. Certes, ces crédits étaient garantis par la valeur des maisons hypothéquées, mais la mise sur le marché d’un nombre important de ces biens immobiliers a conduit à une baisse conséquente des prix du marché, et les subprimes ont commencé à perdre de la valeur. Leur fiabilité a été mise en doute et leur cours a alors fortement baissé.

Un autre phénomène s’est ajouté à l’effondrement de ces titres pour accentuer la déprime qui a conduit à la crise. En raison des taux flottants des monnaies, de nouveaux produits ont été inventés par les milieux de l’assurance, puis repris par les banques, les CDS (Credit default Swaps). Pour assurer leur approvisionnement, les entreprises achètent les produits qui entrent dans leur chaîne de production quelques semaines à quelques mois à l’avance. Mais en raison de la variation des taux de change entre les monnaies, il est difficile d’en connaître le prix exact à terme, au moment de la vente. Les agences d’assurance ou les banques proposent alors à leurs clients de prendre le risque d’assumer cette différence : les contrats sont signés à taux fixe, et le différentiel est pris en charge par le banquier ou l’assureur. Bien entendu, la plupart du temps les différentiels sont à l’avantage de ces derniers… sauf lorsqu’il y a erreur d’anticipation ou dépression imprévue du marché. Pour cerner la répercussion de la récession sur les CDS, il est important de savoir que ces derniers, avec leur prime au terme du contrat, sont aussi remis en circulation, sous forme de titres, sur les marchés internationaux. En fait, ce n’est pas l’assureur ou le banquier qui propose le produit qui prend le risque puisqu’il refinance ces CDS sous forme de titres sur les marchés internationaux. Ces CDS ont donc été utilisés pour amortir les variations des taux de change, mais aussi pour garantir les titres type TCN échangés sur ces marchés, par exemple des MBS constitutés de « subprimes ». Il y avait donc spéculation sur titres TCN, mais aussi sur les CDS qui les garantissaient contre les défauts de paiement. Quand la crise a commencé sur les premiers, elle s’est répercutée sur les seconds. Bref, en peu de temps, l’euphorie qui a permis aux banques de faire des profits importants en jouant sur les différents marchés, s’est transformée en cauchemar.

La faillite de la banque Lehman Brothers, mise en défaut à cause des subprimes, a précipité la crise, car elle s’est répercutée sur les assureurs qui avaient émis des CDS pour les garantir. Mais plusieurs autres banques ont aussi été mises en difficulté, voire à la limite du dépôt de bilan, dans la mesure où elles possédaient ces titres (MBS ou CDS) qui perdaient de la valeur. Dans ce contexte, les banques ont alors hésité à poursuivre leur politique de prêts de liquidités et de titres entre elles, ou bien l’ont fait à des taux d’intérêt élevés. L’activité sur les marchés internationaux s’est alors réduite et les pouvoirs publics sont intervenus face au risque d’un effet dominos, c’est à dire une succession de dépôts de bilan de banques qui auraient entraîné la faillite d’autres banques, en raison de l’imbrication des échanges et des taux d’intérêt élevés.

 

Cleastream et l’affaire des comptes non publiés :

Les erreurs d’anticipation sont renforcées par l’opacité qui existe dans les échanges internationaux, qui favorise une inégalité de l’information : face à des produits aussi risqués, ce décalage de l’information permet à certains de tirer leur épingle du jeu, alors que d’autres en subissent les effets pervers. L’affaire des « comptes non-publiés de Cleastream » nous permet de mieux cerner ce système opaque. Ainsi que nous l’avons évoqué précédemment, « Cleastream » est une chambre de compensation entièrement informatisée, qui favorise les échanges internationaux de titres et de liquidités, en fonction des besoins des banques et de quelques grosses multinationales. Elle a été créée en 1970 par un consortium de banques, pour répondre à leurs besoins d’échanges internationaux, mais aussi pour faire concurrence à Euroclear, créée par la banque américaine JP Morgan. Le film L’enquête de V. Garenq montre bien la façon dont ce système s’est mis en place dans les années 70, ainsi que le combat du journaliste D. Robert pour mettre en lumière certaines pratiques des banques, à travers ses ouvrages6 et son documentaire : Les dissimulateurs. Certes, un certain nombre d’affaires évoquées dans ce film n’ont pu être élucidées et se sont soldées par un non-lieu. Mais certaines révélations collectées au cours de cette enquête ne font pas de doute, en particulier l’existence de « comptes non-publiés ».

Cleastream favorisait les échanges internationaux entre certaines banques, sans publier ces échanges dans ses journaux officiels et dans les bilans respectifs entre banques. Certes, ces opérations étaient infimes par rapport à la totalité des échanges, mais il y a eu dissimulation de certaines opérations de change de titres et de liquidités entre certains partenaires du monde de la finance. Est ce que cela a permis à Ronald Reagan de verser une rançon à l’Iran pour libérer les otages américains ? Est ce que cela a permis à la mafia russe de dissimuler des opérations illégales ? Est ce que cela a permis à la banque Ambrosio de développer ses activités illégales ? Difficile de le savoir tant que la justice n’a pas un accès libre à tous ces dossiers. Mais, au fond, est-ce vraiment cela le plus important ? Tout le monde perçoit bien l’irrégularité de telles pratiques qui se sont généralisées à une époque, des pratiques qui favorisent l’évasion fiscale et font obstruction à l’intervention de la justice pour avoir connaissance des transferts de fonds illégaux.

Au delà des risques de crise financière évoqués plus haut, l’enjeu politique est donc, aujourd’hui, de mettre en lumière ces pratiques de dissimulation, de façon à ce que les échanges internationaux entre les banques se fassent en toute transparence, et que la justice contre la criminalité puisse poursuivre son travail d’investigation sans être freinée par un système opaque.

Nous pouvons maintenant revenir à la TTF pour en cerner les différents enjeux.

 

La TTF ou taxe sur les transactions financières :

Suite à la crise de 2008 et sous la pression des parlementaires européens, un projet de taxation des échanges internationaux a été étudié, en 2011, par la commission Barroso, avec un prélèvement très modeste : 0,01 % sur ces transactions. (C. Mathieu et H. Sterdyniak -cf. bibliographie). A partir des seules données communiquées par les chambres de compensation Cleastream et Euroclear, il est possible d’en chiffrer le rapport à plus de 50 milliards d’euros par an. Le rapport parlait de 81 Milliards d’euros, mais avec le retrait du Royaume uni, cela serait plus proche de 57 milliards. Ces prélèvements permettraient d’alimenter de façon conséquente le budget de l’Union, et de créer une fiscalité européenne autonome. Elle aurait aussi l’intérêt de freiner un peu ces échanges internationaux de titres et d’éviter certains flux à caractère purement spéculatifs, c’est à dire les mouvements rapides d’achats et de cessions pour faire des gains sur de grandes masses de titres. Enfin, elle apporterait une visibilité globale sur ces flux, indispensable pour mener une politique économique dans l’intérêt général.

Mais cette proposition n’a pas obtenu, à l’époque, l’unanimité indispensable au sein de l’Union Européenne sur les questions fiscales : des paradis fiscaux européens, comme le Luxembourg, ne souhaitent pas remettre en question leur position privilégiée. Mais ce sont surtout les anglais qui s’y sont opposés, le président français (François Hollande élu en 2012) est resté lui aussi très timoré sur la question, malgré l’avis favorable d’Angela Merkel.

Le parlement de 2019 a donc réactivé cette proposition : 15 milliards par an permettraient d’éponger les dettes du plan de relance mis en place pour faire face au COVID, et éviterait ainsi un remboursement de cette dette qui se fera inévitablement en compressant les dépenses sociales ; les 40 milliards complémentaires permettraient la mise en place d’une politique sociale et de santé au sein de l’Europe.

Pour éviter le veto des paradis fiscaux européens(Luxembourg, Irlande, Malte), une coopération renforcée est possible avec tous les états qui souhaitent y adhérer : ceux qui participeraient à cette coopération verraient ainsi leur dette COVID prise en charge. Mais pour que les gros états membres comme l’Autriche ou l’Allemagne se décident, il est indispensable que la France donne son aval.

 

Démocratie et justice :

Les politiques sociales et de santé de l’Europe sont des enjeux fondamentaux du combat qui se dessinent derrière l’obtention d’une TTF. Mais ils sont loin d’être les seuls, il en existe au moins deux autres tout aussi importants.

Le premier enjeu dérive des principes fondamentaux de nos démocraties modernes : dans tous nos états européens, le budget est voté par le parlement, et l’exécutif est chargé de le mettre en œuvre de façon opérationnelle. Il n’en est rien au niveau de l’Europe puisque ce sont les chefs d’état, au sein du conseil européen, qui décident des affectations budgétaires. Il s’agit là d’un héritage de la construction européenne : ce sont les états qui financent l’Europe par des dotations. Outre que ces dernières sont souvent l’objet de discussions, voire de marchandages, les parlementaires n’ont que peu de prise sur les questions budgétaires et leur rôle se borne trop souvent à l’approbation de lois et des accords commerciaux. Par ailleurs, leur champ législatif est fortement limité par les prérogatives du conseil européen, en particulier pour toute question concernant la fiscalité. Il est donc essentiel que des ressources propres soient définies pour l’Europe, afin que les députés puissent se prononcer sur la gestion du budget européen. Or cet enjeu est fondamental si nous voulons que l’institution soit reconnue par les populations des différentes nations et que les élections européennes acquièrent du sens pour elles.

Le second enjeu concerne l’activité du secteur bancaire : les différents comités de Bâle font des préconisations, par exemple le ratio entre les fonds propres durs en fonction du risque des activités bancaires : 3 à 4 % pour les activités bancaires de dépôts et de crédits classiques, mais plus de 10 % pour certaines activités à risque. Mais ces préconisations seront vaines tant qu’aucune instance de contrôle n’aura un regard sur les activités hautement lucratives des secteurs bancaires. Comment calculer les ratios de façon fiables ? Comment suivre cette activité bancaire s’il n’y a pas d’instances de contrôle ? Par ailleurs, certaines activités douteuses transitent sous forme de produits composés (MBS ou autres) afin de cacher l’origine des fonds et leur composition. Le contrôle de ces transactions représentent donc un enjeu fiscal important, pour limiter l’activité des paradis fiscaux (au moins réduire cette activité à des opérations légales), mais aussi un enjeu tout aussi important, pour lutter contre la délinquance financière. Ce n’est qu’avec une transparence sur les différents fonds, leur origine et leur composition, que la justice peut combattre les activités illégales. La TTF devrait ainsi conduire progressivement à la mise en place d’un service de contrôle financier européen, indépendant des états, ou tout au moins suffisamment autonome pour engager des actions de surveillance. Sans un tel médiateur expert sur les questions financières, les juges nationaux sont impuissants devant ces grosses machines que sont les chambres de compensation.

 

Pour conclure provisoirement :

Sans entrer ici dans toute la complexité de ces débats, on s’aperçoit rapidement que l’enjeu autour des transactions financières est complexe et plein de ramifications, ce qui expliquent certainement les nombreuses résistances des milieux bancaires. Mais peut-on encore aujourd’hui repousser l’application de cette TTF sans prendre le risque de faire exploser tôt ou tard l’Europe, et surtout sans prendre le risque d’une récession qui serait pire que celle de 1929 ?

 

Quelques ouvrages pour approfondir :

Blevin Pierre-Alexis (2019) Les paradis fiscaux. Ed. Que sais-je ?

Chavagneux Christian, Palan Ronen (2006 1ere édition, 2016 4eme édition) Les paradis fiscaux. Ed. La découverte

Couderc Nicolas, Montel-Dumont Olivia (2009) Des subprimes à la récession, comprendre la crise. Ed. la documentation française

Économistes atterrés (2013) Changer l’Europe. Ed. Babel

en particulier Mathieu Catherine et Sterdyniak Henri : pour une Europe fiscale. Pages 121 à 150

Plihon Dominique ((2000 - 1ère édition / 2013 - 6ème édition) La monnaie et ses mécanismes. Ed. La decouverte.

Tremoulinas Alexis (2013) Comprendre la crise. Ed. Breal

 

 

1Appelée aussi taxe « Tobin », du nom du prix Nobel d’économie, qui a préconisé celle-ci.

2Le marché primaire est celui où s’effectue les émissions des titres et les premières opérations d’achat, le marché secondaire celui où ces titres et actions peuvent s’échanger.

3Plus exactement d’une balance des paiements déficitaire

4Il existe aussi des jeux spéculatifs des acteurs financiers pour faire baisser le cours d’une monnaie, de façon à la racheter à un taux inférieur quelques temps après, mais ce n’est pas ici l’objet d’étudier ces formes spéculatives qui ont décliné en Europe avec la création de l’euro.

5Les crédits « subprimes » sont des crédits immobiliers hypothécaires, mis en place aux USA, pour des particuliers qui n’ont pas accès aux crédits ordinaires : « primes ». Ces crédits ont été proposés quand le souscripteur ne pouvait pas apporter les garanties suffisantes à l’obtention du prêt.

6 Révélations (2001), La boite noire (2002), Cleastream, l’enquête (2006), la domination du monde (2007).

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