Cycles et crises économiques, l’enjeu d’une révolution verte

Les cycles liés aux modalités de production du capitalisme et de la croissance économique sont des modes de fonctionnement qui conduisent régulièrement à des crises financières : la révolution verte serait-elle la seule issue possible pour celle qui s'annonce ?

Les crises économiques ont des raisons complexes qui conjuguent des récessions au niveau de la production, des baisses au niveau de la propension à consommer et des krachs financiers. Dans le développement de type capitaliste, d’autant plus avec la mondialisation, ces trois types de phénomènes sont étroitement liés et ils s’auto-alimentent. De nos jours, des systèmes de régulation permettent d’amortir ces phénomènes, en particulier l’intervention des pouvoirs publics. Mais le libéralisme effréné de ces dernières décennies conduit de plus en plus à remettre en cause ces amortisseurs et ces interventions publiques, au risque d’accroître les crises quand elles surgissent.

Le développement du système industriel capitaliste :

Pour bien cerner les fragilités de notre système économique contemporain, il est important, dans un premier temps, d’en cerner les forces. En favorisant la concentration des moyens financiers, les banques, par le crédit, les bourses financières et la distribution d’actions, ont permis d’accumuler le capital nécessaire pour développer des projets industriels et des équipements, d’où le terme de système capitaliste. Bien entendu, ce développement économique n’a pu prendre son essor que dans la mesure où la concentration financière a été accompagnée de grands progrès au niveau de la science et de la technologie : que ce soit le développement du chemin de fer au 19ème siècle, celui de l’automobile au 20ème ou celui de l’informatique de nos jours, pour ne citer que les plus emblématiques, ces progrès n’ont été possibles qu’en raison d’une forte concentration des capitaux et d’une évolution de nos connaissances scientifiques. Chaque innovation dans un secteur économique a des répercussions dans les autres et les différentes industries s’imbriquent de plus en plus les unes dans les autres. Par ailleurs, la rationalisation du travail dans les unités de production (usines) et l’amélioration des procédés de fabrication ont conduit à l’essor d’entreprises de plus en plus concentrées ; l’accroissement des connaissances scientifiques et la complexité des compétences technologiques ont conduit à une spécialisation de plus en plus poussée et à une organisation de la production en filières fortement segmentées, c’est à dire avec une succession de fabrication de pièces dans des unités différentes, ensuite assemblées dans des unités plus grosses. De façon plus récente, l’essor des modes de paiement internationaux (cf. blog précédent sur la TTF) et l’amélioration des modes de transport font que ces chaînes de production sont de plus en plus internationalisées. En bref, ce mode de production sociale capitaliste a permis un essor considérable des biens matériels mis à disposition de chacun de nous et des échanges internationaux.

Les limites de ce modèle de développement :

Mais ces modes de production et de consommation s’accompagnent de contradictions qui s’amplifient au fur et à mesure de leur essor.

1° La rationalisation et la standardisation conduisent à une production de plus en plus intensive, avec des moyens de plus en plus importants et performants. Les quantités de produits augmentent alors que les usines emploient de moins en moins de personnel. La production industrielle a donc besoin d’étendre toujours plus son marché, ses zones de chalandise. Cette progression conduit à une concurrence féroce avec les unités de production similaires des autres territoires. Les entreprises industrielles sont ainsi vouées à absorber leurs concurrents, à grossir, à s’étendre. Ce processus a ainsi permis à la société industrielle productiviste de s’étendre et d’accroître les biens matériels des populations. Mais cela n’est possible que si les populations en question ont les moyens financiers d’acheter ces produits. Or les entreprises qui rémunèrent les travailleurs, face à la concurrence, cherchent à réduire les salaires : elles compriment de ce fait leur propre marché. Il faut bien des consommateurs pour que les producteurs écoulent leurs stocks, et il faut aussi des productions, et de ce fait des salariés, pour qu’il y ait des consommateurs. L’intérêt de l’entrepreneur privé s’avère donc en contradiction avec l’intérêt collectif du développement du système de production. Et dans ce cas, l’intervention de la puissance publique est indispensable pour retrouver une dynamique qui privilégie l’intérêt général.

Bien entendu, avec la mondialisation, ce développement est devenu de plus en plus complexe, puisqu’il existe des pays où la consommation est en croissance : elle absorbe alors la production de pays où la main d’œuvre est moins chère. Mais globalement la contradiction se généralise au fur et à mesure de cette mondialisation de l’industrie : la concurrence avec les pays émergents tirent les salaires vers le bas. Et si la consommation se tasse globalement, les entreprises réduisent leur production par anticipation et, de ce fait, les investissements dans les moyens de production. La contradiction est donc endogène au mode de développement (c’est-à-dire induite par son propre fonctionnement). Elle aboutit régulièrement à une compression des marchés, insuffisants pour absorber les stocks produits. Cela conduit à des situations où il y a surproduction de biens par rapport aux possibilités d’absorption du marché. Dès lors, les entreprises ralentissent leur activité. Cela conduit à une baisse de l’intérêt des investissements pour la production. Les difficultés rencontrées dans les constructions de chemins de fer à la fin du 19ème siècle conduisirent à des banqueroutes financières assez importantes et à des récessions économiques (répercussion sur les aciéries et la fonte, puis en cascade sur les autres branches industrielles : bâtiments, textile, etc.). On appelle ce phénomène déflation.

2° Une seconde contradiction, plus exogène au système de développement (c’est à dire liée à des contraintes externes), provient des limites en réserves de matières premières. Le productivisme se heurte à un problème de base au fur et à mesure qu’il se mondialise : l’exploitation de plus en plus importante des matières premières conduit à leur épuisement (réserves de pétrole, métaux rares pour les composants informatiques, etc.). Cela soulève donc une interrogation sur la pérennité de notre modèle de développement industriel qui repose sur la croissance économique : est-il encore possible ?

Mais avant d’aborder ces deux problématiques (déflation et croissance), il est important d’analyser les processus d’ajustement de ce système économique.

Comment le capitalisme fait-il face à ces contradictions :

a) L’essor du crédit (cf. blog sur TTF) permet d’anticiper la demande, de la rendre solvable, que ce soit par les crédits bancaires à des particuliers ou des entreprises, ou par le déficit budgétaire des états. L’abandon de l’étalon-or1 a libéré la création de la masse monétaire pour l’ajuster aux besoins de l’économie, de la production industrielle et de la consommation de masse. Mais si cette création monétaire est trop importante par rapport aux capacités productives de l’industrie et du commerce, il y a inflation, c’est à dire une masse monétaire en excès par rapport aux besoins de l’économie.

b) Les innovations technologiques relancent de nouveaux segments de consommation : elles relancent la production et l’embauche de salariés, et elles élargissent de ce fait le domaine de la consommation. Par ailleurs, elles transforment les modes de production et plus globalement les mœurs de notre société. Par exemple, l’arrivée de l’informatique a radicalement changé les modes de communication entre les individus, mais aussi rationalisé les modes de production ; au même titre, le chemin de fer a favorisé, à la fin du 19ème siècle, les échanges commerciaux, les déplacements entre les cités, de nouveaux types de loisirs, la correspondance épistolaire, la formation des grands mouvements sociaux, etc.

c) Le développement du tertiaire et des services à la population : ainsi, même si globalement la production reste constante, la part des secteurs primaires (agriculture et exploitations minières) et secondaires (transformation des produits) se réduisent d’année en année en proportion de l’économie globale, au bénéfice de nouveaux services, d’où le terme de tertiaire. Les sociétés deviennent de plus en plus complexes, avec une division du travail de plus en plus poussée.

Mais ces différentes façons de résoudre les contradictions inhérentes au mode de développement économique ont leurs propres limites. Nous pouvons les analyser à partir des deux problématiques posées ci dessus ; la déflation et les limites de la croissance.

Les phénomènes de cycles et les crises économiques :

La première contradiction, endogène au système, est génératrice de cycles. A partir du moment où les stocks des entreprises deviennent trop importants par rapport aux capacités d’absorption des marchés, les employeurs compriment les embauches, réduisent les investissements, ce qui se traduit par une compression des marchés. Et la phase de récession est enclenchée, elle s’accélère jusqu’à ce que les stocks se réduisent et que la relance s’opère. Des cycles réguliers ont ainsi été identifiés par des économistes, dont ils ont pris le nom (Kitchin, Juglar, Kuznets et Kondratieff). Les cycles les plus courts (3 à 4 ans) correspondent aux phénomènes de variation des stocks. Ils se reproduisent et, par onde de choc, ils génèrent des cycles plus conséquents (8-10 ans et 20-25 ans). Les cycles les plus longs (40 à 60 ans) ont été analysés par J.A. Schumpeter comme la conséquence des principales transformations technologiques : 1° vapeur et charbon dans un premier temps, 2° électricité et train dans un second, 2° pétrole et voiture dans un troisième, électronique et informatique dans un quatrième, etc. L’innovation relance la consommation vers de nouveaux produits, transforme les processus de production, favorise les investissements. De nouvelles applications se généralisent. La première phase est ascendante. Mais au fur et à mesure que ce nouveau cycle s’amplifie, les entreprises se multiplient, la concurrence devient de plus en plus vive, et le phénomène de surproduction évoqué ci dessus amorce la récession et la déflation.

Par ailleurs, pour que ce système économique fonctionne et se développe sans crise de grande ampleur, il est important qu’un équilibre s’opère entre l’investissement dans les moyens de production et la consommation des produits ainsi fabriqués. Avec une trop forte demande de consommation et une augmentation des salaires sans un accroissement des capacités de production par l’investissement, il n’y a pas accroissement de la quantité des produits et mais augmentation des prix : c’est le principe de l’inflation. Mais réciproquement, une augmentation des capacités de production avec une compression de la consommation conduit à une accumulation de produits sans débouchés : c’est le principe de la surproduction. Dans ce cas, l’investissement se détourne de la production pour s’investir dans la spéculation. Il se créée ainsi des bulles financières et tôt ou tard, celles-ci explosent. Les crises arrivent soit parce qu’un krach s’opère sur certaines valeurs boursières, soit parce qu’il y a compression de certains marchés, les deux s’entretiennent le plus souvent : ainsi en 2005-2006, la détérioration sur le marché immobilier américain a conduit à la forte dépréciation des subprimes (cf. blog sur la TTF) : les nouveaux types de produits spéculatifs et les moyens modernes de l’informatique ont favorisé un explosion de cette nouvelle bulle financière qui s’est autoalimentée. Les bénéfices faciles attirent toujours plus d’investissements, et nous en arrivons ainsi à des crises comme celle de 2008.

Dans les années 70, faute d’innovation motrice et face à l’augmentation des prix du pétrole, le rapport entre le capital et le travail avait érodé les marges des entreprises et elles n’investissaient plus suffisamment dans le renouvellement de leurs moyens de production : cela s’est traduit par une inflation2. La révolution informatique a permis de relancer l’investissement et la consommation : elle a transformé nos modes de communication, mais aussi les modes d’organisation dans les entreprises qui se sont rationalisés (suivi des stocks, relations comptabilité – gestion, etc.), les chaînes de production qui se sont internationalisées, les relations monétaires entre les pays (cf. blog sur la TTF), etc. Les grands dirigeants bénéficiaires de cette mondialisation en ont profité pour accumuler des capitaux en esquivant les formes de redistribution des richesses (paradis fiscaux, fuite des capitaux grâce à des comptes non publiés, commerce informatique, GAFA, etc.). Et de nos jours, le rapport capital-travail s’est lourdement inversé au détriment des salariés qui ne représentent plus que 57% de la valeur ajoutée, soit une perte de plus de 10 points par rapport à 1970. Par la même, les débouchés pour la consommation se trouvent proportionnellement comprimés par rapport à l’expansion de la production. La perspective d’une relance de la production n’est donc pas suffisamment attractive pour drainer une nouvelle épargne. Dans ces conditions, toute réforme fiscale qui ne favorise que les hauts salaires, telle la récente réforme fiscale en France au début du gouvernement d’E. Macron et d’E. Philippe, ne peut conduire qu’à renforcer la bulle financière qui est en train de se construire. Nous sommes dans le type de cycle décrit par J.A. Schumpeter. Tous les éléments s’accumulent pour une nouvelle crise de grande amplitude.

Croissance et décroissance :

La notion de croissance oppose souvent les économistes aux écologistes : les premiers défendent une croissance nécessaire au maintient des équilibres financiers, afin d’éviter les cycles économiques de déflation, de surproduction ou d’inflation ; les seconds font remarquer à juste titre qu’à ce rythme, l’épuisement de certaines matières premières est inévitable dans les décennies qui suivent ; par ailleurs, le réchauffement climatique est un problème préoccupant aux effets dévastateurs. Mais parle-t-on de la même chose derrière ce concept de croissance ?

Lorsque les économistes parlent de croissance, ils font référence au PIB (Produit Intérieur Brut). Celui-ci est calculé à partir de l’ensemble des échanges commerciaux entre les individus : une décroissance du PIB conduirait donc soit à une trop grande quantité de monnaie et donc à une inflation, soit à une importante réduction des échanges commerciaux qui se répercuterait sur l’ensemble de l’économie et provoquerait à une déflation. Ainsi, la croissance du PIB favorise-t-elle, dans le système actuel, un équilibre entre la masse monétaire et la satisfaction de nos besoins sociaux. Mais la croissance des échanges commerciaux ne signifie pas forcément l’augmentation de l’exploitation des matières premières (secteur primaire) ou de l’industrialisation (secteur secondaire). Dans nos sociétés postindustrielles, la croissance du PIB repose essentiellement sur le secteur tertiaire, c’est à dire sur les échanges de service. Quand une association écologiste propose des services conseils aux particuliers pour l’isolation des maisons ou l’exploitation des sources d’énergie renouvelable, ses prestations entrent dans le PIB, et ce nouveau service accroît le PIB. Quand nous achetons des places pour aller au théâtre, à un concert ou à un match, cet échange commercial entre dans le PIB. Le développement professionnel de la culture ou du sport accroît donc aussi le PIB. Et quand nous recyclons nos déchets, il y a aussi croissance du PIB.

Certes, de nombreux services non marchands, réalisés par des bénévoles ou par des associations, ne sont pas des services commerciaux et n’entrent pas dans le PIB, qui n’est donc pas le seul indicateur de bien être des populations. Nous devons garder à l’esprit que de nombreux services sont des échanges non marchands, importants à préserver dans nos relations sociales pour que celles-ci soient équilibrées et enrichissantes (par exemple, les jardins partagés, les systèmes d’échange de services, la solidarité entre voisins ou le soutien familial, etc.). Mais il est aussi possible d’avoir une croissance du PIB sans que celle-ci se traduise par une surexploitation de nos richesses naturelles ou un accroissement démesuré de gadgets dans nos maisons, avec tous les gaspillages que cela comporte. La décroissance postindustrielle est donc compatible avec la croissance du PIB, si nous décidons de changer nos modes de consommation et si nous privilégions le développement de certains services qualitatifs par rapport à une saturation de biens de consommation. La combinaison des deux devient donc possible avec une révolution dans nos façons de vivre et de consommer, c’est à dire une révolution verte.

Il ne s’agit pas ici de trancher sur une politique de croissance ou sur le développement de services non-marchands, qui peut être une alternative crédible aux crises actuelles. Il est certain qu’une croissance indéfinie ne sera pas possible à long terme. Mais inversement, il existe encore de nombreux endroits dans le monde où une croissance peut apporter des biens fondamentaux à des populations qui n'y ont pas encore accès : ainsi la croissance que nous avons connue dans les pays européens de 1945 à 1975 s’est-elle déplacée dans certains pays ces trois dernières décennies (Chine, Brésil, etc.). Et cette croissance est certainement souhaitable pour éviter les grands flux migratoires, la surexploitation et la misère des travailleurs dans les « pays en développement », les famines et le néo-esclavagisme dans certains pays en guerre, etc. avec toutes les formes de conflits ethniques, religieux ou politiques qui en sont la conséquence. Mais toute croissance a aussi intérêt de respecter les modes traditionnels de solidarité, de production et de socialisation pour s’adapter aux sociétés dite « en développement », car un essor économique n’est possible que si les populations locales se l’approprient et l’adaptent à leurs modes de vie.

La discussion sur ces problématiques est donc loin d’être close : il s’agit moins d’avoir des positions figées que d’ouvrir la réflexion sur une analyse plus globale qui intègre les différents points de vue et en souligne la complexité. N’est-ce pas l’intérêt du débat démocratique ?

Quelques propositions politiques pour orienter le débat :

Au fur et à mesure de la modernisation de l’appareil de production, il y a besoin de penser la redistribution du travail ; sans cela, le système socio-économique productiviste créée les conditions d’une croissance du chômage et de la précarité, phénomène que nous pouvons vérifier ces dernières années. Les contradictions internes à ce système amplifient la déflation, qui nous conduit inexorablement vers une crise du type de celle de 1929.

1° Pour gérer les cycles courts et moyens, il est possible de réduire le temps de travail : une semaine de 32 heures, sans diminution de salaire, est-elle envisageable ? L’expérience du passage à 35 heures a laissé des séquelles. Elle a mis en valeur la difficulté d’appliquer partout, de façon uniformisée, une telle mesure : cela peut mettre en difficulté certains secteurs professionnels et, dans ce cas, elle n’est pas forcément génératrice de créations d’emplois. Mais il n’est-il pas possible d’adopter une approche plus souple, qui s’articulerait autour de 2 ou 3 dispositifs :

A) Adopter le système canadien qui consiste à autoriser, sur la base de négociations contractuelles entre patronat et salariés, une réduction du temps de travail lorsque la conjoncture devient difficile, l’état prenant en charge le différentiel jusqu’à 95 ou 98 %, à condition que les entreprises maintiennent les effectifs. Au lieu de licencier du personnel, ce qui a un coût conséquent en terme de chômage, l’idée est de réduire l’activité, mais sans perte de salaire. Cette mesure permettrait d’ajuster la production aux cycles conjoncturels sans accélérer la dépression économique avec une compression de la consommation. Ce système ne coûterait pas plus cher que le chômage actuel et il éviterait le déclin de notre tissu industriel.

B) Allier cette mesure avec une réduction des charges sociales du chômage (ASSEDIC) contre le passage aux 4 jours / 32 heures, avec embauche de personnel en conséquence3. Après une phase de récession et de chômage partiel (proposition A ci dessus), il serait aussi possible d’envisager le passage aux 32 heures avec maintien de salaire par l’entreprise et réduction des charges sociales.

C) Une facilité d’accès au crédit bancaire pour les petites et moyennes entreprises, qui font l’effort d’appliquer ces mesures, afin de favoriser l’investissement dans les outils de production. Un accompagnement sur le modèle économique, sous forme de réflexions partagées, peut permettre aussi à ces PME de restructurer leur production en fonction de l’évolution de la conjoncture, sans générer du stress au sein de leur personnel – stress qui a un coût social non négligeable.

Ces mesures souples réduiront ainsi l’effet des cycles sur le développement de la production. Elles favoriseront la réduction du temps de travail dans certains secteurs industriels et garantiront sa généralisation progressive : une fois que celle-ci se sera suffisamment étendue dans le domaine industriel, il sera temps de légiférer pour adapter la réglementation à l’ensemble du monde salarié, en particulier son extension au secteur tertiaire. Bien entendu, cette mesure serait d’autant plus efficace si elle était adoptée par plusieurs pays européens, dans le cadre d’un plan social partagé.

2° Pour maintenir un équilibre entre l’investissement et la consommation, il est important d’avoir un minimum d’intervention de la puissance publique. Si les entreprises industrielles n’envisagent pas une reprise de la consommation, elles n’investiront pas dans les moyens de production, ni dans la relance de l’activité : elles ajustent au plus près leur production par rapport aux perspectives de croissance. Aussi, la rhétorique de la réduction des dépenses publiques, en particulier du nombre de fonctionnaires, est-elle un faux problème, et surtout un dangereux débat aux accents démagogiques : si une telle réduction n’est pas compensée par une croissance dans d’autres secteurs professionnels, elle entraîne une compression des marchés et, de ce fait, une récession économique. Sur ce sujet, l’état français se comporte aujourd’hui plus comme un employeur du secteur privé que comme un agent public qui réfléchit à l’intérêt général de la société. Le discours sur les « prélèvements obligatoires excessifs » (impôts, taxes, charges sociales) et sur la réduction de la fonction publique relèvent plus du dogme que d’une analyse économique. Si la réduction des dépenses publiques conduit à un tassement de la demande de biens de consommation4, il y aura de fait une réduction de la production et de la consommation qui conduira, par ricochet, à une réduction des recettes fiscales (moins de TVA, moins d’embauches et donc de recettes au sein des organismes sociaux, moins de bénéfices industriels et donc moins d’impôts sur les sociétés, etc.). Cette spirale déflationniste est un danger bien connu des économistes,. Ce n’est donc pas un hasard si toutes les économies développées ont des taux importants de prélèvements obligatoires. Certes, dans une économie ouverte et mondialisée, ces prélèvements sont à pondérer au regard de ceux qui sont pratiqués par les partenaires commerciaux. Mais ce n’est pas une réduction drastique des prestations sociales ou du nombre de fonctionnaires qui résoudra le problème.

Un exemple illustre bien cette contradiction : un simple calcul des coûts salariaux montre que l’embauche, en France, de tous les chômeurs de « longue durée » recensés par l’ASSEDIC (plus d’un million de personnes), avec un salaire au moins égal au seuil de pauvreté5, ne coûterait pas plus cher que le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi), niche fiscale qui a été mise en œuvre pendant des années pour réduire les coûts du travail dans les entreprises – soit approximativement, 20 milliards d’euros, 4,5 % du budget et 0,7 % du PIB. Certes, le CICE visait à compenser les différentiels de prélèvements sociaux vis à vis de nos partenaires commerciaux, mais d’autres niches fiscales peuvent être réduites pour trouver ces 20 milliards : actuellement le montant des niches fiscales est au moins de 60 milliards d’euros. Bien entendu, il ne suffit pas de décréter pour réussir un projet : l’accompagnement de ces chômeurs dans leur réinsertion est indispensable, ainsi que la possibilité pour eux de compléter leur salaire de base par des contrats dans le cadre des exceptions à la loi des 24 heures6, etc. Mais surtout, l’intérêt d’une telle proposition est d’illustrer les contradictions endogènes au développement productiviste capitaliste : sans l’intervention de la puissance publique et un essor du secteur tertiaire, la modernisation des moyens de production conduit à une recrudescence du chômage et une marginalisation d’une partie conséquente de la population. Faut-il privilégier l’effort d’embauche auprès des chômeurs de longue durée ? Faut-il augmenter le nombre de fonctionnaires ? N’y a-t-il pas d’autres activités tertiaires à développer ? Tout cela se discute, dans le respect des questions éthiques et des principes humanistes qui orientent l’action politique dans nos sociétés modernes. Mais une chose est sûre : un accroissement de l’investissement, comme l’a préconisé le projet fiscal du gouvernement Macron / Philippe, sans un accroissement proportionnel de la consommation de masse, ne peut pas atteindre son objectif : il ne sert à rien de faire des cadeaux fiscaux aux riches car, dans un contexte déflationniste, ces cadeaux se traduisent par une réorientation de ces masses financières vers la spéculation et la formation de bulles. Et sans une intervention de la puissance publique, le développement productiviste génère de la précarité : il fait le lit à une profonde crise sociale et créée les conditions d’une nouvelle crise économique.

3° Une relance de la consommation ne sera réellement un facteur de progrès social que si elle s’accompagne d’un nouveau cycle de croissance. Après l’ère de la voiture et de la pétrochimie, avant la seconde guerre mondiale et pendant les trente glorieuses (1945 à 1975), celle de l’électronique et l’informatique a favorisé la relance économique ces dernières décennies, mais l’élan s’épuise (cycle de J.A. Schumpeter). La sortie de l’actuelle crise sera le produit d’un nouveau cycle d’innovations. Face au défi climatique avec le réchauffement de la planète, et à la perspective de l’épuisement des ressources naturelles, en particulier du pétrole, la révolution industrielle de demain a de fortes chances de se faire autour de nouvelles technologies environnementales : une révolution verte. Ces innovations dans le « développement durable » auront alors un effet d’entraînement dans de nombreux domaines : agriculture, bâtiment, énergie, médecine, transports, etc. Elles généreront alors de nouvelles formes de production et de consommation, mais aussi une transformation des chaînes de production et de nos modes de vie. Il semble donc essentiel de réfléchir aux interventions de la puissance publique pour enclencher ce cycle vertueux. Les formes peuvent en être diverses : mesures pour favoriser la recherche dans ce domaine, crédits bonifiés, politique fiscale sur les GAFA, etc.

Aujourd’hui, sous l’impulsion de parlementaires européens7, la commission européenne et la BCE (banque centrale européenne) ont accepté la proposition d’une création monétaire par des crédits fléchés vers des investissements environnementaux à travers la BEI (Banque Européenne d’Investissement) : 100 milliards d’euros par an seront ainsi orientés vers la révolution verte. Un premier pas qui fera peut être effet boule de neige.

 

1La valeur des billets émis par les banques centrales était garantie par leur réserve d’or ; les valeurs monétaires des monnaies étaient ainsi définies en fonction d’une quantité d’or, et les billets étaient échangeables contre le métal précieux. Ce système a été abandonné en France en 1914, la crise de 1929 ayant conduit la plupart des pays qui le conservaient à l’abandonner, à l’exception des États-Unis qui le conserveront jusqu’en 1971, dans le cadre des accords de Bretton Woods.

2D’autres phénomènes sont générateurs de ces phases inflationnistes, mais celui-ci est souvent le plus important.

3Voir à ce sujet l'ouvrage de P. Larrouturou et D. Méda (2016) Einstein avait raison, il faut réduire le temps de travail. Ivry sur seine : Ed. de l'atelier.

4Que ces biens soient des produits industriels, agricoles ou des services divers et variés

5Calculé sur la base de 60 % du salaire médian, soit 1026 euros net par mois pour une personne seule

6Loi Sapin du 14 juin 2013 relative la sécurisation de l’emploi (N° 2013-504), qui fixe en son article 12 un plancher de 24 heures hebdomadaires pour les emplois à temps partiel.

7Par exemple Pierre Larrouturou, rapporteur du budget, qui a négocié cette mesure dans le cadre de l’adoption du budget européen.

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