Luttes étudiantes et syndicales à Rennes de 1986 à 1994

Souvenirs & témoignage.


Luttes étudiantes et syndicales à Rennes de 1986 à 1994

 

En 1986, la directrice de l'IPAG de Rennes, Mme Monique SIMS manifestait avec la droite pour le maintien de l'activité des services publics, lesquels étaient provisoirement fermés à cause des manifestations répétées des jeunes et moins jeunes, pour demander le retrait du projet Devaquet sur les universités. 

Cette directrice, très au point sur ces questions - elle en a d'ailleurs rédigé un ouvrage -, nous enseignait, avec passion (et sans rancune du fait de nos divergences politiques), la méthodologie en dissertation, note de synthèse, exposé oral pour devenir cadre dans les administrations centrales ou locales. Ce qui était fort utile. Malheureusement, le chômage était si important que tous les prétendants ne purent avoir les postes rêvés. Car on ne faisait pas l'IPAG pour devenir agent C des Administrations! Il est évident que l'espoir était entretenu par une solide et intense formation théorique pour accéder à des postes plus élevés, très élevés même pour les plus brillants.

Mais l'Université commençait sa mue. Pour résumer la tendance lourde, on pourrait dire qu'elle passait d'une tendance "université pour tous et toutes", soit "démocratique" et de masse, à une tendance "méritocratique", très sélective, élitiste et d'idéologie très spencérienne. Les deux tendances se mélangeaient mais la seconde, que l'on ne disait pas encore néolibérale, s'affirmait de plus en plus. D'autres que moi pourraient préciser cela.

Il semble bien toutefois que les éléments anciens de type "école pour tous" perdurent en France alors qu'au Brésil, par exemple, la libéralisation de l'Université - construite sur le modèle public français - a placé les familles dans le choix suivant : se priver de l'achat d'une voiture et s'endetter fortement pour le fils ou la fille puisse étudier, tant le cout est élevé ! Comme aux USA ! Voilà bien ce que j'appelle le recul de civilisation du à la montée de la marchandisation du monde. Plus de fermeture des Universités, c'est moins de connaissance diverses diffusées massivement. Les néolibéraux construisent donc un système barbare ou la solidarité n'existe quasiment plus et ou l'Etat social est assimilé à une sorte de dispositif de prédation alors que pour d'autres les prédateurs sont ceux-là même qui privatisent et marchandisent pour leur profit. 

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Passant d'étudiant à syndicaliste, fraîchement responsable du secteur "jeune" à la CGT de l'UL de Rennes fin 1993, j'ai soutenu très activement le mouvement des jeunes à Rennes en février et mars 1994 contre le CIP, alias SMIC Jeunes. En février et mars 1994, en effet, le gouvernement de droite d’Édouard Balladur tente de mettre en place le Contrat d’Insertion Professionnelle (CIP), une des mesures de la loi quinquennale pour l’emploi votée en novembre 1993. Un vent de contestation monte dans les Universités.

 A cette époque, la montée du chômage et de la précarité fit rebondir les débats sur les solutions au chômage. Lors d'une des fréquentes réunions intersyndicales des divers responsables syndicaux rennais en février et mars 1994 certains syndicalistes s'appuyaient encore sur la formule (légèrement aménagée par rapport à celle d'Helmut Schmidt « Les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain ») "les profits d'aujourd'hui font la croissance de demain et les salaires et les emplois d'après-demain" alors que d'autres, comme Christian Taillandier, CFDT et alors membre d'AC ! et de la revue "Collectif" défendaient la réduction du temps de travail, la RTT, et l'idée "Travailler moins, travailler autrement, travailler tous et toutes". Bruno Leveder et moi avons d'ailleurs publié en juin 1994, dans le même sens, une brochure en défense de cette position relativement marginalisée à gauche comme dans le syndicalisme et ce à partir des développements économiques et statistiques de Michel Husson et d'autres. 

 La bataille pour la RTT a donc grosso modo 20 ans en France et elle n'est pas terminée. Elle est toujours d'actualité. Il y a encore plus de gain de productivité qui sont à partager, tant en France qu'en Europe. Par ailleurs, on sait, semble-t-il, que pour qu'elle ne soit pas récupérée par le patronat sous forme d'intensification ou d'aménagement divers la RTT doit être massive. Il faudrait passer de 35 à 30 heures et non pas de 35 à 34 ou 33 heures hebdomadaires. Le problème est qu'aujourd'hui la formule passe pour une utopie face au maintien du dogme de Schmidt ! Les économistes mainstream ne cessent de l'aménager, de lui trouver des variantes pour servir la croissance ! Son cadre politique et théorique est le concurrentialisme défendu par l'Union européenne.

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 Parenthèse sur ma carrière personnelle mélangée comme professionnelle et syndicale, en quelques lignes seulement : Après avoir été pendant deux ans responsable d'un service recouvrement en Office HLM à Rennes, comme rédacteur (cadre B), je suis passé aux Impôts (ex DGI) et je me suis retrouvé secrétaire du syndicat de l'ENI (Ecole nationale des impôts) à Clermont-Ferrand en septembre 1994. Je n'ai pas cessé de faire du syndicalisme depuis 20 ans notamment en passant par la case "paritaire" - CTPD avec Pascal Franchet, "instructeur" en syndicalisme (pour moi plutôt "intello") à l'époque et aujourd'hui un des plus vieux syndiqué CGT en activité -. Les organes paritaires - avec les représentant(e)s des personnels face à l'échelon de direction d'un secteur administratif, local ou national, - concentrent (mais aussi "déminent" souvent) la conflictualité sociale dans les administrations, qui ne sont pas épargnées par la lutte de classe de l'oligarchie financière contre le peuple-classe.

A ce jour, je suis toujours cadre B de la fonction publique, mais moins sur le front syndical et plus dans des activités altermondialistes ou des ponts sont posés entre les syndicats et les associations. Je suis, comme d'autres, persuadé de l'utilité de ces ponts entre le MRAP (par exemple mais aussi SOS Racisme s'il le souhaite) et les syndicats de travailleurs, de la CGT à la CFDT et de la FSU à SUD Solidaires, pour faire reculer le FN et l'extrême-droite. Ce qui est montant, aujourd'hui ce sont les pensées réactionnaires.

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Et face à elles les idées d'égalité et de solidarité sont à la peine tant ce qui se délite se nomme Etat social. Que ce dernier soit contestable ne change rien au fait qu'il s'agissait à gauche (jadis) de l'améliorer, le démocratiser, le socialiser et non pas le privatiser, le marchandiser pour le plus grand bénéfice des grands rentiers. Et quand on critique l'Etat, il importe de dire dans quel sens et de préciser que l'on veut éviter le chaos des sociétés sans Etat ou la dictature des sociétés ou l'Etat se réduit à sa fonction de police et de répression. Cela suppose des citoyens instruits et actifs. Par ailleurs, il y a sans doute besoin de police mais d'une police républicaine et toujours avec "autre chose" qui se nomme droits économique et sociaux et aujourd'hui aussi droits environnementaux ; ce qui nécessite des services publics n'obéissant pas à un souci de bénéfices privés ; ce qui nécessite aussi un Etat fiscal de soutien à l'activité non marchande. Comme le répète Jean-Marie Harribey, cette dernière production de valeur d'usage est nécessaire pour le progrès humain et la justice sociale.

 Christian Delarue


DEVAQUET : Jalons Pour l'histoire du temps présent - Fiche Média

http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01074/manifestation-lyceenne-et-etudiante-contre-le-projet-de-loi-devaquet.html

No Pasaran - 1994 : mouvement contre le CIP

http://nopasaran.samizdat.net/spip.php?article1113

 

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