Les pièges de l’identitarisme - Christian Picquet

Au-delà des polémiques sur “l’islamo-gauchisme”, les pièges de l’identitarisme de Christian Picquet

Au-delà des polémiques sur “l’islamo-gauchisme”, les pièges de l’identitarisme

Christian_Picquet-10 mars 2021

En ces temps de confusions extrêmes, il fallait bien qu’une nouvelle éminence macronienne vînt un peu plus empuantir le climat hexagonal. Madame Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, aura manifestement voulu son quart-d’heure de notoriété en expliquant, sur le plateau de CNews, que « l’islamo-gauchisme » gangrénait dorénavant l’université, qu’un nombre préoccupant de chercheurs et d’enseignants confondait sciemment son travail d’investigation scientifique avec une action de propagande dès le départ orientée, et qu’il convenait de confier au CNRS la tâche d’enquêter sur ces dérives supposées. De quoi immédiatement enclencher une polémique qui, envenimée par des événements telle la dénonciation publique de certains enseignants sur le campus de Sciences-Po Grenoble, n’aura cessé d’enfler au fil des jours. Détracteurs de « l’islamo-gauchisme » et pourfendeurs autoproclamés de « l’islamophobie » auront alors pu s’écharper devant les caméras, la grande perdante de cette prétendue querelle intellectuelle étant… une gauche empêtrée dans ses silences et ses divisions, s’enfonçant chaque jour davantage dans ses désorientations. La joie mauvaise des thuriféraires de la politique du Prince dit assez à qui profite ce énième crime contre la pensée critique, un David Revault d’Allonnes soulignant par exemple, avec le plus parfait cynisme, que « c’est aujourd’hui la principale ligne de fracture au sein de la gauche. Bien plus clivante que son rapport à l’économie de marché » (Le Journal du dimanche, 21 février 2021).

Évacuons immédiatement la controverse lancée par Frédérique Vidal. Cette dernière a théoriquement en charge la défense de l’indépendance des hommes et des femmes placés sous son autorité, afin de garantir le pluralisme qui fait la grandeur de notre université depuis des lustres, exceptées les heures les plus noires de notre histoire, lorsque la recherche française se voyait par exemple muselée par un régime au service de l’occupant hitlérien. En annonçant vouloir commanditer une enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université, elle s’est clairement située en rupture avec cette tradition de libertés académiques. 

Il est, au demeurant, savoureux de voir une membre de l’exécutif s’inquiéter des recherches « qui portent sur le post-colonialisme », quand c’est l’hôte de l’Élysée en personne qui importa dans le discours officiel des éléments de langage tout droits sortis de cette école de pensée. C’était le 22 mai 2018, à l’occasion d’un colloque sur les banlieues, Emmanuel Macron n’avait pas hésité à fustiger le « mâle blanc de plus de 50 ans », partageant même cette aversion avec des personnages flirtant sans honte avec l’islamisme. Autres temps, autres préoccupations… Dont acte ! 

LA GRANDE IMPOSTURE DU MACRONISME

Si l’injonction de Madame Vidal était suivie d’effets, elle aboutirait à pervertir la mission de ce grand organisme public de recherche scientifique et technologique qu’est le CNRS, le transformant en une police de la pensée. L’acte est d’autant plus grave qu’il intervient au moment où vient d’être révélée à la société française la souffrance de milliers de jeunes, en proie à la précarité et à des conditions d’études terriblement dégradées, et que la ministre ne s’est pas particulièrement illustrée par sa détermination à y répondre. Pire, il revient à reprendre les campagnes que développe l’extrême droite depuis des mois, précisément sur ce thème de l’influence de « l’islamo-gauchisme » dans l’enseignement supérieur. 

L’indignation de la Conférence des présidents d’universités, comme les appels à la démission de leur ministre de tutelle lancés par de nombreux universitaires sont, à cet égard, pleinement justifiés. Les déclarations de Madame Vidal procèdent de la dérive autoritaire et liberticide de la Macronie. Ce qui est visé n’est rien d’autre que le droit de savoir et de connaître, la liberté pédagogique, et finalement la diversité des opinions à l’université. Dans le passé, la logique qui provoque présentement une véritable insurrection des consciences eût conduit au bannissement des plus grandes figures de la philosophie, de la sociologie, de la recherche historique ou de la pensée féministe. Autrement dit, de ces innombrables personnalités qui ont si fortement contribué à enrichir le patrimoine culturel de la France. 

Refuser cette énième tentative de museler la réflexion ou les écrits de quiconque déplaît en haut lieu ne relève d’aucune manière de la complaisance envers des courants qui font, depuis des années maintenant, profession de détricoter l’héritage d’un siècle et plus de combats pour la laïcité, l’égalité, la République démocratique. L’action de ces courants, qui recoupe le plus souvent celle de l’islamisme intégriste, a plongé dans la tourmente le mouvement antiraciste, le syndicalisme, la gauche, les confrontant à des mises en demeure devenues à la longue éminemment déstabilisatrices. 

Si, pour ce qui me concerne, je me suis toujours refusé à parler d’« islamo-gauchisme », c’est pour la simple raison que cette notion, initialement importée dans le débat public par Pierre-André Taguieff, sert de nos jours, non à dénoncer les errements de quelques sectes d’ultragauche, mais à stigmatiser la gauche dans son ensemble, accusée de complicité avec le plus odieux des obscurantismes. Je n’en reste pas moins convaincu, je l’ai écrit à plus d’une reprise ici, que l’identitarisme caractérisant les forces et réseaux concernés mettent en cause les finalités mêmes de cette grande aventure humaine qu’est la quête de l’émancipation.

Soyons très clairs à cet égard. Vouloir mettre en échec des gouvernants prêts à faire flèche de tout bois pour s’attirer les faveurs de l’électorat le plus réactionnaire ne vaut pas aveuglement devant les menées de courants qui, à l’université ou dans le monde intellectuel, couvrent de l’alibi antiraciste des diatribes contre le « privilège blanc », tendent ce faisant à substituer une lutte des races à la lutte des classes, poussent aux plus dangereux face-à-face communautaristes, quand ils ne légitiment pas une alliance mortifère avec l’intégrisme islamiste au nom de la défense des traditions originelles piétinées. 

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http://christian-picquet.fr/2021/03/10/1399/?

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