Abdennour Bidar, un philosophe de culture musulmane.

 

 

On a beaucoup parlé de l'islamologue Tariq Ramadan, beaucoup moins d'Abdennour Bidar encore que les critiques "extrêmes" - le PIR d'un côté et RL de l'autre - n'ont pas oublié de sortir les fléchettes contre lui. Sa démarche philosophique de manque pas d'intérêts.

Un double processus complémentaire de travail sur soi, à la fois philosophique et pratique, semble proposé par l'auteur en terme de dédogmatiser d'une part, respiritualiser d'autre part - une religion qui tend, pour partie (complexité à intégrer), vers l'autoritarisme et la violence.

 

1 - Mixer deux sagesses à renouveler (car en décomposition)

Abdennour Bidar est un philosophe de culture musulmane (mère soufie avec un père athée communiste) qui plaide pour un réenchantement spirituel des consciences (croyantes ou non) et des relations humaines en général. Il ne semble pas être athée, pas même "athée habermassien" (défendant les religions plus que l'athéisme) mais plutôt théiste sans religion . Il propose même la sortie de la religion (mais pas la sortie de la croyance en Dieu). On lit, sur wikipédia : "Dans Comment sortir de la religion ?(2012), Abdennour Bidar écrit à ce sujet que "la sortie de la religion continue" malgré les apparences actuelles d'un retour du religieux. Mais il montre que cette sortie n'a pas le sens du « désenchantement du monde » (Max Weber) ou de la "mort de Dieu" (Nietzsche) par lequel l'Occident moderne a voulu la définir".

Son théisme souhaite conserver le meilleur de l'islam. Ce "meilleur", il veut l'enrichir aussi du meilleur de la philosophie occidentale car pour lui les deux "continents" de pensée sont en crise. Il écrit :  "Je me suis rendu compte en effet que les deux sagesses, la sagesse spirituelle du soufisme et la sagesse rationnelle de la philosophie, étaient en crise profonde… Pour des raisons différentes, et à travers des symptômes différents, que j’analyse dans le livre. A tel point qu’au bout de toutes ces années d’étude et de recherche, je me suis retrouvé « les mains vides », dans un état de grand désarroi. J’avais l’impression d’appartenir à deux cultures – occidentale et musulmane – arrivées au bout de leurs possibilités, deux traditions « essoufflées », épuisées. Deux cultures qui n’arrivent plus à nourrir leurs héritiers."

Il défend une société de solidarité, de partage et d'amour. Ce qui est positif mais pose des questions.

 

2 - Spiritualité de rencontre interculturelle. 

Abdennour Bidar semble ici favorable à une expression discrète et sobre de la religion et critique d'une exhibition en "étendart" avec des signes ostensibles de religion.

"Personnellement, avec les non-musulmans, je ne me conduis jamais en partant du principe « voilà ma différence, accepte-là », mais toujours en me demandant d’abord « que peut-il comprendre et accepter de ma différence, et comment trouver le moyen de faire malgré tout monde commun avec lui, comment trouver ou constituer des valeurs, des principes partagés ? » Non pas imposer sa différence, ni à l’autre extrême l’abandonner ou la dissimuler, mais se demander si elle est tolérable pour l’autre."

Cela semble soutenir la philosophie profonde de la loi française de mars 2004 contre les signes religieux ostensibles à l'école et pour les signes discrets et sobres. Qui dit acceptation des "signes discrets" dit acceptation, ouverture et reconnaissance des croyants porteurs de ces signes sans aucune discrimination. Le refus des signes ostensibles, perçus comme volonté d'emprise sociale, s'adresse surtout aux dits "signes" que les porteurs peuvent toujours enlever sans que la croyance intime change. Ils seront juste moins des "soldat(e)s" de la religion.

 

3 - "Enchanter" le sexe ( homosexuel ou hétérosexuel) ? 

Il évoque, après d'autres (Maffesoli par exemple), une nécessité de réenchanter le monde, d'y retrouver du sacré. Lequel? Quelles conséquences? Il s'agit de ce qui nous (les humains) nous enchantent ! Les dieux sont absents ! Pour Maffesoli "l’homme postmoderne est qualifié d’homo eroticus". C'est assez dire ce qui nous enchante... et nous blesse !

Il reste donc à savoir si cette spiritualité issue de la culture musulmane fondée sur la responsabilité et l'égalité accepte le sexe et les relations sexuelles libres, réciproquement consenties, au lieu de valoriser que l'amitié et le mariage (monogamique ou non). A propos de relations sexuelles libres j'exclue, pour ma part, la prostitution et "je n'achète donc pas de femme" mais quid d'Adenour Bidar ? Est-il signataire de Zéromacho (et de son Manifeste)? 

Pour lui les relations sexuelles hors mariage sont-elles acceptables ? Sa philosophie semble les approuver. A défaut de mariage, faut-il nécessairement être amoureux et entretenir une relation sur un temps relativement long ou le principe de respect humain suffit-il pour des relations aléatoires ou ponctuelles ? Il semble que la réponse renvoie à l'élaboration personnelle d'une philosophie de la vie . C'est donc à chacun, croyant ou non, d'élaborer ses principes de vie en conscience.

Au-delà du droit, le non respect de la fidélité sexuelle dans le mariage est-il pour lui une faute mineure ou une faute grave? On ne sait. Une tendance contemporaine non patriarcale porte tout à la fois à l'égalité (entre l'homme et la femme) et à la relativisation de cette "faute", qui est ramenée souvent à un mode de gestion de la relation dans le temps. C'est que, appréhendé de façon dynamique et globale, l'autre - le conjoint - n'est pas toujours innocent dans la "faute" de l'infidèle.

- Possible extension pour athées ?

Un projet paradoxal "athée enchanté" ie de relatif réenchantement du monde passerait par une modeste "sacralisation sans dieu" (sans retour de fétichisme marchand), que l'on nomme sous ses deux aspects fondamentaux d'une part la solidarité (le partage, la justice sociale, le "care", etc) et d'autre part l'amour, ce "faire attention à" (I Filliozat) ou ce "prendre soin de" (E Fromm), qui apprécie aussi bien l'amitié chaleureuse que le vif amour érotique, ludique et transgressif (mais respectueux). Il s'agirait, si l'on écoute plus particulièrement notre philosophe de culture musulmane Abdennour Bidar, "de donner à la vie sous toutes ses formes de nouveaux espaces d’apparition et de dilatation : chercher à s’épanouir soi-même, donner aussi à l’autre le plus d’opportunités de s’épanouir, donner enfin à la nature toujours plus d’espaces libres. Trouver l’équilibre entre le maximum d’expression créatrice pour soi et le maximum d’expression créatrice pour tous les vivants. Rendre les forces de la civilisation solidaires au service de tout ce qui démultiplie la vie : éduquer et semer, soulager et soigner, donner, partager, inventer, créer, aimer ». (in Comment sacraliser nos vies ? Paris, Revue Études, Octobre 2009, pages 341-352)E

Christian Delarue

extraits issus de Abdennour Bidar : " Il nous faut ni plus ni moins qu’une nouvelle éducation musulmane" | Oumma.com

http://oumma.com/Abdennour-Bidar-Il-nous-faut-ni

Abdennour Bidar — Wikipédia

http://fr.wikipedia.org/wiki/Abdennour_Bidar

 NB / 

Un critique français (Aix) se réclamant de l'Islam à écrit: "Une critique islamique de la pensée d’Abdennour Bidar"

http://nawaat.org/portail/2014/05/08/une-critique-islamique-de-la-pensee-dabdennour-bidar-14/

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