Combattre la sur-richesse issue d'une méritocratie pervertie : un devoir démocratique.
Vincent Brenot et Bernard Cazeneuve viennent de publier « Prévenir la corruption – un devoir démocratique » (1). Que ce soit un « devoir démocratique » n’est pas si évident tant la corruption est vaste, y compris là ou la démocratisation a pu avancer. La mondialisation économique a universalisé l'existence de classes sociales dominantes partout sur la planète, dans chaque nation petite ou grande, au Nord comme au Sud , à l'Ouest comme à l'Est, et la corruption avec. Certaines nations plus démocratiques combattent la corruption populaire et c'est positif mais encore assez peu la corruption des puissants. Il y a encore trop de faille à ce niveau . Il est vrai qu'elle est autrement plus difficile à combattre .
Pour autant, combattre la corruption est bien un devoir démocratique et social : nous sommes d'accord . Et il en est de même du combat contre la sur-richesse issue de la méritocratie relativement inscrite dans le fait démocratique. Il existe une dérive pernicieuse de la méritocratie sans limite qui tend a caler méritocratie sur ploutocratie. Cette tendance est à combattre !
Commençons par la corruption...
Le problème de la corruption peut être abordé sous l’angle républicain ou sous l’angle démocratique mais aussi hors toute référence démocratique ou républicaine puisqu’au moyen-âge, ni démocratique ni républicain, on a pu trouver les premières pratiques anti-corruption primaires comme le délit de péculat (2).
S’agissant de la corruption au sein des sociétés dites démocratiques (représentatives), il est apparu que le fait de l’exiger pour les fonctionnaires du rang mais pas pour les élites de l’administration ou les ministres et autres élus de la République créait un manque de confiance dans les institutions et donc un plus grand abstentionnisme à l’égard de la démocratie représentative qui n’avait pas besoin de çà pour être contestée.
Les auteurs le notent d’emblée dès « l’affaire Cahuzac ». Il faut donc remarquer que la prévention de la corruption doit être exigée à tous les niveaux de la hiérarchie sociale et pas seulement pour le peuple des 99%, mais aussi et surtout pour les élites qui ont des moyens de s’enrichir frauduleusement en plus d'un enrichissement méritocratique excessif .
…puis abordons la méritocratie.
En démocratie, le peuple citoyen peut voter pour les meilleurs candidats en terme de compétences diverses (méritocratie strictement entendue non corrélée à une exigence de revenus supérieurs) mais avec le cadre de référence exigé en terme de valeurs et ce "cadre de référence » semble permettre deux types de méritocratie : une contenue au plan de la richesse (méritocratie limitée pas au plan de la compétence mais à celui de l'accumulation de richesse) et une autre ou élitisme intellectuel (supposé) va au contraire avec enrichissement économique qui apparait illimité. Quel est alors le cadre de référence ? Sans être exhaustif :
1) Pour certains citoyens ce sera le souci écologique : trop de richesse induirait trop de consommation haut carbone avec voyages en avions, en bateaux, etc. Toutes les individus aisés, classés dans la sous-bourgeoisie, ne sont pas en surconsommation nuisible mais beaucoup le sont. Les très riches du 1% le sont.
2) Pour d’autres le souci du social avec combat de trop grandes inégalités économiques : le social ne s'assimile pas à un complément caritatif au lucratif d'une méritocratie sans limite. Il faut alors poser des mécanismes, des dispositifs qui brident l'enrichissement excessif. Choisir le niveau relève du débat démocratique.
3) Pour d’autres encore ce sera l’identité et la référence à la religion,
4) Pour d’autres ce sera le souci de sécurité et de lutte contre la délinquance, mais pas forcément toute la délinquance, celle en "col blanc" étant très souvent oubliée et du coup il y a une demande inverse dite populiste, "dur avec les puissants, compréhensif avec les petits". Je serais volontiers "populiste ferme" sur ce plan car il y a trop "la main lourde contre les 99% et laxisme contre le 1%"
5) Enfin il y a le cadre de référence "de droite" avec la préservation de la liberté d’entreprendre, la liberté des "marchés" , la protection de la propriété privée, et la volonté de réduire le social à du caritatif faible afin de faire prévaloir le lucratif.
Il y a donc plusieurs cadres de référence dont certains peuvent se combiner. Le thème est complexe.
On reconnaitra que le souci sur les libertés économiques (le 5) , celui surtout porté par les droites , s'accommodent aisément du classisme, donc de société à forte domination de classe, les forces dites de gauche défendent elles une moindre domination de classe voir aucune domination de classe du tout, en plaidant pour du « social » conséquent et du « fiscal » redistributif (des 8% d'en-haut vers les 92% d'en-bas pour le NFP). La lutte contre les inégalités économiques devient alors essentielle, quitte à s’attaquer fermement et sans faiblesse aux libertés économiques jugées non fondamentales.
C’est là que le type de méritocratie intervient. Choisir les plus compétents, les plus qualifiés, et sur plusieurs champs sociaux peut être ou non corrélés à de la forte richesse matérielle.
On peut juger juste qu’un bon niveau de savoir théorique donne accès à un bon revenu selon une grille de qualification reconnue mais pas forcément à une sur-richesse. Autrement dit "compétent et aisé" oui mais "compétent et très riche" non ! Cela suppose de distinguer "être aisé" - dans ce qu'il est convenu d'appeler la sous-bourgeoisie avec aucun problème de fin de mois, et même capacité d’épargne chaque mois – de « être riche » avec des revenu mensuel très élevés, dans le 1%, revenus gonflés par les dividendes de la finance pour beaucoup (pas tous).
La "méritocratie à l'américaine", adoptée par Sarkozy puis Macron, non contente de produire une élite raisonnablement aisée, la dite "sous-bourgeoisie", a acceptée que la méritocratie justifie aussi la sur-richesse financière et patrimoniale. C’est là qu’intervient le néolibéralisme . Le néolibéralisme des 40 dernières années a accompagné cette idéologie de légitimation en empêchant toute lutte pro-égalité pouvant posant une limite supérieure de revenu (salaire ou dividende) contre l'enrichissement excessif - du genre salaire de 1 à 10 - et en France Macron a lui mis le pied sur l'accélérateur de l'enrichissement des ultra-riches : il est classiste, pro-classes dominantes.
La finance avec les rétributions actionnariales, les dividendes, sont le fait des très riches, pas forcément des élites au sens strict du terme, mais des grands possédants.
Christian Delarue
NB : Dans ce texte, la distinction classique compétence-qualification n'est pas abordée. Ce n'est pas le sujet bien que le système de la qualification ait l'ambition d'être plus juste que celui de la compétence.
1) Ed de l’Observatoire nov 2023