Les gueux

Ce poème a été écrit fin décembre 2018 alors que les ronds-points étaient occupés par les gilets jaunes. On redécouvrait dans ces lieux le respect, l'amitié, la convivialité, le plaisir de parler et d'avoir le sentiment d'être important, d'être quelqu'un. A l'extérieur, les médias et le gouvernement affichaient un mépris voir un dégoût pour ce petit peuple..

LES GUEUX

Le ciel faisait ses gammes chromatiques
dans des glissements de magma généreux,
il se penchait avec tendresse
sur les clameurs de Paris
qui affichait sa révolte.
Les voitures s’embrasaient,
boutons d’or échevelés
dans l’herbe noire des ruelles.
Les clameurs flottaient en bouquets de désespoir
portées à bras le cœur
par les gueux,
les méprisés,
les invendus,
par les réfractaires ,
les illettrés,
les fainéants,
les cyniques
portées par la foule en gilet de lumière,
un bonheur à la boutonnière.

Le roi se cachait dans ses dorures sucrées,
le roi répétait sa divine comédie
devant ses vassaux fantômes.
Le roi accrochait un rictus de compassion
dans l’épaisseur des maquillages
trop blêmes pour être heureux.
Le roi cachait mal sa nudité
sous ses oripeaux de suffisance masquée
et ses menaces pleines de tumeurs assassines.
Dehors on jouait à la chasse à courre.
La meute des loups noirs
crachait ses venins de gaz
et ses balles qui embrasaient les corps
dans des douleurs de fin du monde.
Le tableau était d’une beauté sinistre,
douze morts,
trois mille blessés,
trois mille embastillés,
cent cinquante enfants humiliés.
Mais partout en France des crocus d’espoir
avaient poussé sous l’ivresse des cabanes.
Les gueux portaient haut le jaune,
ils fleurissaient les ronds-points
comme les premières jonquilles,
ils parlaient à n’en plus dormir,
ils avaient le respect perché dans les yeux,
ils dessinaient l’avenir,
sur le papier blanc des solidarités,
effaçant les rides bien mal acquises
dans les gerçures de pauvreté.
Les gueux avaient la vie au bout des lèvres,
la renaissance comme un bijou
dans le luxe des mots de cœur.

Christian DUMOTIER

"Poèmes, prose et autres divagations" aux Editions Baudelaire

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.